1837-1848 : suivi des écrits de Karl Marx. 2° époque : combat pour la démocratie.

1842-1843 : la Gazette rhénane.

Marx arrive à la Gazette rhénane armé d'un dossier d'articles, la plupart écrits, quelques uns amorcés, qui forment une critique systématique des débats de la 6° Diète rhénane. Sa "Critique" va s'exercer sur ce sujet.

La Diète est une institution représentative reposant sur les états (Stande), représentation corporative que Hegel avait laborieusement justifiée dans ses Principes de la philosophie du droit dont Marx avait, nous l'a dit sa correspondance avec Ruge, attaqué la critique en ce printemps 1842, dans la foulée de la Trompette.

Les trois principaux points à l'ordre-du-jour de la Diète fournissent les trois sujets des articles de Marx : liberté de la presse, rapport entre Eglise et Etat (perdu, la censure n'en permettra pas la parution), et, pour la première fois pour lui, des questions économiques avec une loi sur les vols de bois. Marx avait aussi pondu un billet critiquant les abstractions de Moses Hess à propos de la centralisation de l'Etat, qu'il choisit de garder par devers lui.

La liberté de la presse à la Diète.

Les 6 articles (non signés, comme tous les articles du journal) sur la liberté de la presse intronisent Marx comme journaliste politique de premier plan, à la fois ironique et profond.

Contre les orateurs à la Diète des ordres des princes et des seigneurs, il défend le caractère "populaire" d'une presse libre et pourfend le "principe romantique".

Dans le 4° article, il définit la vraie censure légitime, qui suppose la liberté, celle de la critique, ainsi que la loi, forme réelle d'existence de la liberté dans l'Etat, qui est exclusive du privilège, et est en contradiction avec l'idée d'une loi préventive, et il oppose le juge, dans l'incertitude de sa rationnalité, au censeur, dans l'incertitude de son arbitraire subjectif. La perte de la liberté est pour l'homme "le véritable danger de mort".

C'est alors qu'il passe à la critique des orateurs bourgeois, qui ont réclamé la liberté de la presse en tant que liberté propre, et commerciale, d'un métier particulier. "La première liberté de la presse, c'est de ne pas être un métier." (6° article).

La défense conséquente de l'idéal de liberté, au singulier, le conduit donc à s'opposer aussi au point de vue "bourgeois" étroit.

Pour l'idée de l'Etat, contre le "droit" religieux et coutumier.

3 autres articles paraissent en juillet, sous le titre commun L'article de tête du numéro 179 de la Kölnische Zeitung. C'est une polémique contre l'organe catholique, très influent en Rhénanie.

A l'Etat religieux, y compris sous la forme multireligieuse de l'Etat prussien, Marx oppose "l'idée de l'Etat", "grand organisme de la liberté juridique, morale et politique", où l'obeissance aux lois de l'Etat est obéissance à la libre raison de chaque citoyen, qui doit être "une association d'hommes libres qui s'éduquent mutuellement".

Le 9 août paraît Le Manifeste philosophique de l’École historique du droit, certainement l'un des quatre articles annoncés à Ruge dans la lettre du 27 avril.

Le père de cette école, le juriste Hugo, est présenté comme un apologiste de toute coutume et donc de l'esclavage, et, non sans un humour puritain, comme un vieux salace frivole pour qui le mariage est une affaire d'utilité et de prophylaxie – mais cette partie de l'article fut censurée !

A la direction politique de la Gazette rhénane.

En septembre 1842 Marx déménage de Bonn à Cologne pour devenir, non rédacteur en chef proprement dit (le journal s'en passait après avoir renvoyé celui qu'avait imposé F. List en début d'année), mais responsable rétribué des articles concernant l'Allemagne, donc de l'essentiel du journal et de son orientation politique.

Sous sa direction, la Gazette rhénane va passer de 800 à 3000 abonnés et va devenir le plus important phénomène politique prussien et allemand depuis 1830 et la Jeune Allemagne, véritable affirmation des idées nationales et libérales, galvanisées par la sève du radicalisme jeune-hégélien, avec l'accord des actionnaires, les futures têtes politiques de la bourgeoisie allemande Hansemann et Mevissen. Marx exerce ces fonctions à partir du 15 octobre.

Où Marx fait pour la première fois "coucou" au communisme.

Le lendemain paraît, de lui, un billet répondant à la Gazette générale d'Augsbourg qui avait accusé la Gazette rhénane d'être communiste, un mot nouveau nanti d'une auréole sulfureuse, qui était en train de se propager depuis la France.

La réponse consiste à réfuter l'accusation, mais surtout à dire que, dans l'intérêt des idées libérales, il convient d'accorder de l'intérêt à toutes les tendances nouvelles, qu'il faut d'abord étudier sérieusement, ce qui reste à faire. Et de citer quatre auteurs français qui demandent une telle étude : Fourier, Leroux, Considérant et Proudhon.

Vols de bois et droit coutumier légitime.

Du 25 octobre au 3 novembre paraît la série d'article sur les débats de la Diète du printemps concernant les vols de bois.

La Diète, après avoir rejeté une loi sur la limitation de la parcellisation des terres, qui menaçait de réintroduire des éléments de droit foncier féodal en Rhénanie sous couvert de remédier à un vrai problème, a par contre approuvé et aggravé une loi répressive dirigée contre la masse du petit peuple rural et semi-urbain, qui se servait coutumièrement dans les bois, non seulement pour son usage, mais pour un petit commerce de balais et d'objets de la vie quotidienne. Aux termes de cette loi, les délits forestiers étaient constatés par des gardes assermentés qui sont les employés des propriétaires, et les personnes mises à l'amende pouvaient être astreintes au travail forcé pour les propriétaires, sous l'autorité des maires des communes.

Moment important, comme Marx le rappellera plus tard dans son Avant-propos à sa Contribution à la critique de l'économie politique en 1859, puisqu'il s'y engage pour la première fois dans l'analyse d'intérêts économiques concrets.

Il le fait du point de vue de l'Etat idéal hégélien et du point de vue du droit (qui fait aussi penser à Fichte), démontrant, assez facilement, que la loi proposée n'est pas une véritable loi, mais la consécration de privilèges anciens aggravées par l'appétit mercantile.

Marx est alors conduit à une distinction importante, qui rectifie d'une certaine façon le rejet du respect des coutumes anciennes à la façon de l'Ecole historique du droit. Les "droits coutumiers nobles", par leur contenu, "se refusent ... à la forme de la loi générale". Mais les droits coutumiers des pauvres, eux, ne se heurtent pas à la forme légale. Elle peut donc leur être conférée par le travail de l'entendement usant des catégories du droit romain, qui les amplifie alors comme droits universels :

« Nous réclamons pour la pauvreté le droit coutumier, plus précisément un droit coutumier qui ne soit pas local, mais qui soit celui de la pauvreté dans tous les pays. »

Flèches de tous bois pour la démocratie, sous la censure.

La marque ou la présence directe de Marx est alors fréquente et déterminante dans le journal, avec une note rédactionnelle le 8 novembre expliquant que le libéralisme peut être conservateur s'il s'agit de conserver la liberté menacée, 3 article sur La réforme communale et la Kölnische Zeitung contre l'annulation de l'égalité entre communes rurales et communes urbaines, 2 articles faisant suite à la réception d'un document qui aurait dû rester secret, un projet de loi sur le mariage. Marx y distingue mariage et amour, le mariage étant un acte civil, "base de la famille", pour préconiser pour cette raison même un véritable droit au divorce, et une laïcisation de tous les actes civils.

C'est encore, le 16 novembre, une note rédactionnelle ironisant sur l'obligation gouvernementale de publier les rectifications officielles : comme si le gouvernement entrait dans l'arène du débat public.

Et c'est, le 22 novembre, une note rédactionnelle hostile au protectionnisme commercial, autre question économique qui suscite alors l'embarras de Marx, d'après son témoignage ultérieur de 1859, et, en décembre, une polémique en 3 parties avec la Gazette générale d'Augsbourg, qui, en langage couvert à cause de la censure, dénonce l'irrationalité du système des ordres - et lui oppose donc la représentation démocratique souveraine, ce qui ne peut pas être écrit.

La dernière bataille de la Gazette rhénane : pour les vignerons, contre les bureaucrates !

Le 14 décembre, le président de la province, von Schapper, ouvre les hostilités par une provocation délibérément grossière, sous la forme d'un rescrit qualifiant de calomniateurs trois articles anonymes consacrés à la misère des vignerons de la Moselle, sur les mauvais prix du vin, le sacrifice de la Moselle à l'union douanière avec la Hesse, le poids excessif des impôts, le choix inhumain imposé aux communes de rembourser leur "dette" plutôt que d'aider leurs pauvres par la distribution du bois des forêts communales, et le mépris de l'appareil administratif. Von Schaper demande la divulgation des sources et le nom du collaborateur du journal. L'auteur, Peter Coblentz, futur combattant de la révolution de 1848, périra en prison dans les années 1850.

Marx riposte d'abord, toujours en biaisant avec la censure mais en haussant quand même le ton, par une série de 7 articles critiquant l'interdiction de la Gazette générale de Leipzig, affirmant le pluralisme nécessaire d'une presse libre, et récusant toute répression en matière d'opinion, d'idées ou de comportement privé (13 janvier 1843).

Il rédige et publie ensuite, dans la seconde quinzaine de janvier, la Justification du correspondant de la Moselle, protégeant l'anonymat de P. Coblentz en laissant entendre qu'en démocratie, on pourrait se passer de l'anonymat, et reprenant point par point la véracité de toutes ses allégations, montrant sans le dire, que le président de la province ment.

Marx termine en apothéose en décrivant ce qu'il appellera dans ses notes le rapport bureaucratique. C'est là le premier rapport social dont Marx commence à analyser la forme :

"Les autorités administratives, malgré leur meilleure volonté, leur humanitarisme zélé et leur intelligence la plus vive [termes à prendre avec ironie au vu des exploits commis par ces autorités rapportés dans le même article! ] peuvent résoudre des conflits momentanés et passagers, mais nullement une collision permanente entre la réalité et les principes administratifs ; car, ni les obligations de leur charge, ni leur meilleure volonté ne leur permettent de briser un rapport fondamental ou, si l'on veut, une fatalité. Ce rapport fondamental est le rapport bureaucratique, tant au sein du corps administratif que dans ses relations avec le corps administré."

Il est permis de supposer que Marx doute déjà sérieusement de la conception hégélienne de l'Etat rationnel pur.

L'interdiction.

Quoi qu'il en soit, c'en est trop pour la censure : le 23 janvier, l'annonce tombe de l'interdiction de parution à compter du 1° avril, pour trois motifs officiels : les articles de début janvier pour la liberté de la presse, le refus de dénoncer le correspondant de la Moselle, et la divulgation du texte confidentiel de projet de loi sur le mariage.

S'y ajoutait un motif caché qu'a toujours ignoré Marx, mais qui l'aurait comblé : l'ambassadeur de Russie était intervenu contre le manque de respect envers le tsar dans les colonnes de la Gazette rhénane !

Marx dirige le journal jusqu'à la fin, évitant, comme le souhaitaient certains actionnaires, que plus de modération politique évite l'interdiction, que lui ne comptait plus éviter. Son article sur la censure, écrit l'année précédente, est précisément publié par Ruge dans cet intervalle.

Son dernier acte comme responsable du journal est de recevoir une délégation des israélites de Cologne pour les aider à rédiger une pétition. Commentant le fait dans une lettre à Ruge, il écrit que tout ce qui peut aggraver les contradictions entre la société civile et l'Etat est bon à prendre. Il n'est plus un défenseur de l'Etat, même idéal ...

 

1843 : la critique de Hegel.

Nouveaux projets.

Sachant que l'expérience du journalisme libéral, en fait démocratique mais censuré, va prendre fin, Marx a, dans les semaines qui précèdent la fin de la Gazette rhénane, pris la résolution de quitter bientôt l'Allemagne pour la France, après s'être marié et avoir tenté d'améliorer sa situation dans l'héritage familial.

Il propose à Ruge, qui avait édité les Annales allemandes de la Gauche hégélienne, de lancer cette fois-ci des Annales franco-allemandes. Dans les plans qu'il fait maintenant avec Ruge, B. Bauer n'apparaît plus, alors que se profile de plus en plus fortement la figure de Ludwig Feuerbach.

De Bauer à Feuerbach.

Concernant B. Bauer, lorsque les deux compères avaient quitté Bonn, Marx était allé à Cologne et Bauer à Berlin, dans une sorte de division du travail entre celui qui prenait la tête de l'aile politique-journalistique du parti libéral du concept, et celui qui entendait rester dans ce qui était supposé en être le coeur : l'activisme philosophique et religieux, ou, désormais, irréligieux. Nous ne savons pas jusqu'à quel point le désaccord était latent ou ouvert avant cette séparation, mais il devient rapidement explicite, car Marx, à la tête du journal, va refuser ou atténuer beaucoup de billets jugés inutilement provocateurs, émanant des Jeunes-hégéliens de Berlin, où l'ancien Doktorclub est devenu le cercle des Freien, les Affranchis, où officient, parfois dans un certain étylisme paillard, entre autres Friedrich Engels et Max Stirner.

Le dernier texte "pro-Bauer" de Marx est un billet pour les Annales de Ruge, peu avant leur disparition, qui le défend contre les ennemis des libertés académiques, mais se termine sur une allusion codée à cette situation, lui demandant de ne pas "tomber" et de rester sur ses hauteurs.

L. Feuerbach, sorte de sage solitaire, représentait l'autre style de la Gauche hégélienne, évoquant Spinoza – et le jeune Schelling – là où Bauer évoquait Fichte, mais, tout père tranquille qu'il était, l'athéïsme jeune-hégélien ne lui faisait pas peur.

Dans la même lettre où il défend l'idée d'une revue franco-allemande, Marx commente ses Thèses provisoires pour la réforme de la philosophie parues dans le même n°d'Anekdota que son article sur la censure :

"Les aphorismes de Feuerbach n'ont qu'un tort à mes yeux : ils renvoient trop à la nature et trop peu à la politique. C'est pourtant la seule alliance qui peut permettre à la philosophie d'aujourd'hui de devenir vérité. Mais il en ira bel et bien comme au XVI° siècle, où aux enthousiastes de la nature correspondaient une autre série d'enthousiastes de la politique."

Le manuscrit de 1843 a pu commencer en 1842 voire 1841.

Marx se rend en Hollande chez son oncle Philips (fondateur de la firme du même nom) pour ses soucis financiers et familiaux, puis se marie et séjourne tout l'été 1843 à Kreuznach auprès de Jenny et de la mère de celle-ci, où il travaille assidument. Il prend des notes sur des ouvrages allemands d'histoire de l'ancien régime et de la France, d'histoire anglaise et d'études sur les Etats-Unis (Thomas Hamilton, et, sans en prendre de notes, Tocqueville), compulse Rousseau, Montesquieu et Machiavel. Et il pousse plus avant ses travaux sur la philosophie du droit de Hegel.

Nous avons vu que ceux-ci avaient commencé entre la Trompette et la Gazette rhénane. Quelques commentateurs notables (Landshut et Mayer, Polanyi, Naville) ont supposé que le manuscrit dit "manuscrit de 1843" qui commente les Principes de la philosophie du droit, datait plutôt de 1841-1842, contrairement à l'opinion générale qui veut que Marx ait entrepris la critique de Hegel après l'expérience de la Gazette rhénane, opinion qui s'autorise de l'Avant-propos de 1859, où il explique qu'après avoir eu affaire aux vols de bois et autres, il entreprend la critique de Hegel qui va le conduire à la critique de la société civile, et donc à la critique de l'économie politique.

Mais cette dernière ne commence qu'en 1844. La vraie question est de saisir le moment et la façon dont Marx passe de la critique de la réalité politique au regard de l'idée, en quoi consistait la praxis du parti libéral du concept, à la critique de l'idée (en l'occurrence hégélienne) en tant que couverture trompeuse de la réalité. Il me semble qu'une étape décisive est franchie à la Gazette rhénane où il passe insensiblement, mais vigoureusement, de la défense d'un Etat idéal à la dénonciation de la bureaucratie réelle, cette même bureaucratie qui censure la presse et qui harcèle les pauvres en prétendant, justement, faire régner l'idée juste.

Ses dispositions se font révolutionnaires au printemps 1843, ceci est explicite dans ses lettres à Ruge où il parle, dés mars, de "révolution imminente", et dans une note sur la Restauration tirée de ses liasses, où il écrit que l'inversion du sujet et du prédicat, cette marotte de Feuerbach, se réalise à la veille des révolutions, quand l'Etat cherche artificiellement à rétablir des institutions surranées d'ancien régime, comme le majorat.

 

Le manuscrit dit de 1843, publié en 1927 en URSS, peut fort bien avoir repris les travaux de 1841-1842. C'est plus vraisemblable que le contraire, mais il est difficile de dire où passe la césure entre cette reprise et la poursuite de la recherche.Ce n'est pas encore la critique de l'économie politique, mais ce n'est plus du Jeune-hégélianisme à tendance démocratique. Pour autant, ce n'est pas une conception transitoire, mais bien une totalité très structurée, et très approfondie.

Ce manuscrit suit les Principes de la philosophie du droit de Hegel, parus en 1820, plus précisément la dernière partie de cet ouvrage, qui traite de l'organisation proprement dite de l'Etat, de l'alinéa 257 au 313 (le commentaire des quatre premiers est perdu et Marx s'est arrêté un peu avant la fin, le traité de Hegel comportant 320 alinéas). Si Marx avait été marxiste, il nous aurait gratifié de commentaires sur la société civile et l'économie, dont traite Hegel dans les partis précédentes de son ouvrage, mais il n'en est rien.

Commentaire des alinéas 261-274 : l'Etat repose sur la totalité sociale concrète.

Selon Hegel, "L'Etat est la réalité effective de l'idée morale." Marx journaliste libéral-démocrate avait en somme milité pour qu'il en soit ainsi.

Cette affirmation lui semble maintenant erronée, et plus précisément inversée : si l'Etat est la réalité effective de quelque chose, c'est de la famille et de la société civile. Il faut donc "traduire en prose" Hegel en inversant son inversion du sujet réel et du prédicat idéel, de la société réelle et de l'idée de l'Etat.

Marx ne s'en tient toutefois pas à cette application de la critique feuerbachienne de l'inversion. Il précise que Hegel ne parvient pas à traiter société et Etat comme une totalité organique, un organisme, parce qu'il ne part pas des différences spécifiques concrètes, le caractère organique n'étant rien d'autre que l'idée-prédicat qui organise ces différences, sujets réels. En somme il critique Hegel comme n'appliquant pas sérieusement sa propre méthode, et il le fait au moyen des catégories aristotéliciennes.

Commentaire des alinéas 275-286 : Etat démocratique contre Etat politique.

Cette inversion hégélienne devient risible lorsqu'elle culmine dans le thème du pouvoir conféré au prince, sommet et origine de son laborieux édifice monarchique, "comme si le peuple n'était pas l'Etat réel".

Le vrai fondement des constitutions, c'est la démocratie :

«"La démocratie est la vérité de la monarchie, la monarchie n'est pas la vérité de la démocratie. La monarchie est nécessairement démocratie en tant qu'elle est inconséquence avec elle-même, le moment monarchique n'est pas une inconséquence dans la démocratie [traduction : le Demos peut fonder un pouvoir monarchique, c'est-à-dire exécutif]. La monarchie ne peut pas être comprise à partir d'elle-même, la démocratie le peut. Dans la démocratie, aucun des moments n'acquiert d'autre signification que celle qui lui revient. Chacun n'est véritablement qu'un moment du Demos tout entier. Dans une monarchie, c'est une partie qui détermine le caractère du tout. (…) La démocratie est le genre de la constitution. La monarchie est une espèce, et une mauvaise espèce. La démocratie est contenu et forme. La monarchie est censée n'être que forme, mais elle falsifie le contenu." (traduction de Gérard Bloch).

Marx applique ici, de manière rigoureuse et libre à la fois, les notions aristotéliciennes de genre et d'espèce ainsi que de matière et de forme. Explicitons : la démocratie est le genre des constitutions, qui viennent toutes des sujets réels, les individus formant le peuple, en dernière analyse. Matière et genre s'accordent respectivement avec la forme et l'espèce dans la démocratie. Les autres espèces de constitutions sont des écarts par rapport à cet accord substantiel et l'écart consiste dans le fait que "Dans tous les Etats distincts de la démocratie le facteur dominant est l'Etat.". Dans la vraie constitution, le facteur dominant est le Demos, ailleurs c'est l'Etat - notons que ceci se réfère aussi à la conception protestante du christianisme qui serait la vérité de toutes les religions, comme la démocratie est la vérité de toutes les constitutions.

"Les Français modernes [on ne sait trop qui sont ceux-ci : les révolutionnaires français en général, ou Victor Considérant selon Kostas Papaioanou et Miguel Abensour, voire Bakounine pris pour un français à cause de son pseudonyme d'Elisard selon Nicolas Dessaux] en ont conclu que dans la vraie démocratie l'Etat politique disparaît." (souligné par Marx).

Car l'"existence transcendante de l'Etat n'est que "l'aliénation" - Entfremdung : le terme apparaît ici chez Marx - des sphères sociales particulières.

L'idée à laquelle parvient là Marx, littéralement sous nos yeux, n'est pas la disparition de l'Etat, mais la disparition de l'Etat politique également appelé "Etat abstrait", distinct du peuple et qui le domine, par opposition à la démocratie ou Etat démocratique.

Il faut aussi le distinguer, précise Marx, de l'Etat ayant la forme de la démocratie, mais pas le contenu, "démocratie à l'intérieur de la forme abstraite de l'Etat", à savoir la République, ainsi que des formes anciennes dans lesquelles l'homme réel est bien le principe de l'Etat, mais où cet homme est non-libre, à savoir la féodalité, où le pouvoir d'Etat détenu à titre privé.

Commentaire des alinéas 287-297 : contre la bureaucratie.

Hegel nous parle donc de l'Etat politique abstrait, non de l'Etat procédant réellement des hommes réels que serait la démocratie. C'est pourquoi il impose un formalisme, c'est-à-dire une forme falsifiant le contenu :

- formalisme des corporations imposé à la société civile

- formalisme de la bureaucratie imposé à l'Etat. Le terme de bureaucratie, qui n'est pas de Hegel, est placé par Marx à la place de la "classe substantielle" de Hegel, celle des hommes exerçant les fonctions de l'Etat.

Sont généralisées ici les remarques de la justification du correspondant de la Moselle :

1) "Les bureaucrates sont les jésuites de l'Etat et les théologiens de l'Etat. La bureaucratie, c'est la république prêtre.[en français dans le texte]." - nous avons là un écho de la critique luthérienne de l'Eglise romaine !

2) "La bureaucratie tient en sa possession l'Etat, l'essence spirituelle de la société : c'est sa propriété privée." - dés la parution du manuscrit dit de 1843 en URSS, Christian Rakovsky tournera ce passage contre la bureaucratie stalinienne,

3) "Le sommet s'en remet aux cercles inférieurs du soin de connaître les détails, cependant que les cercles inférieurs, en retour, confient au sommet le soin de connaître l'ensemble : ainsi se dupent-ils mutuellement.",

4) Examen de recrutement, garantie hiérarchique, solde du fonctionnaire, éthique du service, ne font que reproduire et renforcer l'antagonisme entre Etat et société civile, bureaucratie et peuple.

Une césure ?

A partir du commentaire de l'alinéa 298 de Hegel, le style est légèrement différent et chaque alinéa est encore plus longuement commenté et décortiqué. D'où la supposition d'un décalage rédactionnel pouvant peut-être correspondre à la reprise, en 1843, de textes rédigés antérieurement. Toutefois, il est très difficile de faire la même distinction sur le contenu, si ce n'est, nous le verrons, qu'effectivement une analyse socio-économique va se dessiner dans le cadre de ce travail, contrairement à ce qui est dit généralement sur ce manuscrit, car cette analyse étant entièrement moulée et comme cachée dans sa structure et dans son style, on peut ne pas l'apercevoir.

Commentaire des alinéas 298-304 :

- pouvoir législatif contre pouvoir gouvernemental.

Le sujet est maintenant le pouvoir législatif chez Hegel, complétement bridé et tronqué dans le cadre de sa monarchie à la fois absolue et constitutionnelle, bureaucratique et corporative.

Marx oppose, comme il l'avait fait pour la démocratie envers les diverses constitutions, le vrai pouvoir législatif aux divers pouvoirs gouvernementaux (terme de Hegel) ou pouvoirs exécutifs, définissant en somme le pouvoir législatif constituant (mais ce terme ne figure pas dans le manuscrit) :

"C'est le pouvoir législatif qui a fait la Révolution française ; c'est lui qui, partout où il s'est manifesté dans sa spécificité comme l'élément prédominant, a fait les grandes révolutions organiques et de portée universelle. Il a combattu non pas la constitution, mais une constitution particulière anachronique, précisément parce que le pouvoir législatif était le représentant du peuple, de la volonté générique. Le pouvoir gouvernemental, au contraire, n'a fait que les petites révolutions, les révolutions rétrogrades, les réactions ; il ne s'est pas révolté en faveur d'une nouvelle constitution contre une ancienne, mais contre la constitution tout court, précisément parce qu'il était le représentant de la volonté particulière, de l'arbitraire subjectif, de l'élément magique de la volonté."

- rationalité contradictoire du réel.

En mettant tout sens dessus dessous, Hegel exhibe profondément la contradiction. La réalité du rationnel, proclamée par le philosophe dans sa préface aux Principes de la philosophie du droit, et qui passait pour un appel à accepter le réel tel qu'il est, c'est, pour Marx, la réalité de la contradiction, et donc de l'appel réel à agir dans le réel et le changer :

"Que le rationnel est réel, c'est ce qui se révèle précisément dans la contradiction de la réalité irrationnelle qui est, dans tous les coins et recoins, le contraire de ce qu'elle prétend être, et prétend le contraire de ce qu'elle est."

Cette réalité rationnelle mais contradictoire, rationnelle en ce qu'elle est contradictoire, est, dirais-je, la taupe qui sape les théorisations de Hegel sur la médiation, en l'occurrence sur la médiation des ordres corporatifs entre Etat et société civile. Un extrême de l'antithèse, les ordres, se fait ici moyen terme, selon Hegel : c'est "la médiation". Autrement dit, commente Marx, le peuple ou la société civile, constitué en "ordres", passe dans le camp adverse : transubstantiation, accommodement, aliénation, s'écrie-t-il !

- ordres et/ou classes de la société civile.

Dans la société réelle, le citoyen politique et la personne privée sont séparés : l'existence effective du citoyen se fait en dehors des « modes d'existence communautaire », elle est « purement individuelle », et ne passe donc pas par les ordres, mais par leur abolition. L' "Etat moderne" repose sur la séparation entre sphère civile et sphère politique.

Marx parle des "ordres de la société civile" en abordant les distinctions qu'introduisent, en son sein, richesse et instruction. Ce terme ne doit pas tromper ici car précisément, les "ordres" au sens corporatif et hégélien sont dissous dans la société civile réelle.

Marx passe du terme "ordre" au terme "classe" pour les non-possédants : " ... la classe du travail immédiat, du travail concret, ne constitue pas un ordre de la société civile, mais plutôt le terrain sur lequel se reposent et se meuvent les cercles de cette société. »

- types de contradictions.

Il revient ensuite sur la méthode de Hegel, estimant que de vrais extrêmes - Etat et société civile - "n'admettent pas de médiation", étant d'essences opposées. Dans une antithèse réelle, ou contradiction essentielle, pas de médiation, mais affrontement, où celui des deux extrêmes qui est "extrême par nature" doit vaincre l'autre – implicitement le peuple ou société civile doit vaincre l'Etat politique abstrait.

Il ne faut pas confondre ce type de contradiction avec une antithèse dans laquelle les deux "extrêmes" ont la même essence (exemple d'école : pôle Nord et pôle Sud qui sont tous deux des pôles), ni avec une relation d'abstraction logique réciproque où les deux extrêmes ne sont que les reflets complémentaires l'un de l'autre, tel le matérialisme abstrait versus le spiritualisme abstrait.

Distinguer ces différents types de contradictions requiert de "comprendre la logique particulière de l'objet particulier", au lieu de s'embarquer à tout-va dans l'auto-détermination logique du concept : Marx approfondit ici, plutôt qu'il ne le "corrige", Hegel, de façon dialectique, et aristotélicienne.

Commentaire des alinéas 305-307 : le rapport social de la propriété privée et ses faisant fonction.

Dans la suite des Principes ..., Hegel défend l'idée d'une sorte de chambre des pairs dont les membres le sont de par le majorat, domaine inaliénable transmis à l'ainé des fils, idée baroque, mais répandue à l'époque de la Restauration, de la France à la Prusse, et d'ailleurs déjà idée impériale napoléonienne. Ceci n'est pas l'expression du pouvoir politique sur la propriété foncière, mais tout au contraire celle du pouvoir propriétaire sur l'Etat :

«"La propriété foncière est la propriété privée par excellence, la propriété privée au sens propre du terme."

 « … la propriété privée est devenue le sujet de la volonté, la volonté n'étant plus que le prédicat de la propriété privée. » « Ici, ma volonté ne possède pas : elle est possédée. »

A travers le cas, pour nous très daté, du majorat, Marx conceptualise une forme essentielle : celle d'un rapport social qui fait des individus ses agents, ses faisant fonction. En l'occurrence, les propriétaires, majorataires et autres pairs du royaume, ne sont que les faisant fonction de la grande propriété. On retrouvera telle quelle cette conception dans le Capital avec le thème des capitalistes faisant fonction du capital, et en général de l'aliénation des individus, faisant fonction de rapports sociaux qui se sont abstraits d'eux-mêmes et les instrumentalisent.

De plus, Marx exprime sa répugnance envers la croyance dans l'hérédité et l'incorporation physique de fonctions sociales, "vision zoologique du monde" et "secret de la noblesse" : que n'aurait-il dit du nazisme ...

Un développement sur la féodalité et le droit romain.

Après avoir ainsi commenté les alinéas 305-307 de Hegel, Marx fait une digression historico-juridique sur la féodalité et le droit romain.

Il applique, a contrario du langage dominant en histoire, la catégorie de propriété privée à la féodalité, puisque qu'elle est l'existence générale du droit en tant que privilège, en tant qu'exception.

Dans le droit romain aussi, le droit abstrait de la personne abstraite repose sur les relations sociales réelles et la propriété privée y est celle des propriétaires d'esclaves, incluant la liberté de tester, mais il ne fonde que le droit privé alors qu'elle est droit public de facto au Moyen Age.

Nous avons là la question du legs du droit romain – pendante dans tous les travaux personnels de Marx, et qui passionnera aussi Ferdinand Lassalle.

Commentaire des alinéas 308-313 : les contradictions de l'Etat politique moderne.

L'Etat politique, et le pouvoir législatif dans cet Etat, sont contradictoires.

Il y a donc une double tendance légitime, à l'élargissement de l'exercice du pouvoir législatif et donc du droit de suffrage, et à l'opposition du législatif à l'exécutif, dans les Etats modernes.

La pleine création du pouvoir législatif exige à la fois "que tous les membres de la société civile se considèrent comme individus singuliers", et qu'ils "entrent enfin dans une fonction réellement et consciemment sociale, c'est-à-dire dans une fonction politique ". Une telle victoire démocratique porterait les contradictions de la société civile et de l'Etat à leur paroxysme.

Le passage de l'Etat politique abstrait à l'Etat démocratique réel dépasserait, en l'accomplissant, la notion de représentation : la fonction politique deviendrait l'accomplissement d'un besoin social.

Peu après s'arrête le manuscrit.

Pour conclure sur le manuscrit "de 1843".

Relevons pour conclure trois créations intellectuelles et analytiques de premier plan dans ce texte d'une extraordinaire densité :

- la conception radicale d'un Etat démocratique opposé, de fait, à tous les Etats réellement existants ;

- le dessin d'une analyse de la société, dominé par l'opposition entre société civile et Etat, mais repérant les non-possédants comme soubassement de la société civile, et démasquant les pairs et autres majorataires comme des faisant fonction de la propriété privée ;

- un approfondissement, de facture aristotélicienne, de la dialectique hégélienne allant dans le sens de la prise en compte de la particularité concrète comme vrai point de départ, permettant de distinguer entre contradictions essentielles ou non.

 

Ouvrages utilisés ici : les articles de Marx dans la Gazette rhénane et le manuscrit dit de 1843 se trouvent dans le troisième volume des Oeuvres de Marx en Pléiade. On conseillera en outre, sur les "vols de bois", le livre de Pierre Lascoumes et Hartwig Zander, Marx, du "vol de bois" à la critique du droit, Paris, PUF, 1984, qui donne une nouvelle traduction intégrale des articles sur le "vol de bois" et le "correspondant de la Moselle". Le manuscrit dit de 1843 doit être bien entendu éclairée par la lecture de Hegel qu'il commente, Principes de la philosophie du droit (1819).

 

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