"Paul Lévi, l'occasion manquée" et autres lectures.

En ces quelques jours faisant le pont entre le solstice, Noël et le changement d'année civile, moment de recommandations et de propositions, voici trois petites suggestions qui visent, espérons-le, à cultiver l'intelligence critique des lecteurs.

 Paul Lévi. L'occasion manquée

est un livre dont je suis moi-même coauteur, avec Jean-François Claudon (96 pages, 7 euros). Jean-François envisage de travailler sur Paul Lévi. C'était pour moi la possibilité - enfin -  de rendre publiques une partie de mes propres travaux sur la période 1917-1923, "premier âge de la révolution prolétarienne". Mais Lévi : qui est-ce donc ? Notre affirmation, que l'on espère avoir démontrée, est qu'il doit figurer aux côtés de Jaurès, Lénine, Rosa Luxembourg et quelques autres, sauf qu'on ne le sait pas : précisément à cause de ce qu'il représente il a disparu de bien des mémoires et des histoires, car il est l'occasion manquée. Celle de la victoire révolutionnaire, socialiste et démocratique, dans le vrai pays de la révolution en ces années, qui n'était pas la Russie, mais l'Allemagne.

Paul Lévi a été l'avocat, l'ami et l'amant de Rosa Luxembourg, puis, tantôt dans l'enfermement militaire, tantôt à Davos en Suisse, tantôt dans la clandestinité à Berlin, tantôt comme élu local à Francfort, un personnage essentiel des réseaux spartakistes, bolcheviques, zimmerwaldiens, internationalistes - celui qui met Lénine dans le train en mars 1917 à Zurich et lui dit Vas-y fort ! Troisième personnage avec Luxembourg et Liebknecht du "spartakisme" de la révolution allemande de novembre 1918 (celle qui a mis fin à la guerre, le 9 novembre), il est celui sans lequel le KPD, parti communiste allemand, n'aurait pas vu le jour en 1919-1920 : la critique du gauchisme, puis la politique du front unique ouvrier, reprises après lui par Lénine et Trotsky, l'eurent pour premier praticien et formulateur, dans des textes brefs et enlevés, bourrés de culture. Lévi était ce personnage qui pouvait en pleines émeutes berlinoises chercher un objet d'art, au grand dam des militants révolutionnaires virils et unilatéraux. Homme à femmes ou gay, se demanderont quelques historiens ultérieurs -  son mode de vie individualiste ressemblait en fait à celui de Rosa Luxembourg et ne fait que souligner la grandeur d'un engagement mû par le devoir et la nécessité, dans lequel il n'a pas, semble-t-il, trouvé ni recherché pour sa part de satisfactions narcissiques.

Alors que le communisme allemand enfin constitué comme parti de masse, fin 1920, se renforçait par une politique unitaire visant à généraliser et à centraliser les combats sociaux réels, des "émissaires de la Comintern" (Radek, génial mais maligne, Rakosi, bureaucrate borné, Bela Kun, chef héroïque pour cavalerie magyare égaré au XX° siècle), viennent "secouer" ce parti de centaines de milliers d'adhérents accusé (à tort, d'ailleurs) de n'avoir toujours pas pris le fusil. Lévi résiste à cette catastrophe tout en résistant aussi à la scission du socialisme italien sous les coups du fascisme naissant. Le voila bientôt exclu pour avoir eu raison trop tôt. En substance, Lénine et Trotsky lui donnent raison sur le fond mais tort pour avoir ouvert sa gueule. Léniniste à son tour mais contre eux, il refuse toute amende honorable et mène la bataille publique. Ceci lui vaudra une grande victoire morale - le ralliement du jeune Ernst Reuther, dit Friesland, dirigeant ultra-gauchiste du parti jusque là, par la suite maire SPD de Berlin Ouest - mais la diabolisation : les militants du parti doivent éviter toute fréquentation des "lévites". Les "lévites "sont les premiers grands dissidents-pestiférés de l'histoire du communisme, avant les trotskystes et pas mal d'autres.

C'est  là que commence le moment le plus passionnant car le plus proche de nous. L'URSS n'est pas pour lui un Etat démocratique et de fait ne peut donc pas être tenue pour un Etat que dirigerait, d'une façon ou d'une autre, le prolétariat. Social-démocrates et communistes sont, les uns et les autres, des "partis ouvriers" et la voie de la révolution passe par le combat pour imposer leur unité, en formant des organisations-réseaux pratiquant la double appartenance, puisqu'aucun parti existant ne représente pleinement à lui seul le prolétariat. Cette unité conduit à la révolution qui est une action démocratique, majoritaire et défensive de la société : défense prolétarienne des conditions de vie et d'organisation des prolétaire, défense républicaine de l'état de droit et des libertés publiques, défense de la culture contre l'inculture des fascistes, corps francs et nazis. L'année 1923 montrera que la révolution, ainsi conçue et non pas telle qu'on l'espérait encore à Moscou, était possible en Allemagne et donc en Europe. Nous ne savons pas ce que nous aurions connu avec elle, mais nous savons ce que nous avons connu suite à son échec, d'un double nom : Hitler et Staline.

Passé 1923, le député social-démocrate Lévi est spécialisé dans une cause, la seule que le SPD méfiant a bien voulu lui laisser mais pour lui essentielle : écraser le national-socialisme, cette "sexo-pathologie autrichienne" qu'il a repérée depuis 1923, l'un des rares, comme un danger mortel pour le prolétariat, les libertés, et la culture. Il est l'avocat qui dénonce les financements capitalistes internationaux de Hitler et moque ses éructations sur la finance juive. La presse nazie appelle à son assassinat. Albert Einstein le salue comme une grande conscience.

Paul Lévi est tombé d'une fenêtre en 1930 (trois petits points de suspension, n'est-ce pas : ... ). Le Reichstag lui a rendu hommage car ce révolutionnaire était un défenseur des institutions républicaines. Les groupes parlementaires KPD et NSDAP ont quitté la salle.

Vous pouvez commander notre "Lévi" aux éditions de Matignon (petit village breton !), http://www.editionsdematignon.com/

 

Le n° 207 de la Revue d'Histoire de la Shoah

est paru en cette fin d'année 2017, avec pour thème les philosophes et la Shoah. On ne résume pas une revue de 479 pages qui traite de beaucoup de figures connues, mais pas toujours si bien connues, en particulier sur ce sujet.

Je me contenterai d'attirer l'attention de chacun sur les articles venant compléter le dossier, accablant, du principal penseur national-socialiste et exterminationniste, coqueluche et figure fétichisée qu'il reste malséant d'écorner, alors qu'il n'est pas seulement écorné, mais totalement déboulonné par les travaux d'Emmanuel Faye, modèles de rigueur, dont un article figure dans la revue, complété notamment par la recension de passages antisémites et exterminationnistes de Martin Heidegger faite par Sidonie Kellerer, et par un article de Gaëtan Pégny sur son héritier russe et non moins "philosophe" officiel que lui, Alexandre Douguine.

L'intérêt particulier à analyser et caractériser la soi-disant pensée "de l'être" d'un Heidegger tient bien entendu à la place prépondérante et à la dévotion qui lui est due jusqu'à aujourd'hui dans les sphères de droite et de gauche de la pensée universitaire officielle, sachant que le nazisme en constitue non une périphérie gênante plus ou moins taisible, mais le coeur, et qu'elle se situe en son coeur.

C'est avec une ironie (*) et une acribie comparable qu'on doit aussi noter qu'une autre figure tutélaire dont il est recommandé de prononcer le nom avec déférence - surtout en France depuis quelques mois - se trouve, elle, non certes déboulonnée, mais sérieusement écornée par l'article également rigoureux et impitoyable de Robert Lévy, figure non pas antisémite, mais qui n'a manifestement, et pas pour des raisons périphériques, pas répondu à ce que "l'on est en droit d'attendre d'un philosophe confronté à cette période historique qu'est, au sein de la seconde guerre mondiale, la Schoah" : Paul Ricoeur.

(*) (Ironie renforcée ici de ce qu'il est de bon ton aujourd'hui en France de soupçonner d'antisémitisme quiconque relève comme signifiante la participation du jeune Macron à  l'équipe de la firme Rothschild, laquelle semble bien avoir constitué, en quelque sorte, le second moment clef, managérial, de sa formation, à la suite du premier moment clef, intellectuel, avec P. Ricoeur).

Le tout - et je n'ai signalé que 4 des 33 articles de cette livraison - forme autant de contributions nécessaires à l'analyse indispensable de productions idéologiques qui n'ont pas directement fourni de production de masse, mais qui ont constitué et constituent, jusqu'à aujourd'hui, une doxa officielle que l'on est implicitement sommé, sinon de comprendre, du moins de révérer.

20 euros, ici : https://www.cairn.info/revue-revue-d-histoire-de-la-shoah-2017-2.htm

André Breton, Benjamin Péret, Correspondance 1920-1959, présenté et édité par Gérard Roche, (Gallimard, NRF, 29 euros)

offre l' "exemple rare, sinon unique, d'une collaboration étroite et d'une amitié de toute une vie entre deux poètes.", nous dit Gérard Roche, ceci intégrant bien entendu les désaccords et les nuances tous déterminés par l'idée de liberté, d'émancipation de l'esprit et de transformation sociale. Ceci suffirait à recommander ce recueil. Mais de plus, l'intérêt documentaire et historique est naturellement puissant, des lettres de Péret sur l'Espagne en 1936 à celles de Breton sur l'émigration intellectuelle à New-York quelques années plus tard ...

 

 

 

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