Irlande.

Je viens de faire un tour en Irlande, voyage touristique familial, pour faire connaissance directement avec ce pays et ce peuple. Tout voyage est politique.

Je viens de faire un tour en Irlande, voyage touristique familial, pour faire connaissance directement avec ce pays et ce peuple. Tout voyage est politique. Le centre de Dublin où déferlent adolescentes et adolescents de toute l’Europe, un passage à Limerick ville pauvre et ouvrière, puis Galway qui sous le tourisme cache ses trésors, un tour sur les causses du Buren et dans les marécages tourbeux du Connemara -les narces, comme on dit dans le massif central - , et pour finir Cork, ses briques, son odeur de goudron chaud et de marée, ses églises épiscopaliennes payantes, ses distilleries et ses pubs. Un peu de dépaysement éloigne des origines, beaucoup y ramène et en Irlande, je me suis senti chez moi. L’odeur de Cork que je viens d’évoquer, je l’ai sentie à Saint-Etienne où il n’y a pourtant pas de marée, le Buren ce sont des causses, le Connemara des narces, et pour les connaisseurs je dirai que le paysage des peaks au sommet du Diamond Hill est une amplification de la fontaine salée sous le Sancy. Tout cela, d’ailleurs, peut s’expliquer, mais il est bien dommage que l’on n’enseigne plus le « V hercynien », la douceur atlantique, violente douceur des vents, la lande d’altitude et ces sortes de choses qui, pour moi, apportent une caution à un sentiment intime où les chemins partent du plateau ardéchois et tôt ou tard y ramènent (en passant par le Trévézel, mais oui amis bretons). L’Irlandais, le Gaélique émigré aux quatre coins du monde, m’excusera sans aucun doute car il sait ce que c’est, et si jamais l’homme du Connemara passe dans le plateau ardéchois, il comprendra que ce chemin là aussi, le ramène au Connemara.
Ce tour superficiel fait quand même toucher la profondeur du pays. L’image conventionnelle de l’Irlande a longtemps été celle des paysans crève la dalle, elle est maintenant celle des pubs et des Guinness. En visitant le musée municipal gratuit de Galway (les musées sont souvent gratuits en Irlande, à la différence des églises ! ), où un mur est consacré aux affiches de films interdits par la censure catholique d’Etat jusqu’aux années 1960 et au-delà, en voyant cette liste ahurissante d’interdits, vraisemblablement pire que la censure dans l’ancienne RDA, le rôle du pub, de l’arrière-salle, de la nécessité des arrière-salles à couloirs multiples, des petits théâtres, des cinoches brinquebalants, des halls d’éducation populaire tel celui du dernier Ken Loach, s’est éclairé : au-delà du folklore, de la bière et du tourisme, les pubs, en Irlande, ont été contre l’Eglise ce que les églises en Pologne furent en leur temps contre le Parti, bon sang mais c’est bien sûr !


Sous cette beauté, il y a des tragédies épouvantables. Les Irlandais sont la seule nation européenne dont la population a baissé au XIX° siècle, lors de « l’apogée de l’Europe », et le niveau d’avant 1848 n’est pas encore retrouvé aujourd’hui y compris en comptant, comme il faut le faire, l’Irlande du Nord (ne dites pas l’Ulster : l’Ulster est plus grande, l’amputation de la nation a aussi amputé l’Ulster). Mais si le vent sur la lande, le murmure de la prairie, l’odeur des tourbières, vous donnent la joie, sachez qu’il y a des larmes là-dessous, car l’extension de ce paysage, toujours latent sous le bocage dans toute l’Irlande, et s’affirmant dés qu’on dépasse les 200 m. d’altitude et plus vite encore quand l’océan est proche, cette extension n’a pas été naturelle. Je le savais déjà par Marx, et sa note du livre I du Capital contre je ne sais plus quelle duchesse philanthrope dont la fortune écossaise s’était faite de l’expropriation des villageois, de la conversion des cultures et pâtures puis des pâtures elles-mêmes en dear forest, en landes à coqs de bruyère. Je le savais mais pas à ce point …
Quand les manuels d’histoire parlent de la famine irlandaise (évocation hors de tout contexte pour aborder les émigrations européennes, aujourd’hui, en début de classe de Seconde ! ), ils disent que c’est la faute à la « maladie de la pomme de terre ». Des pommes de terre malades auraient agressé les gens … Mais s’ils n’avaient plus que ça à manger, c’est parce que fermages, dîmes et amendes leur prenaient le reste. Et quand ils ont crevé de faim, les propriétaires les ont expulsés. Et quand ils les expulsaient, ils détruisaient aussi leurs maisons pour qu’il ne reste plus rien. Ainsi fut fait le grand clearing of estates, la grande expropriation, la grande privation de toute propriété individuelle réelle en quoi consiste la propriété privée capitaliste. Ainsi fut étendu un paysage sublime … Il faut faire effort pour imaginer le Connemara, contrée surpeuplée avant 1848 ! Mais ces lignes parallèles dans le creux de la vallée ne seraient-elles pas d’anciennes limites de champs cultivés ?


En lisant le magazine Géo de retour en France, je m’aperçois que nous sommes allés où nous étions censés aller. Letterfrack et la ballade emblématique du Diamond Hill sont recommandés comme faisant accéder à l’essence même du Connemara. Oui, c’est un endroit non seulement beau mais sublime. Surtout quand on gratte. Pas sûr que tous les randonneurs et touristes de passage grattent, car cela ne va pas de soi. Une affiche leur conte l’histoire de la contrée. Première surprise : avant 1848, la grande famine, rien. Bizarre si cette contrée était alors la plus peuplée d’Irlande. Letterfrack serait la création d’un couple de quakers bienfaiteurs venus aider les gens, tous les bâtiments proviennent de leur action dans le troisième quart du XIX° siècle. Ils sont venus faire la charité contre la famine, mais quand ils sont arrivés il n’y avait rien. J’en conclus que tout le monde était mort, ou parti. On apprend ensuite que les terrains achetés par les généreux quakers sont finalement aux mains de l’évêché catholique trente ans plus tard. Le pouvoir passe par la possession de la terre. Comment l’évêque a-t’il fait pour tout racheter à des quakers venus pour faire, après la charité, du prosélytisme, mystère. A partir de là, des années 1880 aux années 1970, fonctionne l’Industrial school de Letterfrack, école technique pour garçons pauvres ou délinquants. Le panneau pour touristes en fait l’éloge et la tradition d’ébénisterie n’a pas disparu. Bien, bien, bien.
Suffisamment saoulés par les vents des prairies et voulant faire un dernier petit tour, nous nous apercevons que l’église catholique est ouverte -et gratuitement ! - comme elle le serait dans une commune française où la loi de séparation de 1905 permet son entretien. Belle petite église, nullement une vieille église romane, mais un bâtiment blanchi des années 1990 où se révèle une vie sociale religieuse réelle. Une sculpture métallique nous intrigue, qui représente trois Boys, trois petits garçons, sous le titre, If only, Si seulement … En sortant par le côté, on aperçoit un panneau indiquant un cimetière particulier, panneau qu’on rate si on ne passe pas par là. On suit la direction dans un petit bois et là, on tombe plutôt sur un mémorial que sur un cimetière : 77 petits cœurs entourent des noms de garçons, l’âge de leur mort est la plupart du temps indiqué, de 5 ans à 16 ans, une liste de plus de 60 noms s’y ajoute, le tout jusqu’à la fin des années 1960. Les victimes de l’école technique. Quelle horreur s’est perpétrée ici ? Est-ce Oliver Twist et David Coperfield ? Est-ce « seulement » cela ?
C’est donc après coup qu’on va voir sur Internet, n’est-ce pas. Finalement, il s’avère que le rapport parlementaire de 2009, celèbre pour les Magdalene Sisters, comporte un chapitre conséquent sur l’école technique de Letterfrack. Finalement, c’est massivement que les Irlandais savent, sans doute depuis longtemps (un ancien pensionnaire criait dans le désert, écrivait à De Valera ; il se serait suicidé en 1967). Cri silencieux. Lieu de terreur, fouet, viols, concentration par les Frères des écoles chrétiennes (congrégation bien connue en France) des Frères repérés ailleurs pour leur brutalité ou leurs perversions et faisant trop de vagues, regroupés dans cette « école » au bout des landes du Connemara, où leurs étaient livrés sans défense les orphelins ramassés à Dublin. Impossible d’y échapper aux coups, difficile d’y échapper aux viols.
http://www.youtube.com/watch?v=Ejv0VA2AiQo
http://www.youtube.com/watch?v=aS9B5aGmFQs
http://theraggedwagon.wordpress.com/2009/05/25/the-house-of-hell-at-letterfrack-ignored-by-ucd-group/
Il faut bien comprendre que « le douloureux problème de la pédophilie de certains prêtres » ne consiste pas en faits isolés quoique nombreux. Ce fut un système, un système de terreur, la terreur catholique qui s’est abattue sur la nation irlandaise (terreur protestante en Irlande du Nord), comme pour la punir de sa formidable tentative d’émancipation des années 1913-1923, ce premier âge de la révolution prolétarienne en Europe. Grève de masse à Dublin en 1913, insurrection nationale armée dirigée par James Connolly en 1916, assemblée constituante de fait en 1919 : la grève, les armes, le vote, les Irlandais ont utilisé les trois, puis ce fut le compromis, la guerre civile, et l’effacement de l’histoire. Jusqu’à maintenant, quand arrivent les centenaires de cette époque, pour que commence le deuxième âge. Il faudra que je reparle de tout cela, de l’apport de Connolly trop superficiellement connu, dont l’importance est croissante en vérité, quand les nations dont on a nié l’existence reviennent contre les empires, qu’ils s’appellent Union Européenne, Eurasie voire peut-être bien aussi Royaume-Uni, mais bref …


Le « cimetière » est discret, le touriste qui ne gratte pas ne peut que l’ignorer, celui qui gratte ne le trouve pas forcément si le hasard ne l’y aide. Il n’est pourtant qu’à quelques dizaines de mètres du Connemara center d’où partent les sentiers et où se trouvent des expositions évoquant arts et traditions. Vous êtes, amis, sur les lieux d’un génocide de fait appelé « grande famine », où fut installé ensuite un Goulag pour enfants et adolescents. Que cela ne vous empêche pas de venir, au contraire. Amen …
VP, fin juillet 2014.

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