Je précise donc que son prix est de 22 euros seulement. Maintenant, au travail : voici le très jeune Marx, un Marx accompli !
Un bon cru.
Suc-cu-lent. Succulent, ce livre récemment paru aux éditions L'Echappée, collection Versus, composé d'une traduction du livre de Bruno Bauer et Karl Marx paru anonymement fin octobre 1841 à Leipzig, La trompette du jugement dernier sur Hegel. L'athée et l'antéchrist. Ultimatum, par son traducteur en français de 1972 qui a révisé ici sa traduction, Henri-Alexis Baatsch, précédé d'une note de l'éditeur et d'une note du traducteur, et suivi d'un essai de Nicolas Dessaux, De Marx comme trompettiste., de la p. 169 à la p. 395 avec les notes.
Suc-cu-lent, comme un Chateau-Margaux 1848 aurait dit Engels, un vieux sirop poiré et épicé dont on pourrait penser que l'on ne saurait l'apprécier qu'en connaissance de cause, c'est-à-dire en ayant lu et en s'étant posé des questions en les lisant, Marx, Hegel et quelques autres : ne siroterait donc pas qui veut – mais il est fort possible qu'un parfait néophyte puisse avoir là une heureuse mise en bouche, pourquoi pas. Car ce n'est pas être seulement fine-bouche que de souligner la nécessité d'étudier ces classiques et quelques autres auteurs oubliés mais qui les éclairent fortement, tels tous ces "jeunes" hégéliens qu'étaient les Feuerbach, les Stirner, les Bauer, et le jeune Bakounine, si proches les uns des autres. C'est, au contraire, une culture que l'humanité combattante gagne à s'approprier, dont l'appropriation est un combat.
Étonnant très très jeune Marx.
"Jeunes hégéliens", plus encore que "hégéliens de gauche" : s'évoque là l'image de tavernes le long de la Spree, où coule la bière mais où l'ardeur juvénile ne s'adonne pas à la "teutomanie", mais à la pensée libre, dans la dispute permanente. Et c'est là que s'éveille, pour nous, le "jeune Marx".
Que n'a-t-on pas dit sur ce "jeune Marx", celui, en gros, des manuscrits de 1844, supposé si différent, nous a-t-on longtemps raconté, du "Marx de la maturité" ! Le "jeune Marx" était démocrate, idéaliste, romantique, amoureux, fougueux, philosophe, alors que le "Marx de la maturité" était autoritaire, matérialiste, réaliste, sévère, économiste – marxiste ! Le plus remarquable est que les tenants de cette "coupure" que d'aucuns disaient "épistémologique", optaient pour le "Marx de la maturité", le vieux Marx en somme, alors qu'ils nous donnaient, involontairement, une image tellement plus sympathique, tellement plus rigolote, du "jeune Marx" !
Quoi qu'il en soit cette antienne est aujourd'hui, et de longue date déjà, réduite à néant par la publication d'un nombre croissant d'écrits, et par la relecture de ceux qui avaient été publiés en leur temps, qui soulignèrent de plus en plus la continuité d'une pensée globale, attachée à la poésie et inspirée par le monde, qui a bien entendu évolué, mais justement en ce qu'elle fut capable de penser les ruptures, les sauts, les transitions, les révolutions. On a donc depuis un certain temps déjà reconnu le "jeune Marx" comme fondamental pour appréhender "Marx".
Nicolas Dessaux nous invite à nous pencher sur autre chose encore, si l'on peut dire : plus que le "jeune Marx", voici venir le "très jeune Marx", si sérieux qu'il ne faisait pas sérieux quand il avait 19 ans et écrivait une lettre-fleuve à son père (parmi beaucoup d'autres, mais on n'a conservé que celle-là, document déjà passionnant sous l'angle de la pensée), quelques poèmes jugés médiocres par leur auteur, une thèse très érudite et très bien menée sur Démocrite et Épicure, et une liasse de notes (publiées dans la Pléiade par Maximilien Rubel), et c'était tout ce que l'on en connaissait.
Il était intriguant, ce très jeune Marx. Car tout en offrant de lui-même une image tourmentée, romantique disons-le, bohème et brouillonne aussi, il avait pourtant acquis précocement une autorité intellectuelle étonnante.
Bruno Bauer, le principal activiste "jeune hégélien", son aîné et professeur, élève de Hegel, venu de la droite hégélienne et fonçant toujours plus vers la gauche, se fait, précisément quand son évolution s'accélère, son ami, son confrère, voit en lui son égal et le veut comme collaborateur.
Friedrich Köppen, spécialiste de l'histoire des religions, lui dédicace un ouvrage sur le roi de la Prusse des Lumières Frédéric le Grand.
Moses Hess, ce premier communiste d'Allemagne (et plus tard premier sioniste moderne), le rencontre quelques jours et écrit, sans ironie, qu'il est la synthèse réussie de Rousseau, Voltaire, D’Holbach, Lessing, Heine, Hegel, en un seul homme, en résumé : la synthèse des Lumières et de Hegel, avec une dimension poétique marquée par le nom de Heine.
La correspondance de Bauer et de Köppen trahit les ambitions qu'ils ont pour lui : c'est lui qui est capable de réfuter le spécialiste d'Aristote, Trendelenburg, car c'est aussi un philologue de grande classe (le jeune Nietzsche aura aussi cette réputation), il pourrait même contrer Schopenhauer, et il devrait voir éditer un travail sur l'hermésianisme, un courant catholique libéral, ce qui implique que le jeune "jeune Marx" était aussi théologien, en tout cas connaisseur en théologie.
Il obtient, sans avoir à se présenter au jury, son doctorat en philosophie à Iéna. Son arrivée à Bonn avec Bruno Bauer sème la panique chez les bien-pensants. Et très rapidement, fin 1842, à à peine 24 ans, il est à la tête d'un journal quotidien, le premier journal libéral et démocratique d'Allemagne ...
Étonnant personnage, bien avant le Marx communiste et avant même le "jeune Marx" déjà consacré par la tradition, mais le même personnage pourtant, que nous ne pouvons que ressentir comme une sorte ... de Socrate, car nous n'avons que très peu de ses écrits mentionnés parfois, espérés aussi, ou dont on doute de l'existence quand, par exemple, l'intéressé affirme dans cette lettre à son père en 1837 avoir écrit une philosophie du droit de "300 placards" et un dialogue sur les stoïciens de "24 placards", soit des milliers de pages, et traduit du grec en allemand le premier livre des Pandectes (le recueil du droit romain fait sous Justinien), ainsi que la Rhétorique d'Aristote (il traduira par la suite de larges passages du traité De l'âme et recomposera à sa façon le Traité théologico-politique de Spinoza ...), et, pour ce qui est du latin, la Germanie de Tacite et les Tristes d'Ovide. Son père craignait en lui une sorte de Faust ou de Prométhée. Mais ces écrits ont pour la plupart disparus s'ils ont existé : le "très jeune Marx" aurait lui-même détruit les œuvres du "très très jeune Marx", toujours mécontent de lui - ce qui ne devait pas changer. Ce personnage prométhéen dans ses écrits peu diffusés était aussi cette sorte de Socrate qui parlait beaucoup avec ses amis, car ce sont ses propos, et ses lettres - celles de cette époque perdues elles aussi - qui les ont déjà marqués.
Bref, on pensait ne pas avoir grand-chose à se mettre sous la dent, et on soupçonnait parfois qu'il n'y avait somme toute peut-être même pas eu grand chose en vérité. Or Nicolas Dessaux a étudié un texte anonyme dont on savait que Marx y avait plus ou moins donné la main, mais qui figure dans la liste des œuvres de Bruno Bauer. Il suffisait d'y penser, mais on n'y avait pas pensé - il faudra se demander pourquoi. Mais c'est aussi que ce livre était un très sérieux canular !
La Trompette.
La Trompette, la Posaune, parue fin octobre 1841 en Saxe chez un éditeur libéral, Wigand, se présentait comme un pamphlet chrétien contre Hegel, démontrant avec forces citations, essentiellement tirées des Leçons sur la philosophie de la religion et des Leçons sur l'histoire de la philosophie, ces cours de Hegel publiés après sa mort, le contenu antireligieux, athée, républicain et révolutionnaire de la pensée du professeur décédé 10 années auparavant, et débinant au passage aussi bien les "vieux-hégéliens" qui, se voulant chrétiens, n'ont donc pas compris Hegel, que les anti-hégéliens de diverses tendances, tous accusés de ne pas remonter à la racine du mal dans Hegel lui-même.
La censure et même le très conservateur et luthérien Journal de l’Église évangélique s'y sont dans un premier temps laissés prendre, les auteurs et un nombre croissant de leurs amis et condisciples riant sous cape. Finalement l'ouvrage fut interdit. Mais quelques mois plus tard, mi-1842, paraissait chez le même éditeur un autre ouvrage tout aussi anonyme, La leçon de Hegel sur la religion et l'art.
La correspondance de plusieurs "jeunes hégéliens", dont Bruno Bauer (mais non de Marx lui-même, non conservée pour cette période), nous fait savoir que Bruno Bauer et Karl Marx ont travaillé ensemble sur les deux ouvrages, depuis attribués à Bruno Bauer dans toutes les bibliographies existantes.
Introduction à la Trompette.
Si l'on veut profiter au mieux du livre qui vient de paraître en français, il serait judicieux de commencer par les chapitres de l'essai de Nicolas Dessaux qui précèdent son exercice de repérage de ce qui peut être attribué à Bauer ou à Marx dans la Trompette, soit ses chapitres 1 à 6 inclus, et ensuite d'entreprendre la lecture de celle-ci en s'amusant soi-même à se demander ce qui est de l'un ou ce qui est de l'autre, avant de voir quelles sont les réponses de Nicolas Dessaux et de finir sa partition à lui.
Celui-ci, par une approche littéraire quasi philologique, commence par relever l'abondance des métaphores musicales chez Marx "jeune" sitôt qu'il est question de Hegel. Il remonte jusqu'à une "flûte de Pan" mentionnée dans la lettre au père de 1837 (dont je ne suis pas absolument convaincu qu'elle doive être prise au pied de la lettre et signifier que Marx ait touché à la pratique musicale : elle pourrait être, elle aussi, métaphorique), et il passe par le "baroque chant de sirène" par lequel Marx y décrit pour la première fois le texte de Hegel – observons que cette traduction courante en France est toutefois un peu tirée par les cheveux, le texte allemand parlant de deren groteske Felsenmelodie, "mélodie rocailleuse et grotesque" (pour une fois la traduction Rubel est la plus fidèle) : c'est en fait la suite du texte, où Marx se voit plonger dans la mer pour y trouver la "nature spirituelle (...) aussi ferme de contours que la nature physique" et ramener "la perle des perles", qui nous emmène chez les sirènes. Quelques autres références nous conduisent à la Trompette, celle du jugement dernier, schofar juif et Posaune en allemand, qui veut aussi dire "tapage".
Ceci posé, N. Dessaux donne les informations historiques, philosophiques et religieuses indispensables pour comprendre qui sont les gens que cet opuscule anonyme attaque, luthériens patibulaires, religieux sentimentaux, et autres "philosophes positifs", presque tous bien oubliés aujourd'hui, et sur le contexte historique du Vörmarz, le temps d'avant la révolution de mars 1848 en Allemagne et en Europe.
Il note qu'il n'est '"aucun défenseur du christianisme face à Hegel qui trouve grâce aux yeux du trompettiste". Il y a en fait une exception de taille : Schelling, qui n'est évoqué qu'en passant, dans la Trompette,à propos d'autres auteurs pour leur reprocher de mal le connaître (comme Hegel, donc), et n'y est ni attaqué, ni défendu.
Cette exception demanderait une étude spécifique et mérite qu'on s'y arrête un instant, car le vieux Schelling vient précisément d'être installé dans l'ancienne chaire de Hegel à l'université de Berlin par la monarchie pour tirer sur les hégéliens.
Je rappellerai ici que Marx a rédigé plusieurs notes complémentaires à sa thèse sur Démocrite et Épicure dont la dernière consacrée à Schelling (elle figure dans le volume III des œuvres de Marx en Pléiade, pp. 99-100, avec des commentaires de Maximilien Rubel pp. 1515-1520), à peu près dans la même période que celle de la rédaction de la Trompette (ou un peu auparavant, si l'on admet avec Lawrence Baronovitch, cité en note par N. Dessaux qui mentionne ce texte de Marx plus loin sur un autre sujet, qu'elle ne serait pas un appendice à sa thèse). Marx y cite des écrits du jeune Schelling et prend appui sur eux contre le vieux Schelling et contre Hegel lui-même, dans une perspective qui tend vers l’athéisme rationnel, établissant que "la déraison, c'est l'existence de Dieu". Rappelons aussi que dans une lettre à Ludwig Feuerbach du 3 octobre 1843, Marx lui propose d'écrire contre Schelling, devenu une "caricature anticipée" du matérialiste Feuerbach lui-même, dans la revue franco-allemande qu'il s'apprête à lancer avec Arnold Ruge, offre que Feuerbach déclinera tout en la jugeant très, voire trop, pertinente. C'est bien délibérément que Schelling est épargné, ou esquivé, dans la Trompette, peut-être parce que comme Hegel lui-même, il peut être tiré contre ou pour l’athéisme.
C'est un autre jeune-hégélien, et jeune lecteur de la Trompette, et auditeur des fameux cours de Schelling (avec Kierkegaard, Bakounine, Burkhardt ...), qui va, sous le pseudonyme de Friedrich Oswald, publier plusieurs articles contre Schelling : Friedrich Engels, qui ne connaît personnellement ni Marx ni Bauer à cette date. Or, il fait l'éloge de la Trompette dans Schelling et la révélation : elle "démontre que les conclusions adéquates existaient déjà dans Hegel". De plus, le style biblico-parodique de son dernier article contre Schelling, La Philosophie en Christ, est certainement inspiré par le gag que fut aussi la Trompette. Ce texte d'Engels est hautement comique, peut-être plus encore que la Trompette.
Mais revenons à la présentation faite par N. Dessaux.
Il traite ensuite de Hegel, et de la question, toujours rebattue car toujours mystérieuse et si importante, du caractère républicain et athée, ou non, de Hegel. Il ne tranche évidemment pas sur sa philosophie, même si l'on dispose aujourd'hui des textes du "jeune Hegel" (ça recommence !), qui était quelque peu "jeune-hégélien" sans le savoir !
On ne saurait trancher, car justement force est de constater que le propre de Hegel, qui a passé (et qui s'est peut-être cru, quoi qu'on puisse en douter) pour l'inspecteur ultime des travaux finis de la philosophie, fut en réalité d'ouvrir la pensée, y compris vers la praxis.
Il donne par contre beaucoup d'éléments factuels sur les attitudes pratiques de Hegel qui penchent dans un sens pour le moins "libéral", celui des années 1820, expliquant, tout autant voire plus que sa pensée et que son style rocailleux de professeur, sa popularité parmi les étudiants berlinois, car ses assistants avaient fortement tendance à avoir des ennuis avec cet État prussien qu'il était pourtant censé avoir érigé en rationnel et réel absolu.
Et l'on pourrait ajouter que dans son dernier écrit, consacré aux réformes électorales en Angleterre (le choléra l'a emporté peu après), Hegel qui passe pour avoir prophétisé la fin de l'histoire affirme textuellement, en se posant en Cassandre devant un risque de révolution, que l'histoire universelle continue ...
S'ensuit une présentation des jeunes hégéliens, avec une galerie de portraits de certains d'entre eux, ceux que Marx (en dehors de D.F. Strauss qui ouvre le bal en 1835 par sa Vie de Jésus examinée d'un point de vue critique) a côtoyés ou avec lesquels il a discuté : Ruge, Köppen, Feuerbach, Rutenberg, et surtout Bruno Bauer.
Cet hégélien de droite qui vire spectaculairement à gauche à partir de 1839, fut le premier compère de Marx, à faire duo avec lui, avant Engels. Ce qu'en dit N. Dessaux incite à lui rendre justice et à mieux le connaître, car Bauer, très peu traduit en français où nous le connaissons donc par les séances de rigolades et de coupage de cheveux en quatre à ses dépens dans la Sainte Famille, apparaît dans l'ombre de Marx, comme un idéaliste forcené resté figé dans son "jeune-hégélianisme", alors qu'il fut un auteur de tout premier plan, précédant notre Renan national dans la critique religieuse, et eut une seconde vie de penseur audacieux en théorie, conservateur en politique, et finalement antisémite, durant laquelle il fraternisa avec le jeune Frédéric Nietzsche : l'athéïsme sans la révolution ...
B. Bauer n'est donc pas un auteur de second plan et la Trompette est considérée comme une de ses œuvres les plus importantes, une borne miliaire dans son évolution, la conscience de soi y proclamant la mort de Dieu !
En son chapitre 5, N. Dessaux confronte les quelques sources épistolaires de l'époque, assez évidentes, qui établissent que Marx et Bauer ont écrit la Trompette ensemble, avec la quasi totalité des auteurs parlant de l'un ou de l'autre, qui tous ou presque ont ramené la Trompette au seul Bauer (en notant au passage l'évolution de Maximilien Rubel à ce sujet). Il conclut avec vraisemblance que la Trompette s'est substituée, comme moyen d'expression malgré la censure, au projet d'une revue dont le bruit avait couru qu'elle se serait appelée Archives de l'athéisme, ce que la censure excluait complètement. Il remarque que dans ses abondantes polémiques contre Bauer les années suivantes, Marx a épargné cet ouvrage, et il en vient à la réfutation d'un des principaux arguments écartant Marx de sa rédaction, avancé notamment par David Riazanov : il n'aurait pas eu de compétences bibliques suffisantes.
Bien au contraire ! Le dossier, non seulement de la grande culture biblique, mais de la formation religieuse – non pas juive, mais luthérienne – du jeune Marx, est présenté dans le percutant chapitre 6, qui nous fait voir le très très très jeune Marx comme un protestant sincère, dont il ne serait "pas impensable" que (comme B. Bauer et comme Michel Bakounine !) il soit "arrivé à l'hégélianisme par la droite" !
Armés de ces éléments, nous voici donc libres de préjugés pour lire la Trompette, si tant est qu'on puisse lire une trompette.
Lecture de la Trompette.
Non seulement il s'agit de lire une trompette, mais, sachant ce que nous savons, de jouer à cache-cache. Partant du principe que Bauer est tout de même l'auteur principal, il s'agit de trouver Marx non entre les lignes, mais dans telle ou telle partie.
Un assez long préambule affirme d'emblée le caractère satanique de la philosophie de Hegel, et critique ceux qui ne l'ont combattue qu'à moitié ou qui ont voulu en donner une interprétation chrétienne.
L'introduction qui suit ce préambule est un beau pastiche de prédication intégriste : on y apprend que Hegel est « pire que le peuple français », que la « dialectique négative » est le cœur de sa pensée, et que par elle « la conscience de soi infinie », thème favori de Bauer, mais qui est présentée comme consistant ni plus ni moins dans les hommes eux-mêmes, prend la place de Dieu. Cette identité entre la conscience de soi et les hommes découle notamment de cette phrase qui avait frappé Rubel : « Cette philosophie ne veut pas de Dieu ni des dieux comme les païens ; elle ne veut que des hommes, que la conscience de soi, et tout est pour elle conscience de soi. »
La rupture de style entre le Préambule et l'Introduction peut faire penser que Marx a touché au moins à l'Introduction, voire, peut-être, que l'identité entre la conscience de soi et les hommes y serait sa touche (après tout, il a bien assimilé les atomes et les consciences individuelles à propos d'Epicure), ce qui comporterait le germe des divergences prochaines avec Bauer, non encore accouchées.
Les 13 chapitres qui suivent sont construits autour de citations de Hegel et de la Bible mises en opposition.
Le chapitre I, Le rapport religieux comme rapport de substantialité, repose sur des références, et parfois des allusions très précises aux modalités de son édition à laquelle Bauer avait participé, aux Leçons sur la philosophie de la religion de Hegel.
La rupture de style est nette quand on passe au chapitre II, dont le ton se retrouve jusqu'au chapitre VI, tous plus courts, plus percutants, et dans l'ensemble plus clairs malgré le procédé consistant à insérer des incises dans les citations : II. Le spectre de l'esprit universel. III. Haine de Dieu. IV. Haine de l'ordre existant. V. Admiration pour les Français, mépris des Allemands. VI. Destruction de la religion. L’œuvre de Hegel qui fournit les citations est cette fois-ci les Leçons sur l'histoire de la philosophie, dont le rôle fut nourricier pour les travaux de Marx sur l'Antiquité.
Dés le début du chapitre II nous rencontrons d'ailleurs, sous la forme d'une attaque contre Hegel, le thème de la taupe qui creuse, cette métaphore de Hegel tirée de Shakespeare sur l'esprit du monde, qui donnera le bien creusé, vieille taupe !, de Marx révolutionnaire - et qui, révolutionnaire, l'est déjà puisque l'accusation qui est en réalité un éloge, c'est que l'esprit du monde de Hegel, c'est la révolution. Serait-ce donc Marx qui traiterait directement de la révolution dans cet ouvrage à quatre mains ?
Mieux encore, quelques lignes avant la taupe, nous avons une mention du dit « esprit du monde » comme d'un fétiche, une « divinité » que Hegel « insulte comme le nègre maltraite et bât son fétiche » - et l'on pense donc à la thématique du fétichisme qui avance dans toute l’œuvre à venir de Marx.
Le chapitre III rapproche Hegel des philosophes qui annulent, relativisent ou affaiblissent Dieu : les atomistes sujets de la thèse doctorale de Marx, Descartes, Spinoza, même Malebranche, et conduit à cette phrase : "Dieu est mort pour la philosophie."
Le chapitre IV amplifie la description de Hegel en révolutionnaire : il représente la morgue contre l'humilité, méprisant la foule comme Héraclite, mettant la raison au pouvoir comme Anaxagore, et « sa théorie était elle-même praxis », elle était « la Révolution même », animée d'une passion de la destruction – dont le jeune Bakounine, lecteur de la Trompette, fera bientôt l'éloge !
Pour Hegel, « les Français sont le peuple de l'esprit, les Allemands sont des endormis », thème développé dans le chapitre V, qui cite Rousseau, D'Holbach, Robinet (préféré au germain D'Holbach par Hegel), ou encore ces idoles hégéliennes : Robespierre et Napoléon. Les élèves de Hegel ne sont donc « plus des Allemands », mais « un peuple kat'exochen [par excellence], un peuple des origines », nouveau peuple de révolutionnaires athées à créer, qui se tournent vers les Français en attendant.
Pour Hegel, l'athéisme est la délivrance de l'humanité, et dans l'art, l'homme tire de lui-même le divin : l'art est donc au-dessus de la religion en tant que fait humain (chapitre VI).
Le style du chapitre VII, Haine du judaïsme, est plus proche de Hegel lui-même, avec encore plus de citations. Revenons-nous de Marx à Bauer ? Il s'attaque au judaïsme de l'Ancien Testament, en accentuant les analyses de Hegel qui en font le triomphe – mais un moment nécessaire – du formalisme et de la discipline pure en religion, avec des références, bien que ce ne soit pas mentionné, à la dialectique du maître et du valet dans la Phénoménologie de l'esprit.
Le chapitre VIII, Préférence pour les Grecs, marque une rupture de style analogue à celle que nous avons déjà ressentie, et montre, après que ce thème ait été annoncé au chapitre VII, comment, de même qu'il préfère les Français aux Allemands, Hegel préfère les Grecs aux Hébreux et aux « Orientaux ».
Ce développement s'accentue ensuite envers le christianisme lui-même, Hegel étant présenté en ennemi de l'institution ecclésiale au chapitre IX, Haine de l’Église, en déconstructeur de l'histoire sainte et de l'écriture sainte au chapitre X, Mépris de l’Écriture sainte et de l'Histoire sacrée, la religion étant annulée en tant que révélation et donc en tant que religion, puisqu'elle est une création du seul Dieu restant, la conscience de soi, au chapitre XI, La religion comme produit de la conscience de soi, où la trinité est « le monde rêvé de la conscience de soi » et la passion du Christ une « vision » de cette même conscience de soi, ceci culminant au chapitre XII, Dissolution du christianisme : « seule la conscience de soi qui se trouve uniquement dans le monde et trouve le monde en elle est pour lui [Hegel] l'homme vrai et éveillé. »
Le XIII° et dernier chapitre, Haine de l'érudition sérieuse et de l'usage du latin, est d'une interprétation un peu délicate même indépendamment de notre partie de cache-cache, car, présenté à la fin du XII°comme une « pause » alors qu'il termine le livre (prépare-t-il donc une suite ?), il accuse Hegel de préférer le concept creux à l'histoire concrète et documentée, et sa langue maternelle à la langue latine pourtant noble et solennelle, le tout avec un humour implicite certain. Ni Bauer ni Marx n'étaient pourtant des ennemis des sciences historiques ni des contempteurs de Rome !
Au terme de cette lecture, nous avons soupçonné Marx dans l'Introduction, dans les chapitres II à VI inclus, et sommes restés perplexes sur les chapitres VII à XIII. Rejoignons maintenant N. Dessaux.
Les réponses de Nicolas Dessaux.
Le chapitre 7 de l'essai de N. Dessaux confirme ou précise les traits propres à Bauer dans le texte de la Trompette, et son chapitre 8 y piste Marx. L'hypothèse de travail, que semble confirmer leurs correspondances à propos de la suite de la Trompette, est qu'ils se sont répartis les chapitres. Ceci étant, la méthode de N.Dessaux est précise et repose sur l'examen quasi clinique de plusieurs paragraphes précis, et non sur l'impression générale de lecture à laquelle je me suis adonné ci-dessus. D'où une certaine satisfaction à constater que les deux concordent grosso modo.
Les Leçons sur la philosophie de la religion de Hegel sont son œuvre la plus utilisée, alors que Bauer vient de participer fortement à son édition, certains passages semblant venir de notes de cours personnelles. On attribuera donc plutôt à Bauer les chapitres qui les utilisent le plus, voire exclusivement, de même, mais avec moins de certitude car à cette date Marx se situe lui aussi dans le cadre de cette thématique, les réflexions sur la conscience de soi, "marque de fabrique" de Bauer. Plus précisément, N. Dessaux repère, surtout au chapitre X, "les fondements de la critique bauerienne sur l'influence de la philosophie païenne sur le christianisme primitif" et, dans l'introduction, la démonstration "jubilatoire" de ce que la critique philologique de la Bible mène à l'athéïsme. Il relève aussi plusieurs pseudo-dénonciations de Bauer lui-même, bien conformes à son "tempérament provocateur", ainsi que son incapacité à ne pas tomber le masque chaque fois qu'il est question d'attributions de postes universitaires.
A propos du chapitre VII sur le judaïsme, il se sert de la polémique qui oppose à ce sujet Marx et Bauer en 1843-1844 : l'accent mis sur "le caractère égoïste, ossifié, du judaïsme fondé sur l'obéissance aveugle à des lois arbitraires" fonde la brochure de Bauer contre laquelle Marx écrivit Sur la Question juive. Rappelons que Bauer prétendra que l'égalité des droits civiques et politiques pour les Juifs ne rime à rien tant qu'ils ne sont pas émancipés de la religion, alors que Marx défend cette émancipation mais en souligne la limitation "politique", par opposition à l'émancipation "humaine" qui annonce de très près chez lui le thème de la révolution prolétarienne. Bauer finira antisémite. Sa brochure de 1843 accentue le chapitre VII de la Trompette, qui lui même accentuait Hegel à propos de la religion vétéro-testamentaire, alors que les deux articles de Marx de 1844 ne reprennent pas cette thématique. Ce chapitre stratégique serait donc de Bauer.
Dans ma lecture, j'avais "senti" Marx dans l'Introduction, dans les chapitres II à VI inclus, et n'y étais plus arrivé ensuite. N. Dessaux ne confirme pas le premier point, confirme entièrement le second, et éclaircit le troisième.
Il piste des particularités stylistiques typiques de Marx : insertion de parenthèses dans les citations, utilisation de la Bible comme source de figures littéraires et non comme objet d'étude historique et théologique, usage de locutions grecques. Il suppose, ce qui paraît probant, que les références aux Leçons sur l'histoire de la philosophie sont plus souvent le fait de Marx que de Bauer, spécialiste des Leçons sur la philosophie de la religion : or, elles se répartissent plus ou moins entre les chapitres, seuls les IX, X et XIII (dans le secteur qui m'avait laissé perplexe) les mélangeant.
Il se livre, de manière proprement jubilatoire, à l'identification de passages qui sentent leur Marx à plein nez, et bien le Marx de ces années là : je m'abstiens de les citer ici, il faut lire le livre !
Je me contenterai de signaler que deux des plus belles fleurs de cette moisson se trouvent au début du chapitre II et qu'elles auraient dû de longue date frapper les lecteurs, ce qui signifie qu'il n'y en avait pas beaucoup (des lecteurs) et qu'ils étaient trop prévenus. Ce sont l'apparition du thème de la vieille taupe, ici l'esprit du monde, bientôt la révolution, la vieille taupe qui creuse, et la référence au fétichisme, sujet qu'aborde alors Marx dans ses cahiers de notes sur Charles de Brosses et Benjamin Constant, même s'il semble exagéré de suggérer que la conception propre à Marx se dessinerait déjà. Cette référence est un peu contrainte dans le contexte du chapitre II, ce qui en renforce l'attribution à Marx.
L'affirmation selon laquelle la théorie devient praxis, formulée au chapitre IV, pourrait être aussi bien de Bauer que de Marx. Dans la mesure où N.Dessaux soupçonne l'amorce de nuances entre eux à propos de la conscience de soi, c'est dans l'accent mis sur l'atomisme grec et le rapprochement entre individus isolés et atomes, qui milite pour l'attribution du chapitre III à Marx. Il ne prolonge pas cette réflexion en direction du passage de l'Introduction qui assimile "les hommes", à savoir les hommes réels, et la conscience de soi : resterait à vérifier que cette assimilation ne se rencontre pas chez Bauer à cette date, ce qui ne me semble pas être le cas.
Enfin, N.Dessaux apporte un éclaircissement indispensable à la compréhension du XIII°et dernier chapitre que plusieurs indices déjà ont fait pencher en faveur de l'attribution à Marx : le crime imputé à Hegel d'attaquer érudition historique et usage du latin est en réalité une défense parodique d'érudits et de latinistes distingués bien précis, à savoir les tenants de l'école historique du droit, Stahl et Savigny, alors au gouvernement prussien et même pas nommés pour ne pas attirer trop vite l'attention du censeur, et que Marx attaquera bientôt publiquement dans la Gazette rhénane.
A ce stade, N. Dessaux envisage qu'en plus de la répartition des chapitres qui se dessine, des montages aient été opérés : il en repère deux probables, injections de Marx dans le texte du Préambule de Bauer, au moyen de références à Goethe.
Résumé : Préambule et Introduction seraient de Bauer, avec deux insertions de Marx dans le Préambule, et mon impression de lecteur d'une rupture de style avec l'Introduction pourrait simplement provenir de sa plus grande brièveté et rapidité, encore qu'il me semble que ceci mérite encore réflexion ; les chapitre I, VII, et IX-XII sont de Bauer ; les chapitres II à VI, VIII et XIII sont de Marx. Tout cela peut paraître embrouillé, mais ne l'est pas : si l'on isole le gros tiers de l’œuvre qui serait de Marx selon cette enquête, on s'apercevra que c'est là qu'il est question de l'Antiquité en tant que telle, ainsi que de la révolution.
J'ai gardé et mis de côté, de ce résumé de l'enquête de N. Dessaux un très bel hors-d’œuvre, dont il sera question plus loin.
Après la Trompette.
Ce n'est pas tout !
Dans la Trompette est annoncée une seconde partie, avec trois questions : "comment de prime abord Hegel fait naître, à partir de la dialectique et du développement interne de la conscience de soi, la religion comme un phénomène particulier de celle-là", puis "la haine que Hegel nourrit pour l'art religieux", et enfin "comment il dissout les lois positives de l’État", donc un thème théologico-philosophique qui paraît largement reprendre les propos de la première partie, un thème esthétique, et un thème politique.
Le 24 décembre 1841 Bauer fait savoir à Ruge qu'il a fini sa part pour cette deuxième partie et que Marx "n'a plus qu'à remettre au net la sienne".
Le 26 janvier 1842 il annonce à Marx qu'il va envoyer son manuscrit à Wigand, l'éditeur, auquel il a proposé un nouveau titre et une signature anonyme mais transparente : "b.m". Ce nouveau titre deviendra La leçon de Hegel sur la religion et l'art, ce qui semble impliquer que le troisième thème, politique, ne figure plus dans l'ouvrage prévu.
Le 10 février, Marx demande à Ruge de faire savoir à Wigand que '"mon manuscrit arrivera dans quelques jours" car la lettre de Bauer lui disant de l'expédier, probablement celle du 26 janvier, lui a été remise en retard alors qu'il était alité.
Le 5 mars, dans une nouvelle lettre à Ruge, il estime que "la soudaine résurrection de la censure saxonne va sans doute rendre tout à fait impossible l'impression de mon "mémoire sur l'art chrétien", qui devait constituer la seconde partie de la Trompette", et il propose de le retravailler pour la revue de Ruge. Le mot "impression", comme le fait remarquer N.Dessaux, implique que le manuscrit était aux mains de l'éditeur. Il lui propose aussi un article, déjà rédigé, sur le "droit naturel" de Hegel aboutissant à une "réfutation de la monarchie constitutionnelle", ce qui paraît correspondre au troisième thème abandonné dans le livre prévu.
Le 20 mars, il revient sur l'article concernant l'art chrétien, élargi au thème de la religion et de l'art en général, et en particulier l'art chrétien, mais qui est tout entier à modifier pour lui enlever son "ton de véritable trompette", ce qui confirme qu'elle avait été sa destination initiale ; il précise qu'il lui sera difficile d'envoyer prochainement "la critique de la philosophie du droit de Hegel", "car elle aussi était écrite pour la Trompette", et annonce encore "un épilogue", visant le romantisme, au travail sur l'art religieux.
Le 27 avril, il annonce quatre articles manifestement issus de la refonde des mêmes liasses : art religieux, romantiques, école historique du droit, philosophes positifs – le 3° sera publié dans la Gazette rhénane à la fin de l'année.
En juillet 1842 paraît chez Wigand La leçon de Hegel sur la religion et l'art, jugée du point de vue de la foi, anonymement, et qui figurera rapidement dans les listes d'ouvrages de Bruno Bauer. Le plan de l'ouvrage est beaucoup plus développé que les trois parties annoncées mais ne reprend pas le troisième thème, politique. Environ 115 pages concernent l'art et la religion, dont une vingtaine l'art chrétien spécifiquement.
Il est tout à fait étonnant en soi que quasi tous les commentateurs aient écarté d'un revers de main ou même pas envisagé la collaboration de Marx à cet ouvrage. Tout laisse à penser qu'il avait rédigé pas mal de copie pour lui, mais que la majeure partie n'y a pas été casée pour prévenir la censure, que ce matériel forme le fond de ses diverses propositions d'articles à Ruge, et plus encore qu'il constitue le point de départ de ses travaux sur la philosophie du droit de Hegel.
N. Dessaux ne s'est pas lancé dans l'analyse textuelle d'un ouvrage non encore traduit en français (on peut le trouver en allemand sur le net, en lettres gothiques ! ), mais il déconstruit, assez facilement, les arguments d'un important biographe de Marx, Auguste Cornu, et du principal biographe de Bauer, Zvi Rosen, contre la présence de Marx dans la Leçon de Hegel. Voila donc une tache à accomplir. Qui pourrait nous donner des élément sur un sujet inespéré : les conceptions esthétiques de Marx, évoquées par une magnifique page sur les Grecs dans son Introduction à la critique de l'économie politique de 1857 ...
Dans la foulée.
La Trompette moquait la censure. L'affrontement avec la censure et avec l’État prussien va être la praxis de Marx, qui devient collaborateur puis rédacteur en chef de la Gazette rhénane dans la seconde partie de l'année 1842, ce qui va causer une première prise de distance avec Bauer à propos des facéties contre-productives du groupe jeune-hégélien des Freien de Berlin – nous parlerions de gauchisme intellectuel.
La plupart des spécialistes considèrent que c'est dans l'été qui suit le grand combat journalistique contre l’État prussien que, retiré à Kreuznacht dans la famille de Jenny von Westphalen qu'il épouse enfin, Marx rédige un important manuscrit critiquant une grande partie des Principes de la philosophie du droit de Hegel, qui aboutira au final à une introduction, seule publiée, dans les Annales franco-allemande en 1844, où le passage de la philosophie à la praxis débouche sur la révolution prolétarienne. Le consensus est tel que ce manuscrit est souvent appelé "manuscrit de 1843", voire "manuscrit de Kreuznacht".
Quelques auteurs, mais pas des moindres – les Allemands Landshut et Mayer, suivis par Karl Polanyi d'après son spécialiste Jérôme Maucourant, ainsi que Pierre Naville, – ont estimé qu'il avait plutôt été écrit en 1841-1842. Dans ce cas il proviendrait certainement de la partie politique annoncée pour la Leçon de Hegel.
Il faut bien comprendre les implicites de ces deux versions possibles du calendrier des travaux du jeune Marx. La version dominante s'autorise du résumé de son évolution donné par Marx en 1859 dans l'avant-propos à la Contribution à la critique de l'économie politique : après que son activité de journaliste politique l'ait confronté aux intérêts matériels pour la première fois (défense des droits forestiers coutumiers, misère des vignerons, question du protectionnisme), il entreprend une révision critique de la philosophie du droit de Hegel, dont l'introduction seule paraîtra, et c'est ce travail qui l'oriente vers la critique de la société civile et de l'économie politique. En schématisant, le manuscrit de 1843 serait donc le tout premier pas vers un Marx "marxiste" !
Si par contre ce manuscrit date de 1842 voire de 1841-1842 et s'inscrit plutôt dans la continuité des travaux faits avec Bruno Bauer, alors sa signification change : la critique de Hegel ne se situerait pas dans la perspective qui conduit à l'analyse de la société civile et à l'économie.
Le contenu du manuscrit dit de 1843 est profond et difficile. N. Dessaux exprime à son sujet un point de vue sur lequel je ne le suivrai pas : les questions économiques et sociales n'y seraient abordées qu'occasionnellement et sans connaissance poussée. Je ne le suivrai pas car, en fait, ce manuscrit contient une théorie économico-sociale importante, mais portant sur un sujet devenu marginal en lui-même : le majorat, priorité à l’aîné dans la transmission des patrimoines fonciers (alinéas 305-307 de Hegel). L’État moderne bâtard à la prussienne, et Hegel dans sa philosophie du droit, prétendent refonder le majorat, dans une finalité politique, celle de pouponnière pour une chambre des pairs, et une note de lecture sur la restauration en France de Marx y dénonce aussi un tel projet. Sujet pointu, mais c'est là que Marx explique pour la première fois que ce n'est pas la propriété privée qui est de formation juridico-politique, mais cette sphère juridique et politique qui ne fait qu'exprimer le fait premier de la possession et du rapport social de pouvoir qu'elle contient. Loin que la propriété soit l'émanation de la volonté du sujet individuel libre, ainsi que le prétendent droit, politique et philosophie, le majorataire n'est que le faisant fonction du majorat, le propriétaire n'est que le faisant fonction de la propriété privée. Ce raisonnement, qui rétablit à leur bonne place le sujet et le prédicat (la base sociale matérielle devient le sujet, le rapport juridique le prédicat), se retrouvera dans le Capital à propos des capitalistes faisant fonction du capital, et en général du fétichisme de la production marchande. Il signale en outre à notre attention, au passage, la place centrale de l'analyse de la propriété foncière chez Marx.
Le déroulement indiqué par Marx en 1859 : choc avec les faits sociaux à la Gazette rhénane, et à partir de là critique de Hegel conduisant à l'analyse de la société civile, me semble donc devoir être confirmé, en précisant qu'en 1843 Marx n'a pas encore touché à l'économie politique proprement dite. Mais cela ne veut pas dire que sa critique de la politique et du droit hégélien n'avait pas commencé auparavant, ni que l'approfondissement de 1843 ne l'a pas reprise – c'est le contraire qui serait étonnant.
De ce point de vue, N. Dessaux a tout à fait raison de noter que la thématique de l'inversion du sujet et du prédicat, consistant à reprocher à Hegel et aux idéalistes de faire du monde réel le prédicat des idées alors que c'est l'inverse, n'est en rien une nouveauté venue de Feuerbach dans le manuscrit dit de 1843. Non seulement Feuerbach en avait parlé dés 1839 mais Marx, cette même année 1839, expose pour lui-même la chose dans son 3° cahier de philosophie épicurienne, et il le fait en étendant le reproche d'inversion à "tous les philosophes" et même à la "pensée commune", et en précisant d'abord dialectiquement que "l'être du sensible, c'est bien de ne pas être un tel prédicat, de ne pas avoir une existence ou une non-existence fixe". Même si les formulations claires et limpides de Feuerbach ont pu ensuite l'influencer, nous avons ici, dés 1839, comme en une chrysalide, une conception beaucoup plus précise que celle de Feuerbach – décidément le très jeune Marx était un philosophe profond.
L'analyse du contenu ne permet donc guère de trancher sur la date du manuscrit, d'autant que N. Dessaux nous offre deux cadeaux jubilatoires à son sujet.
D'une part, il établit avec exactitude que la critique de la bureaucratie, élément central de la première partie du manuscrit de Marx sur Hegel, transpose une thématique luthérienne visant l’Église catholique et les jésuites. Marx luthérien est encore là, alors même que Marx marxiste se pointe à l'horizon !
D'autre part, il apporte sa pierre aux spéculations sur un petit mystère. Il y a dans ce manuscrit un passage où Marx attribue aux "Français modernes" l'idée de la "disparition de l’État politique", ce qui, on en conviendra, n'est pas une mince affaire. Qui sont ces "Français modernes" ? On a soupçonné Victor Considérant. N. Dessaux a une proposition crédible : Jules Elysard. Mais Jules Elysard, c'est Bakounine, dont la Réaction en Allemagne s'est nourrie ... de la Trompette. Ainsi le dialogue des deux frères ennemis aurait commencé à leur insu, et ce de manière très productive pour l'un et l'autre !
Faut-il vraiment choisir entre les deux dates pour la rédaction du manuscrit dit de 1843 ? On peut penser au final, avec N. Dessaux, et c'est le plus logique, qu'il a été amorcé pour la Leçon de Hegel en 1841-1842 et repris à l'été 1843. Une variation dans l'écriture, entre les commentaires aux alinéas 298 et 299 de Hegel, pourrait l'indiquer. Et ce qui suit cette césure est encore plus dense, s'il est possible, que ce qui la précède. Pas de ruptures "épistémologiques" ou non, donc, mais bien un développement organique de la pensée et de l'analyse, ce qui n'exclut pas mais au contraire permet les sauts qualitatifs créateurs.
Tradition et révolution.
Dans son 11° et dernier chapitre, Nicolas Dessaux parcourt les nombreux moments où Marx parle de Hegel en termes de mystification (on pourrait ajouter, aux occurrences qu'il cite, une note du second manuscrit de 1870 pour le livre II du Capital, que ne donne que Rubel, Pléiade, vol. II, p. 528). Il nous suggère ainsi une approche très simple et sans doute excellente, car pleine de bon sens, pour aborder la sempiternelle question de la relation entre Hegel et Marx : celle de partir de ce que dit Marx régulièrement, depuis la Trompette jusqu'à la préface de 1873 au Capital, à savoir qu'on peut trouver le développement réel des choses dans Hegel, sous une enveloppe mystificatrice, en procédant à quelques inversions. Trop facile (et économiquement perfide pour des générations de thésards et de pondeurs de systèmes) ? Voire.
Ce Marx est un sacré lascar. C'est ici le moment de dévoiler le hors d’œuvre que j'avais gardé pour la fin : le chapitre III de la Trompette serait de Marx, et c'est dans ce chapitre que nous avons la formule "Dieu est mort pour la philosophie". Ceci rend parfaitement possible que Friedrich Nietzsche, grand lecteur des jeunes hégéliens, y ait trouvé cette formule, qu'il abrégea, venant donc de la plume de Marx ...
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Ce sont là beaucoup plus que des amusements - et la dimension amusante en est elle-même sérieuse et importante. Car notre "très jeune Marx", c'est pleinement Marx. Ce qui ressort de cet ouvrage, c'est un Marx non pas différent de celui déjà connu, mais plus riche encore, qui interfère avec l'histoire de la pensée et de la philosophie à laquelle, pas plus que Hegel il n'a mis fin, et dans laquelle il s'insère au rang d'un Aristote, penseur des formes sociales en mouvement.
Sa propre pensée s'est développée organiquement, avec, et c'est là ce que nous pouvons maintenant dire après ce livre, en son point de départ la critique de la religion, partant de la religion pour la dépasser en se faisant athée – ce qui, par les temps qui courent où la crise du capitalisme fait dire n'importe quoi sur les religions, sur Marx, sur Marx et religion, est d'actualité.
Tout ici est d'actualité, à commencer par l'exigence philologique et herméneutique de culture par le dialogue avec les textes, ce mode d'autoconstruction de l'humain, où se génèrent ensemble tradition et révolution.
VP, les 26-27/10/2016.