« Religion laïque : Quid ?, 3° partie.

Ceci est la dernière partie des réflexions intitulées "Religion laïque" : Quid ?". Suit, séparément, une conclusion brève.

 

Avant la dénonciation de la « religion laïque », la dénonciation du « culte de la Shoah » ?

Dans un entretien paru en 2014 (Le Yiddishland, une déterritorialisation révolutionnaire, in Chimères n° 83, entretien d’Alain Brossat et Jean-Marc Izrine avec Marco Candore), le même Alain Brossat, auteur du second assassinat verbal et haineux de Samuel Paty que j’ai critiqué dans la première partie de cette contribution, à mille lieux de la grossièreté pathologique de son article de fin 2020, se raconte :

« Le tournant se situe dans les années 1980, quand on verse du côté de la culture, du patrimoine, de la démocratie immunitaire. C’est une véritable rupture de tradition politique : la démocratie non comme un devenir d’émancipation mais comme politique de protection, avec la figure de la Victime, dont la Shoah constitue un élément central. Nous nous rêvions du côté des révolutionnaires des années 1920 mais, à partir des années 1980, on passe à un tout autre régime, du tout-démocratie et des Droits de l’Homme, de la muséification. Il y a une déchirure, on ne peut pas être dans la position de la conservation des antiquités, du récit d’un Yiddishland rêvé, embaumé. Nous avons changé d’époque. »

Sorti de son « rêve » révolutionnaire, Alain Brossat ne va donc pas se rallier (comme tant d’autres) à ce qu’il appelle la démocratie, mais se poser en contempteur « du tout-démocratie et des Droits de l’Homme ». Pour lui, la démocratie, identique au final à l’impérialisme et à « l’Occident », est oppression négative et ce point de passage se cristallise dans un moment précis : le culte de la Shoah. Le Yiddishland, qu’il n’a d’ailleurs pas saisi comme fait national-culturel mais très unilatéralement comme pur cosmopolitisme, n’a plus à être évoqué (toujours aussi modeste, il estime avoir dit le dernier mot en la matière, mais passons) : la question juive comme culte de la Shoah serait devenue la base de départ de l’affirmation néocoloniale.

Très clairement, ce qu’il dénoncera bientôt comme religion laïque malfaisante et sodomite se dessine là, en tant que thématique juive.

Il estime qu’il va lui falloir choisir son camp :

« On ne peut pas décrocher la question palestinienne de tous ces gamins qui partent faire le jihad en Syrie, comme les Juifs rejoignaient la révolution espagnole. C’est là que les choses deviennent difficiles à saisir. Nous sommes dans des circularités perpétuelles, où la perversion des uns nourrit la perversion des autres, on ne peut pas se mettre à l’extérieur, nous sommes enveloppés dans ces jeux de perversité. Dieudonné ça embarque, mais le crif aussi. »

On doit relever ici la continuité campiste : il y a bien un rapport entre les prises de positions que nous offre A. Brossat pour le régime chinois contre ses opposants (dont les musulmans persécutés ...) et la dénonciation de la religion laïque française, à savoir une méthode similaire dans le choix du « camp », toujours contre « l’Occident » et sa « démocratie ». Celui qui, dans les années 60 et 70, poussait ses camarades latino-américains à la guérilla et classait Cuba et le Vietnam, en tant qu’Etats, comme situés dans le bon camp à défendre inconditionnellement, n’a donc pas remarqué une chose lorsqu’il parle de la Syrie en 2014 : que les zones insurgées libérées ne le sont pas par les islamistes que sont censés rejoindre ces « gamins », mais par la population soulevée contre le régime de Bachar en 2011, et que l’interférence islamiste a permis, conjointement avec les tortionnaires de Bachar, de passer un nœud coulant aux territoires libérés. Nul soutien d’Alain Brossat au peuple syrien, mais, contre le peuple syrien, soutien aux islamistes et notamment à l’EI dont il amalgame les volontaires qui le rejoignent aux brigadistes internationaux de 1936. On ne saurait concevoir pire inversion, combinée à l’ignorance de ces autres « gamins » qui, eux, ont rejoint la vraie résistance syrienne (ainsi de cette « brigade Léon Sédov » de militants argentins, présente dans la défense d’Alep), ou la région du Rojava tenue par le PYD kurde.

A ce stade, Alain Brossat en était encore à se plaindre du tournis que lui donnaient ces « circularités », renvoyant dos-à-dos le CRIF et Dieudonné, c’est-à-dire une institution reconnaissant la garantie des droits en « démocratie » bourgeoise, liée à la fois à Israël et à la V° République française, et un bateleur fasciste. Comme nous l’avons vu, en 2020, entre le professeur laïque et ses assassins, le choix est fait …

Force est en tous cas de constater qu’à l’échelle internationale, très au-delà d’A. Brossat qui nous a ici mis sur la piste, il serait donc possible que la thématique de la dénonciation de la nouvelle « religion de la Shoah » ait fourni son modèle, et en tous cas son schéma, et qu’en quelque sorte elle la contienne, à la thématique de la « nouvelle religion laïque ».

A propos du « culte de la Shoah ».

L’irruption d’un « culte de la Shoah » se serait produite dans les années 1980 et concernerait particulièrement les États-Unis. En fait, cette irruption apparaît comme telle, parce qu’elle contraste radicalement avec le silence d’à peu près trois décennies qui l’a précédée. C’est en effet un fait a priori extrêmement curieux de l’histoire du XX° siècle que la prise de conscience du massacre systématique de près de 6 millions de Juifs d’Europe ait tant tardé et n’ait pas été un fait marquant de la fin de la seconde guerre mondiale, alors même que le monde frémit d’horreur à l’ouverture des « camps », comme on disait et comme on dit depuis.

Du silence premier, puis de l’insistance appuyée mais décalée, laquelle est d’ailleurs associée à l’emploi des mots « holocauste » puis « Shoah » qui n’étaient pas usités en 1945, diverses explications sont avancées.

La sidération devant l’horreur, l’intrication du malheur des Juifs dans un malheur plus général, les rémanences antisémites, la volonté des gouvernements des pays vainqueurs de se présenter comme légitimés par les résistances nationales en mettant avant tout l’accent sur leur propre patriotisme, le tout alors que pourtant, la notion juridique de crime contre l’humanité a été formulée en 1945 et mise en relation avec la notion et le mot nouveau de génocide, ont été des explications partielles avancées pour le silence global initial confinant au déni.

Le revirement de ce silence en un soi-disant « culte de la Shoah » et tout du moins en une activité commémorative et mémorielle dense, est à son tour expliqué par une nécessité psychologique relevant du « travail de deuil » et s’exprimant en particulier par le besoin des enfants de parler et de faire parler leurs parents lorsqu’ils étaient survivants, par une plus grande attention portée aux identités en général et à celles des victimes de la terreur nazie en particulier (dans cette optique, les Juifs auraient ouvert la voie à d’autres prises de consciences, concernant les Tsiganes et d’autres catégories de victimes comme les homosexuels, etc., la notion de « victimes » n’étant plus amalgamée de manière indistincte mais au contraire distinguée en catégories), éventuellement par un supposé recul de l’antisémitisme, et par une évolution de la volonté politique des gouvernements, en tous cas des gouvernements « occidentaux », à cet égard, aiguillonnée, surtout dans le cas des États-Unis, par l’autolégitimation de l’État israélien se légitimant et légitimant notamment l’occupation des territoires envahis en 1967, par la référence au génocide.

Tous ces facteurs (sauf celui d’un recul de l’antisémitisme, recul dont l’affirmation relève de l’idéologie) ont sans aucun doute joué, mais aucune de ces explications, ni l’ensemble de celles-ci prises globalement, ne permettent vraiment de comprendre la manière dont l’idéologie dominante en Europe et en Amérique est passée du silence inconscient dans la période allant, grosso modo, de 1945 aux années 1970, à des positions souvent officielles et à une forte activité mémorielle, voire même repentante, depuis la fin de la décennie 1970.

Une explication de fond, laquelle sous-tend et unifie tous ces facteurs partiels, doit faire appel au caractère fondamental de l’antisémitisme comme fétichisme inhérent aux relations sociales capitalistes. Telle est l’explication avancée par Moishe Postone (Les antinomies de la modernité capitaliste. Réflexions sur l’histoire, la Shoah et la gauche., in Critique du fétiche Capital., Paris, PUF, 2013). A la base, nous avons l’idée que l’antisémitisme n’est pas un racisme (malgré leurs points communs), mais une représentation fétichiste nécessaire : les rapports sociaux capitalistes, marchandise, argent et capital, sont vécus comme naturels et allant de soi, et les effets destructeurs et délétères du capitalisme sont donc vécus comme provenant de figures concrètes incarnant le mal, et non des rapports sociaux réels. L’antisémitisme, historiquement hérité de l’antijudaïsme chrétien et musulman, est une vision du monde (Weltanschauung) explicative des malheurs du monde, un anticapitalisme dévié – pas seulement un « socialisme des imbéciles » selon une vieille formule, mais une représentation fétichiste nécessaire dans ce mode de production. Ce qui est nécessaire est sa forme, à savoir le complotisme (qui n’est pas du tout une nouveauté ni un phénomène récent). Qu’il désigne les Juifs comme responsables du complot n’est pas inéluctable et d’autres cibles peuvent exister, mais l’histoire montre qu’avec récurrence ça leur retombe dessus, tant les représentations en question, nourries de thématiques religieuses et, plus récemment, de divers discours politiques (notamment l’« antisionisme », au départ substitut stalinien à l’antisémitisme), sont prégnantes.

La période, en gros, des « trente Glorieuses », fut historiquement la dernière période de « progrès » et d’accumulation capitaliste ne rencontrant pas violemment ses propres limites. Le nazisme qui venait d’être militairement vaincu fut généralement perçu, durant cette période, comme un anti-modernisme, un particularisme anti-universaliste, un mal allemand, un archaïsme redoutable, coupable de terreur politique et d’assassinats de masse (symbolisés, à juste titre, par Dachau et Buchenwald, et aussi, dans la gauche critique envers les États-Unis, par Hiroshima et Nagasaki), mais sans que l’on ne distingue, à l’intérieur de cette terreur et de ces assassinats, la particularité de l’extermination (qui sera, mais plus tard, à juste titre symbolisée par Auschwitz). Selon les termes de Postone, l’universalité abstraite du capital est alors, pour la dernière fois à ce jour dans l’histoire, perçue majoritairement de façon positive, en opposition avec la particularité concrète du nazisme et des régimes dictatoriaux ou archaïques. De plus, la figure du complot est, dans chacun des deux camps de la guerre froide, largement reportée sur l’adversaire géopolitique mondial, même si l’antisémitisme perdure en profondeur (ses principales manifestations se situent au début de cette période, dans le cadre du maccarthysme et du stalinisme).

La période qui suit la poussée révolutionnaire globale, mais limitée et contenue, de 68, voit prendre fin la dynamique du « progrès », et l’accumulation capitaliste prendre un caractère heurté, financier-rentier, et ravageur pour l’environnement tant naturel que social. L’universalité abstraite est connotée négativement, et les protestations se font au nom des particularités concrètes, des nationalismes du « tiers-monde » aux « nouveaux mouvements sociaux ». Dans ce cadre se situe la prise de conscience du crime « particulier » (bien que de portée universelle) de génocide commis par les nazis et leurs alliés contre les Juifs, permettant d’ailleurs ensuite aussi la prise de conscience du génocide commis contre les Tsiganes (Samudaripen).

L’énormité de ce crime, à la distance d’une génération, suffirait en elle-même à comprendre qu’une telle prise de conscience après trois décennies de refoulement ait été un phénomène social et psychologique de grande ampleur.

Mais s’est ajoutée à cela l’incapacité structurelle des États en place à expliquer tant le génocide que le délai de déni qui l’a suivi sous leur égide. La doctrine plus ou moins officielle renvoie à une sorte de Mal, à la fois « radical » et « banal » (les formulations de Hannah Arendt sont ici des cautions assez fréquentes) – et foncièrement incompréhensible : il faut donc commémorer et raconter, sans comprendre, par pur devoir, et pour que ça ne se reproduise pas car nous serions potentiellement tous coupables. La causalité capitaliste du nazisme et des génocides commis contre les Juifs et les Tsiganes est niée (j’ai personnellement eu l’occasion d’entendre un Inspecteur de l’éducation nationale, ci-devant stalinien, nous expliquer doctement que la causalité ne devrait plus être enseignée en histoire, et surtout pas celle allant de la crise de 29 à l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler …). La Shoah est donc à la fois commémorée et rejetée dans l’inexpliqué, et la notion de « devoir de mémoire » (en elle-même tout à fait justifiable) est, du coup, opposée à la recherche historique rationnelle et à l’action consciente pour que cela ne se reproduise vraiment pas. Dans ces conditions, l’insistance culpabilisante mise sur le « devoir de mémoire » peut s’avérer contre-productive.

Et elle l’est d’autant plus que le phénomène idéologique de prise de conscience sans explication de la Shoah ne survient pas seul. En miroir, il y a ce qu’exprime, somme toute avec une certaine naïveté, notre sémillant Alain Brossat, qui s’insurge contre un tel culte tout en lui en opposant un autre, son symétrique : celui de l’enfant palestinien, de la Palestine comme paradigme absolu de l’oppression et du Mal, éventuellement mise en parallèle avec Auschwitz. L’antisémitisme latent se restructure alors activement sous cette nouvelle figure : Israël et « l’Occident » ont décidé d’hypnotiser le monde avec la « religion de la Shoah » alors que « la Palestine » souffre et devient le nouvel Auschwitz, voire le seul et unique (dans la version négationniste, qui donne satisfaction à l’agacement conscient ou inconscient d’être perturbé par l’évocation insistante de cette Shoah transcendante et inexplicable et au désir de faire de ses victimes des coupables).

Le « culte de la Shoah » se déploie en effet miroir du « culte de la Palestine », ce phénomène si criant quand on veut bien se demander pourquoi une telle connotation affective est mise, de par le monde, mais surtout dans les milieux ayant été culturellement influencés par le christianisme et/ou le stalinisme, et par l’islam, à propos de « la Palestine », alors que le régime qui persécute le plus grand nombre de musulmans est celui de Beijing, et que le tyran qui a assassiné et torturé le plus grand nombre de Palestiniens est celui de Damas.

Il va sans dire, mais mieux vaut le dire, que la question nationale et démocratique des Palestiniens est réelle et grave. Mais le culte phantasmatique de la Palestine en tant que plus grande prison, ou plus grand camp de concentration, du monde voire de toute l’histoire universelle, n’est strictement d’aucune utilité pour le combat national réel des Palestiniens.

Quant à l’appréciation du nazisme, elle change elle aussi de signe. Ce qui, dans les discours politiques, les représentations médiatiques, et les travaux historiques, avait souvent été d’abord perçu comme sauvagerie archaïque, est saisi comme modernité, ce qui est d’ailleurs plus exact, mais sans que la nature de cette modernité ne soit comprise, ce qui conduit à un fantasme bien plus grave, car le nazisme devient alors non plus l’antithèse, mais le summum de l’universalisme, et avec lui de la technologie, de « l’Occident » et, pourquoi pas, des Lumières. La critique heideggérienne (venant donc d’un penseur nazi) de la « Technique », la critique de la rationalité instrumentale dans l’Ecole marxienne de Francfort après son tournant pessimiste causé par le nazisme, le stalinisme et l’exil, l’analyse du totalitarisme national-socialiste comme a-national (alors qu’il fut d’abord un ultra-nationalisme) chez Arendt, etc., avaient largement préparé le terrain à l’anti-universalisme « de gauche » et décolonial.

Finalement, quoi de plus « instrumental » et donc de plus « nazi » que la démocratie occidentale et, en son sein qu’« Israël » ? On remarquera, d’ailleurs, que la dénonciation du judaïsme comme raison calculante apte à la finance opère parfaitement la jonction entre les détestations anciennes et modernes.

Retenons donc, à ce stade de nos réflexions, que l’indignation à l’encontre du « culte de la Shoah » nait dans certains milieux militants de gauche, et par ailleurs en milieux islamistes, dans les années 1980, en tant que figure idéologique selon laquelle « l’Occident » et « la démocratie », à l’instigation d’ « Israël » (qui est au fond l’incarnation la plus achevée de l’« Occident », de la « raison calculatrice », et donc, somme toute, d’ « Auschwitz » !), sont devenus philosémites (il ne saurait donc plus y avoir d’antisémitisme), et veulent imposer au monde leur culte victimaire des Juifs, pour pouvoir exploiter, bombarder et tromper les peuples arabes en particulier, et les pauvres en général.

Cette représentation idéologique peut fort bien se combiner à une subjectivité rejetant l’antisémitisme, y compris parmi des intellectuels d’origine juive. Elle n’en est pas moins fondamentalement antisémite – elle constitue en fait un élément essentiel de l’antisémitisme contemporain.

L’islamisme politique : réactionnaire sur toute la ligne.

Ceci dit, n’y aurait-il pas au moins une dose de vérité dans l’idée selon laquelle les auteurs des attentats islamistes répondraient ainsi au colonialisme, à l’impérialisme, et aux bombardements et guerres « occidentaux » ?

Cette idée est en effet communément admise. Or, elle est fausse. Ce qui n’enlève rien à la portée de tous les crimes commis par les puissances coloniales et impérialistes hier et aujourd’hui. Mais tel n’est pas, et n’a jamais été, l’objet de la mobilisation islamiste. Attention, ne confondons pas celle-ci avec la culture musulmane de tel ou tel combattant, ou révolté à un moment donné – ainsi de l’imam Chamil combattant les troupes russes dans le Caucase au XIX° siècle, de l’émir Abdel-Kader, qui n’étaient pas des islamistes, ainsi aussi de beaucoup de combattants de l’indépendance algérienne, du MNA ou du FLN, et encore de bien des insurgés tchétchènes à la fin du XX° siècle, etc.

Mais l’islamisme politique en tant que tel, dans sa diversité, n’a jamais été « anti-impérialiste », pas plus que l’islam comme tel n’a été un obstacle ni à la colonisation, ni à l’intégration au mode de production capitaliste à l’échelle mondiale. Le mot « islamophobie » a certes été propulsé depuis la fin des années 1980, mais il est beaucoup plus ancien : ses défenseurs pensent avoir trouvé dans cette ancienneté un argument massue. Ils devraient y regarder de plus près : ce mot a été forgé par des administrateurs coloniaux français et républicains, opposés à l’hostilité chrétienne envers l’islam, car voyant en lui un principe d’ordre et d’obéissance sur lequel devait s’appuyer le bon gouvernement colonial. Le caractère anticolonial de l’islam, ou soi-disant « décolonial », et le caractère anti-impérialiste de l’islamisme politique, sont parmi les plus complètes inversions idéologiques de la réalité, et les principales légendes contemporaines au service de l’ordre existant.

Le fondamentalisme islamique peut, très sommairement, être interprété dans le chevauchement partiel de trois moments historiques.

Le plus ancien, oublié si on ne fait remonter le fondamentalisme qu’à la période de domination capitaliste et d’emprise coloniale, ce qui revient à en gommer la dimension religieuse revendiquée et centrale, est la réaction littéraliste et patriarcale interne à l’islam sunnite, contre ses propres tendances antinomistes et hétérodoxes, cela au moins depuis le XIII° siècle (ibn Tawmiyya, dont s’inspira ensuite le wahhabisme), et avec des racines plus anciennes.

Sur ce socle, se forme l’islamisme politique ultra-conservateur, mais prônant la solidarité entre musulmans en amplifiant l’un des piliers de la foi (le zakat, caisse commune à l’origine, pour les pauvres dans la communauté), appuyé sur une petite-bourgeoisie massive, dont les deux principaux courants sont les Frères musulmans, organisation politico-sociale supranationale, et les salafistes qui sont un véritable courant religieux avant d’être une organisation. La date clef qu’il s’agit pour les Frères de surmonter n’est pas liée à la « domination occidentale », elle n’est ni 1789, ni 1492, mais 1924 – l’abolition du califat par le régime nationaliste turc. L’idéologie frériste entend surmonter la lutte des classes (au service des dominants) par la réalisation-restauration de l’umma fondée sur la charia. Son programme est corporatiste, comme celui du fascisme ou du franquisme. L’Occident impérialiste est un ennemi parmi d’autres et pas le principal : les régimes nationalistes arabes, le communisme, les courants musulmans hétérodoxes, le sont souvent plus encore, et les formes modernes de l’antisémitisme tiennent une place importante, cela avant même la formation de l’État d’Israël qui, certes, lui fournit des motifs, mais n’en est pas le carburant principal.

Sur la base d’une tradition littéraliste et autoritaire antérieurement constituée, l’islamisme politique ou salafiste présente, j’y suis déjà revenu, des ressemblances frappantes et profondes avec les mouvements de « réveil » réactionnaires en milieux surtout protestants, aux États-Unis, au Brésil ou ailleurs. Dans les deux cas il s’agit de réactiver une pratique religieuse « chaude », émotionnelle, tout en sacralisant les piliers de l’ordre social, capital et patriarcat. Loin d’être « anti-impérialiste », l’islamisme a des affinités électives avec les formes de religiosité de certains centres impérialistes.

Le troisième moment est plus récent : c’est l’apparition de courants qui refusent tout gradualisme, sur la base du même programme, et le durcissent comme guerre eschatologique mondiale immédiate. Il ne s’agit pas d’un retour aux mouvements messianiques ou eschatologiques anciens dans leur dimension révolutionnaire, car ce durcissement se fait sur la base du littéralisme et de l’autoritarisme de l’islam sunnite majoritaire puis de l’islamisme politique et du salafisme. Il n’en retranche rien mais il se présente comme bouleversement immédiat du monde, sous les ordres de Dieu.  

Cette évolution s’amorce avec Al-Qaïda qui est formée par des réseaux militaires et financiers d’origine saoudienne d’abord alliés aux États-Unis, puis rejetant leur présence dans la péninsule arabique à partir de 1991. Elle s’affirme vraiment avec l’EI (Daesh).

Dans cette évolution récente, trois moments historiques jouent un rôle clef. La contre-révolution en Iran, déguisée en révolution, voit l’islamisme politique chiite s’affirmer à la fois comme « anti-impérialiste » et anti-communiste, et comme le moyen d’une contre-révolution violente écrasant la société par l’écrasement des femmes, dont l’arme et le drapeau fut le voile. L’écrasement fut opéré par des bandes de soi-disant « déshérités », « gardiens de la révolution », fortement composés de flics, de lumpens, et de la petite bourgeoisie tant commerçante qu’intellectuelle. L’islamisme politique au pouvoir en Iran depuis 1980 est devenu le centre de gravité des autres courants islamistes chiites, comme le Hamas puis le Hezbollah libanais, des partis clefs dans le maintien de l’État capitaliste marchand corrompu du Liban, et les Houtis yéménites, qui avaient une base populaire locale mais se sont progressivement fait satelliser, surtout sous la menace saoudienne.

Mais bien au-delà de l’Iran, la contre-révolution islamiste déguisée en révolution, remplaçant les aspirations sociales et démocratiques de la vraie révolution des ouvriers, des paysans, des nationalités et des femmes, par le sordide déguisement islamique des femmes et le talon de fer sauvant et relançant le capitalisme iranien, a fait école. Avec l’islamisme sunnite, il a nourri une sorte d’émulation et de rivalité, envoyant par exemple ses émissaires en Afrique, ce qu’a facilité le rejet des contenus messianiques-apocalyptique du chiisme par la doctrine de la « guidance » de Khomeini puis de Khamenei (la thématique de l’Imam caché est réapparue momentanément depuis, mais sur la frange la plus réactionnaire, celle d’Amadinejad).

Second moment : un mouvement islamiste sunnite populaire de masse est apparu en Algérie à la fin de la décennie 1980. Le FIS fut littéralement le fils du régime du FLN, son reflet inversé. L’Algérie est sans doute le seul cas où de larges couches sociales, prolétariennes et plébéiennes, ont, temporairement, adhéré à un parti islamiste en se représentant son programme comme la réalisation terrestre prochaine de la justice et de l’égalité (ceci s’est sans doute répété, plus rapidement et moins massivement, en Égypte en 2012-2013). Cette expérience négative a formé la conscience démocratique actuelle du Hirak, double rejet de l’Etat-FLN et de son fils l’islamisme. Pendant 10 ans, la nation toute entière fut prise dans les tenailles d’une sale guerre civile entre deux camps réactionnaires, celui du FIS étant très profondément pénétré et manipulé par l’appareil d’État et la Sécurité militaire, organisant des massacres de masse au nom de « l’islam » contre les quartiers qui, rejetant le pouvoir, avaient eux-mêmes plébiscité le FIS.

Le troisième moment clef est constitué par les attentats de masse du 11 septembre 2001 à New York et à Washington. A supposer qu’il y ait eu là une intention « anti-impérialiste », libératrice, quelconque, leurs conséquences totalement réactionnaires seraient allées complétement à l’inverse : ce sont ces crimes de masse qui ont permis à l’impérialisme nord-américain de se lancer dans un programme de domination politico-financière réaffirmé, sous les noms de « guerre sans fin contre le terrorisme » et d’« initiative pour un nouveau siècle américain ». Si cette éruption volcanique de l’impérialisme nord-américain du début du XXI° siècle, plus sénile qu’infantile, a échoué et s’est retournée en son contraire, aboutissant à la crise actuelle aussi bien chronique qu’aigüe de l’ordre mondial dominé par les États-Unis, de leur place en son sein, et de l’ordre social et constitutionnel US lui-même, Al-Qaïda n’y est vraiment pour rien. A vrai dire, le caractère tellement « providentiel » de ces crimes de masse pour tenter de restaurer une mission « démocratique » mondiale des États-Unis, de leur redonner un ennemi à diaboliser, et de légitimer la présidence Bush qui avait très mal commencé, a nourri les interprétations complotistes, tant Al-Qaïda avait ainsi fait le jeu des besoins profond du capital financier et militarisé états-unien.

Les crimes de masse du 11/09/01 sont, formellement, l’attaque islamiste la plus poussée, et en fait la seule dans ce cas, à avoir visé les centres capitalistes-impérialistes mondiaux. Or, dans le discours du clan Ben Laden – lui-même un clan financier et mafieux parfaitement intégré à la circulation du capital – la cible, appelée « Occident », n’a jamais été perçue comme capitaliste, colonialiste ou impérialiste au sens que ces termes avaient pour la « gauche » du XX° siècle. Ce sont les populations mécréantes qu’il fallait massacrer et terroriser (incluant les « mauvais musulmans »), les femmes impudiques, et les Juifs maitres du monde. Les anciens mercenaires de l’impérialisme qu’étaient les chefs d’Al-Qaïda ont mené leur attaque au nom d’un programme ultra-réactionnaire faisant de l’humanité, du prolétariat, des femmes, et des Juifs, les ennemis à combattre vraiment.

Le fiasco de l’intervention US en Irak a, dans la durée, nourri la formation de l’EI, dont les cadres furent fournis par d’anciens nervis du régime totalitaire baathiste « laïque ». Ceux-ci ont recruté dans des tribus sunnites marginalisées aussi bien par les satellites US que par les satellites iraniens dans cet État en décomposition, ils ont bénéficié de parts de rente pétrolière au départ, puis de revenus tirés de l’exploitation (capitaliste) des territoires qu’ils contrôlaient. L’implosion de l’État totalitaire syrien sous les coups de la révolution populaire les a conduits à intervenir en Syrie, contre la révolution syrienne, et à proclamer le califat restauré, à cheval sur l’Irak et la Syrie.

Tous les éléments du fascisme sont ici réunis : recrutement « petit-bourgeois » de masse (je vais y revenir), financement par le grand capital, programme de destruction de toute forme d’organisation et de vie sociale indépendante, dont la clef de voûte est l’infériorisation des femmes, dont le voile est très clairement le drapeau, et parmi lesquelles les prisonnières, notamment Yézidis, subissent le rétablissement ouvert de l’esclavage, et des marchés d’esclaves. Prétendre qu’il est impossible qu’on ait là du « fascisme » parce qu’on ne serait pas dans un pays capitaliste industrialisé et qu’il n’y aurait pas de milices petites-bourgeoises détruisant des organisations ouvrières, est plus qu’absurde : c’est une affirmation qui conduit à un essentialisme selon lequel le fascisme ne serait possible, en fin de compte, que dans un cadre soi-disant « occidental ». L’EI écrase les formes d’auto-organisation populaire nées de la révolution syrienne, conjointement avec Bachar.

Quant au recrutement, au-delà de couches petites-bourgeoises locales dans lesquelles les groupes marchands et les anciens policiers et fonctionnaires baathistes (irakien ou syrien) tiennent une grande place, il fait appel à des jeunes « radicalisés », comme on dit, du monde entier. Outre le fait de pouvoir devenir, de personnes auto-dévalorisées comme il se percevaient généralement avant, des guerriers légendaires pourvus de femmes, ces volontaires (rappelons-nous : ceux qu’A. Brossat prend pour des Juifs internationalistes comme en 36 !), sont idéologiquement motivés par le programme eschatologique de l’EI, qui constitue le noyau, à la fois religieux et fasciste, indissociablement, et le produit d’appel pour tous les « combattants du néant », de sa doctrine.

J’ai exposé cette question dans d’autres articles, mais il est important de noter que l’aveuglement volontaire devant le caractère fasciste de l’EI, et le caractère fascisant de l’islamisme politique en général, enrégimentant des masses petites-bourgeoises contre un ennemi désigné comme mécréant, occidentalisé, dévergondé, féminisé et enjuivé, va avec le refus d’en prendre au sérieux les caractères doctrinaires religieux eux-mêmes, car le caractère eschatologique du programme de l’EI et de sa propagande constitue précisément le point de convergence, « nihiliste » si l’on veut, avec les idéologies fascistes du XX° siècle.

Un faux débat domine souvent les tentatives d’explication de ce qui se passe dans la tête des volontaires de l’EI, souvent des jeunes issus de milieux aussi souvent « classes moyennes » que prolétariens des banlieues urbaines européennes : « radicalisation de l’islam » versus « islamisation de la radicalité ».

Radicalité ?

Le débat est biaisé car : quel islam (dans le premier cas) ? et quelle radicalité (dans le second cas) ? C’est l’islam associé à la charia, issu du littéralisme sunnite et, dans le cas du chiisme, associé à la « gouvernance du Guide » iranien, et non pas la sociabilité musulmane au sens large, donc pas la culture arabo-musulmane comme telle, qui a été radicalisé par les Frères et les salafistes puis ultra-radicalisé par Al-Qaïda et l’EI.

Cette radicalité-là, qu’elle naisse sur un terreau musulman ou pas, n’est en rien une radicalité émancipatrice. C’est une « radicalité » tournée vers l’auto-affirmation de sujets aliénés faisant de la violence l’agent d’une rédemption fantasmatique. Cette forme de « radicalité » est répandue en effet bien au-delà des personnes de culture musulmane, lesquelles n’en sont, quant à elles, pas plus affectées que la moyenne. Elle exprime impuissance conceptuelle et désespoir, et elle opère souvent dans « les coquilles vides issues de la guerre froide » (M. Postone), recyclant le campisme stalinisant ou gauchisant sous la forme, non de la constitution d’une nouvelle vie sociale, mais de la punition des forces du Mal : « les États-Unis » et, comme de bien entendu, « le sionisme ».

Quand les « interventions occidentales » sont dénoncées, il ne s’agit là que de rhétorique renvoyant à des représentations imaginaires sur les forces du Mal, quelles que soient par ailleurs la réalité de ces interventions. La principale intervention étrangère armée contre le peuple syrien, ce furent les bombardements russes, comparables aux bombardements américains au Vietnam. Mais invariablement, gauchistes-campistes dénonçant la « religion laïque » et islamistes les oublient, comme ils oublient Bachar. Comme ils oublient le basculement de la contrainte sociale vers le génocide au Xinjiang chinois, et les persécutions islamophobes, là j’emploie le mot, en Inde, Myanmar et Thaïlande. Il ne leur faut connaître que « l’Occident », le « sionisme », « Israël », et maintenant « la France » et sa « religion laïque ». Des centaines de milliers de musulmans peuvent être parqués, en tant que musulmans, au Xinjiang chinois, les femmes violées et stérilisées, des centaines de milliers de musulmans affamés, bombardés, des tortures et des viols de masse en Syrie : les contempteurs de l’islamophobie et de la « religion laïque » française, qui expliquent que les « humiliés » opprimés par l’affichage soi-disant obligatoire des « caricatures » en France ne peuvent faire autrement que jouer du couteau, n’ont presque jamais un seul mot pour eux, quand ils n’applaudissent pas leurs tortionnaires …

Dans le cas de Boko Haram, qui s’est affilié à l’EI, interviennent d’importants facteurs nationaux et culturels locaux, qui font que l’on ne peut pas reprendre intégralement la même analyse ici ; et qu’une recherche plus poussée est nécessaire. Quoi qu’il en soit, le caractère ultra-réactionnaire du programme et des méthodes (détruire les « livres » et réduire les femmes en esclavage) ne fait pas de doute. Les groupes islamistes d’Afrique occidentale et de la corne de l’Afrique sont généralement nourris de conflits entre groupes nationaux, comme ceux qui tendent à enfermer les Peuls au Mali et au Burkina dans l’état d’ « islamistes ». L’on pourrait s’imaginer que la lutte islamiste contre « la France » est nourrie des nombreux morts que font les interventions françaises en Afrique occidentale. Mais ce n’est pas le cas : les menaces anti-françaises ne visent pas la présence impérialiste en Afrique mais … quoi donc ? Hé bien, les « caricatures du prophète », évidemment ! Et les victimes des islamistes sont des femmes « mal voilées » ou osant travailler dans des métiers d’hommes. La nation burkinabé et la nation malienne, et non pas l’impérialisme français auquel il n’y a certes pas de cadeaux à faire par ailleurs, telles sont les cibles.

Faits et méfaits de la « religion laïque » en France : le voile.

C’est dans ce cadre international qu’il faut saisir ce qui se passe en France et à propos de la France. La thématique de la « religion laïque » française et d’une oppression spécifique des musulmans, en tant que sujets religieux, qui serait spécifique à la France, est au fond très francocentrée, qu’elle provienne d’universitaires anglo-saxons prenant plaisir à fantasmer sur le pays de Robespierre et de Napoléon pendant que les crimes racistes s’accumulent à côté de leurs universités, ou d’intellectuels français se ressentant très subversifs en croyant piétiner certains mythes nationaux (comme bien de leurs prédécesseurs qui, en 1914, rejoignirent finalement l’union sacrée).

Selon le récit convenu, tout commencerait avec les « affaires de voile », aboutissant à mettre en place un dispositif de discrimination religieuse contre les musulmans, puis tout commencerait à nouveau avec les « caricatures de Mahomet ».

Dans ce story telling, le trait saillant est qu’à chaque fois l’initiative est censée partir de la puissance républicaine, « laïcarde », persécutrice, quand bien même veut-on bien convenir, avec des restrictions mentales tellement grosses qu’elles se voient de loin, que les réactions qu’elle a suscitées seraient disproportionnées quand elles tuent …

L’existence d’un héritage colonial, de flics racistes et de contrôles au faciès, de politiciens mais aussi de responsables publics racistes, le caractère autoritaire des institutions de la V° République, les lois antilaïques et procatholiques de celle-ci, la pression du Front national – un parti organiquement lié à la guerre d’Algérie et à la V° République, construit sur la dénonciation de l’immigration considérée comme « arabe » et « musulmane », termes synonymes pour les racistes –, et l’abandon des quartiers peuplés de descendant d’immigrés par les services publics, sont autant de facteurs réels, anciens et préexistants, qui ont pu aider à la croyance selon laquelle la provocation initiale consisterait dans le renforcement de l’autoritarisme persécutoire, dans le cas des affaires de voile à l’école publique, et dans l’affichage blasphématoire délibéré, dans le cas des « caricatures », et n’auraient pas été le fait des islamistes. Mais ceci est faux. Les islamistes, précisément, n’avaient pas l’intention de combattre le racisme et encore moins les atteintes à la laïcité de la V° République.

Si la question du voile se pose dans des établissements d’enseignement public à la fin des années 1980, ce n’est pas parce que, soudain, des profs, des principaux de collèges et d’autres « laïcards » décident d’interdire le voile, mais inversement parce que, soudain, des groupes politico-religieux décident de l’imposer à l’école publique. Que certaines jeunes filles décident de le porter librement, dans ce contexte, fait d’autant mieux leur jeu. D’ailleurs, comme le montrent de manière factuelle les travaux de Jeanette Favet-Saada, les affaires de « blasphème » remettant en circulation ce terme médiéval sont lancées juste avant les affaires de « voiles », et l’élaboration remixant et modernisant la notion de blasphème comme outrage fait à l’intimité des croyants, qui fonctionnera à plein dans la compassion paternaliste des contempteurs de l’ « islamophobie », fut le fait, principalement, d’intégristes chrétiens.

Avant la fin des années 1980, les familles, principalement d’origine maghrébine, scolarisant très majoritairement leurs enfants à l’école publique, n’avaient jamais tenté de faire aller leurs filles voilées en cours ; elles n’y avaient tout simplement pas pensé, et il n’y avait même pas eu à les mettre en garde, d’autant qu’on ne portait pas de tels voiles dans ces familles. Elles n’étaient certainement pas moins conscientes de l’oppression coloniale et postcoloniale et de la discrimination raciste. En fait, elles l’avaient âprement combattues, autrement que les « jeunes filles voilées » des années 1990, et sans voiles. Ce sont ces couches sociales, notamment dans l’immigration algérienne, qui ont fourni les militants et adhérents du FLN, du MNA, et les victimes du préfet de De Gaulle Papon en octobre 1961, puis une partie importante des luttes ouvrières des années 1960 et 1970, jusqu’ à la grève Peugeot en 1983 où le gouvernement de l’époque tenta de faire un amalgame avec les islamistes.

Jamais il ne leur était venu à l’idée d’utiliser l’envoi de leurs filles voilées à l’école comme arme de lutte anticoloniale ou antiraciste, car elles ne voilaient pas leurs filles, et il est probable que si on avait tenté de leur donner une telle idée, ils auraient ri, dans le meilleur des cas, et peut-être traité de racistes ou d’agents provocateurs les bonnes âmes venues leur donner ce conseil. L’apparition de voiles religieux, non traditionnels, et de jeunes filles les gardant au collège ou au lycée, se situe dans la seconde partie des années 1980 et relève du mouvement de réveil religieux, frériste, salafiste, ou, dans le cas de familles marocaines, d’al Adj wall Ishane. Ce mouvement de réveil religieux, à l’instar des fondamentalistes des « réveils » protestants, est connecté à des idéologies politiques réactionnaires, et peut fort bien être assumé par de jeunes femmes qui en revendiquent l’idéologie et sa parure, indépendamment, parfois, des pressions religieuses organisées, familiales et masculines.

Ceci ne change rien au fait qu’ainsi, elles démultiplient la force contraignante de ces pressions : trois jeunes filles revendiquant sincèrement le libre port de leur voile dans un collège dans certaines villes, cela signifiait des dizaines et des dizaines d’autres jeunes filles contraintes de le porter, par une pression sociale, religieuse et ambiante, physique et morale, exercée notamment par certains « grands frères » les voulant soumises, avant toute pression des familles ouvrières musulmanes souvent désemparées par ce phénomène.

La réaction des gouvernements successifs de la V° République n’a pas été, et ne pouvait pas être, une résistance raisonnée à cette offensive religieuse réactionnaire, comparable à ce que, malgré tou,t le personnel enseignant de la III° République avait su faire, « tolérant » les crucifix dans bien des écoles des années 1880 jusqu’à la séparation de 1905. Entre la capitulation sur toute la ligne et l’expulsion des élèves concernées, l’institution ne savait pas faire, alors qu’une république laïque et démocratique, sans lois antilaïques, aurait pu repousser cette offensive en ne recourant que très exceptionnellement à la contrainte : la réaction de l’écrasante majorité du monde enseignant, la majorité de ceux d’« extrême-gauche » comprise, en 1989, montrait que ceci aurait été possible.

Le dispositif législatif existant n’était pas aussi dépourvu de moyens qu’on l’a dit. La loi de 1905 elle-même comporte en son article 27 le principe d’une régulation des « manifestations extérieures d’un culte » par des dispositions d’ordre public, et les circulaires Jean Zay de 1936-1937 visaient les propagandes politiques et confessionnelles à l’école et leurs emblèmes. L’esprit de la loi de 1905 ne se résume pas à la « neutralité » de l’Etat mais aussi bien au fait d’imposer la neutralité aux religieux récalcitrants. Aristide Briand, dont baubérot-gauchistes et baubérot-macroniens aiment à citer, en les interprétant d’une manière extensive tout à fait erronée, les propos réfutant l’interdiction d’aller en soutanes dans la rue, n’était nullement pour le voile à l’école (à l’époque il s’agissait de celui de certaines nonnes et des «béates », confrérie catholique existant dans le massif central), et disait à l’Assemblée le 27 juin 1905 :

« Pourquoi revendiquez-vous le droit, vous catholiques, en régime de séparation, de violer la neutralité confessionnelle en exposant aux regards des citoyens, qui peuvent ne pas partager vos croyances, des objets exaltant votre foi et symbolisant votre religion ? Votre conscience ne peut-elle donc être libre qu’à la condition de pouvoir opprimer celle des autres ? » Vous avez bien lu : c’est l’exposition au regard des citoyens (ou, pire, des futurs citoyens), des objets exaltant la foi, qui est ici présentée comme volonté d’oppression d’autrui. Ce qu’elle est.

La réaction, donc, des gouvernements successifs de la V° République, ne saurait se résumer en une poussée « islamophobe ». Elle a comporté trois aspects, tous trois sur un arrière-plan fait des lois antilaïques existantes, contradictoires à la loi de 1905.

Premièrement, 16 ans de valse-hésitation ouvrant grand la voie aux interventions d’organisations religieuses dans les établissements scolaire.

Deuxièmement, au bout de ces 16 ans, étant incapable de résister sur la base de la loi de 1905 et des circulaires de Jean Zay, la promulgation de la loi de 2004 interdisant les signes religieux « ostensibles » à l’école publique (laissant ouvert la définition de ce qui est « ostensible » ou pas et ne s’appliquant pas à l’enseignement privé y compris sous contrat …).

Troisièmement, la mise en branle de longues tractations sur l’organisation d’autorités musulmanes interlocutrices de l’Etat sur les questions de culte, lancées par Pierre Joxe en 1990 ; aboutissant sous l’égide de Sarkozy à la mise en place du CFCM, une institution baroque, dans laquelle la représentativité des uns et des autres est indexée sur la surface des mosquées, et d’où la possibilité de changer de religion a été éliminée des statuts peu avant sa fondation ! Il s’agit d’une logique concordataire, naviguant entre des dispositions d’« ouverture aux religions » et des menaces au prétexte d’atteintes à l’ordre public, Macron aujourd’hui versant tantôt dans les unes, tantôt dans les autres.

Cette politique de la V° République peut se résumer ainsi : incapacité structurelle à combattre réellement l’islamisme politique antilaïque et, de plus en plus, violent ; tentation d’instaurer un concordat du pauvre avec l’islam, pouvant servir de banc d’essai à une remise en cause plus poussée de la loi de 1905 déjà en opposition avec les lois antilaïques procatholiques fondatrices de la V° République ; persistance des accès répressifs avec dérives policières racistes dans les « quartiers ». Ce mélange indigeste ne se ramène pas à l’ « islamophobie », encore moins à la laïcité, et se combine souvent au racisme. Il est d’autant plus remarquable que malgré tout, la loi de 2004 avec ses défauts n’a pas suscité les émeutes et pamoisons annoncées : l’écrasante majorité des jeunes filles en profite pour enlever le voile à l’école puisque « c’est la loi », au grand dam des bonnes âmes pour qui ce serait là une terrible oppression.

Eau de rose et confusion.

Il est regrettable que des intellectuels par ailleurs talentueux puissent gober de tels contes bleus, comme de bien entendu immédiatement propulsés en Une de Mediapart, tel que Jacques Rancière nous expliquant, dans une tribune, que de « nouveaux idéologues de la laïcité » ont voulu imposer « aux femmes dans la société entière » la manière dont elles doivent s’habiller : le niveau de niaiserie et d’inconscience atterrant qui s’exhibe là rend certes tout débat argumenté fort compliqué, mais n’y renonçons pas !

Le même essayiste déplore bien sûr qu’avec « les caricatures » on fournisse aux tueurs des occasions de tuer … Le pire est cette manière de poser en adversaire de la contrainte vestimentaire faite aux femmes. Car le voile, drapeau de la contre-révolution en Iran, emblème d’un mouvement réactionnaire de réveil religieux, et très subsidiairement (et très stratégiquement) prétendue liberté selon la sociologie baubérot-gauchiste et apparentée, est, fondamentalement, une contrainte vestimentaire faite aux femmes.

Le déni de ce fait évident, massif, que même les plus « libérées » des militantes du voile confirment en affirmant qu’elles doivent le porter, librement, of course, puisqu’elles sont des femmes, ce déni est, au plan intellectuel et moral, vraiment accablant. Il va souvent de pair avec des considérations fielleuses sur le tenues dénudées et la mini-jupe : au militant ouvrier ayant gardé des positions laïques, qui rappelle le caractère de contrainte, explicitement attaché au voile islamique, il est ainsi retourné que s’il pense cela, il devrait aussi condamner les tenues « occidentales dénudées », car elles résulteraient de la contrainte masculine. Il y a là un amalgame entre la volonté de libération corporelle, affirmée fièrement par les femmes dans les années 1960-1970, et les représentations marchandes et machistes dominantes. Mais l’emploi d’un tel argument en dit surtout long sur le psychisme des militants baubérot-gauchistes et apparentés : éloge de la pauvrette qui se cache, peur de la diablesse qui s’exhibe et qui, en réalité, le fait pour appâter les hommes. Ces tartufferies grotesques sont bel et bien devenues des sermons de militants « révolutionnaires » !

C’est là un exemple, poussé, de l’extrême confusion que l’offensive antilaïque engagée depuis 1989 a progressivement instillée et nourrie. C’est un vrai recul, grave, de la conscience laïque et de la compréhension élémentaire de ce dont il retourne, du point de vue de la démocratie, qui s’est ainsi produit. Quelques années après les premières « affaires de voile », une manifestation de masse contre le financement public des écoles privées était encore possible, le 16 janvier 1994. Une telle manifestation serait-elle encore possible aujourd’hui, alors que les pratiques des Conseils régionaux renforcées par la décentralisation de 2003 et les accords Lang/Cloupet ont augmenté les possibilités de financements publics, licites et illicites, de l’enseignement confessionnel en France ? En 2003 encore, la grève de l’enseignement public contre les transferts aux Régions des agents des lycées et des collèges avait une dimension de défense laïque. Mais une mobilisation de masse explicitement laïque, depuis des années, n’est-elle pas immédiatement entravée désormais par le double concert de ceux qui défendent une laïcité « tolérante », soi-disant « comme en 1905 », ne s’en prenant pas « aux femmes qui veulent se voiler », d’une part, et de ceux pour qui « la laïcité » exige qu’on s’occupe en priorité du « problème du voile » voire de l’emploi de la langue arabe ? De plus, le syndicat étudiant historique, l’UNEF, est en passe d’être détruit par la nouvelle idéologie antilaïque.

Cette double pollution systématique a opéré une régression profonde, qui profite aux pouvoirs établis, lesquels ne tenaient pas, par exemple, à ce que l’assassinat de Samuel Paty soit suivi d’assemblées des personnels à la rentrée de novembre …

Faits et méfaits de la « religion laïque » française : les « caricatures ».

A l’échelle internationale et surtout dans la presse anglo-saxonne – la même qui va propager l’idéologie du « choc des civilisations » et de sa « guerre juste » ! – l’opposition initiale du monde enseignant français à l’intrusion de signes religieux (symbolisant, de plus, la soumission des femmes) à l’école ne fut pas comprise et fut immédiatement traitée comme une manifestation spécifique d’intolérance. Si, en 1905, la loi de séparation n’avait pas été perçue comme une particularité française, mais comme un premier pas pour toute l’Europe, après l’union sacrée de 14-18 les seules avancées laïques se produisirent en URSS, où elles furent très vite effacées sous l’athéisme d’État et les persécutions. Malgré les lois laïques adoptées au Portugal lors de la révolution de 1975, la France devint donc alors, et alors seulement, une relative exception.

Mais, s’il était déjà d’une naïveté confondante (vraie ou feinte), de croire et de faire croire qu’une offensive « laïcarde » avait pu cibler les musulmans comme ses victimes depuis 1989 (ce qui est la thèse constitutive du CCIF, par exemple), que dire de la croyance selon laquelle ce seraient les « caricatures de Mahomet » qui suscitent des vagues de protestations et de crimes ? Comment peut-on ne pas saisir que nous n’avons là qu’un prétexte ?

Les fatwas contre Salman Rushdie et contre Taslima Nasreen ont précédé de longue date celles contre les dessinateurs de Charlie, et leur ont d’ailleurs servi de modèle. Quand aux caricatures elles-mêmes, souvent médiocres – c’est le cas des premières à avoir été dénoncée dans une extraordinaire campagne d’appel au meurtre, menée par les chefs des États saoudien, jordanien ou pakistanais, parues dans un journal conservateur danois – elles ont, elles aussi des modèles antérieurs : dans la satire musulmane elle-même, se référant au personnage de Nasrredine Hodja, les bigots et les tartuffes de l’islam furent, il y a un siècle et plus, souvent brocardés ; mais surtout, les pires caricatures ne sont-elles pas les figures de ces prédicateurs énervés, barbus et confis, sordides tartuffes crachant leur haine des femmes et la peur qu’elles leur inspirent ?

Il était assez inévitable que la laideur volontaire et assumée de la propagande islamiste, uniformisant les sujets féminins voilés et les sujets masculins barbus, dans le capitalisme en version islamiste, suscite des réponses caricaturales à vrai dire tout aussi laides, et, à mon avis, dépourvues de comique. Si les appels à la mobilisation des croyants contre ces prétendues caricatures n’avaient pas eu ce prétexte, telle image féminine, tel article, tel livre, en aurait été la cible, l’essentiel étant d’exciter des foules pour faire semblant de combattre l’impérialisme « occidental » tout en collaborant avec lui, et en laissant faire les persécutions religieuses antimusulmanes menées en Inde ou en Chine.

Nous n’avons guère que nos intellectuels de service, ici, et divers adeptes de la french theory à la sauce « intersectionnelle » ailleurs, pour croire et faire croire que « les caricatures » sont la cause des attentats commis en leur nom. Il faut n’avoir aucune mémoire des luttes de la jeunesse et des femmes dans le siècle écoulé pour s’imaginer que des figures aussi emblématiques du dessin de presse libertaire, anticapitaliste, antimilitariste et anticlérical, que Cabu et Wolinski, ont été odieusement assassinées à cause de leur « islamophobie ». Ou pire, il faut vouloir éradiquer cette mémoire laïque, antiraciste et féministe.

Il faut aussi, tout en invoquant sans arrêt la « parole des femmes » ou « la parole des racisés », qu’ainsi l’on confisque, ne pas prêter attention à ce que les islamistes violents disent et écrivent eux-mêmes. Au lendemain du massacre du Bataclan, j’avais étudié le communiqué de Daesh : très clairement sa cible détestée n’est pas l’État, mais la population, surtout celle, qu’il désigne, des arrondissements de l’Est de Paris si riches en kebabs et en couscous. Il faut aussi comprendre que le terrorisme islamiste prend une nouvelle dimension en réaction aux révolutions arabes à partir de 2011. La cible, c’est la population, et en son sein les femmes, les Juifs, les organisations sociales indépendantes. Réaction sur toute la ligne, à combattre comme ennemi mortel.

Je publie la conclusion à part, car ce texte est suffisamment long.

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