De Dieu.

J’ai acheté le dernier Science et Vie, journal « grand public » fort intéressant, qui a mis en couverture le marronnier estival suivant : « Pourquoi on croit en Dieu », annonçant la démonstration mathématique de la croyance en Dieu.

Il s’agit d’une version sophistiquée de la vieille preuve dite ontologique, pondue par le logicien Kurt Gödel. En résumé : 1) « Dieu » veut dire possédant toutes les « propriétés positives », 2) une « propriété positive » d’une chose signifie que si la chose ne la possède pas elle n’est pas la même chose, parce qu’elle possède une propriété négative, positive aussi de son point de vue, contraire à la première, 3) les propriétés qui découlent des propriétés positives sont elles aussi des propriétés positives, 4) toute propriété positive peut être celle d’un être existant, 5) être Dieu est une propriété positive, 6) en vertu de 4 et de 5 il est donc possible que Dieu existe, 7) les propriétés positives sont nécessairement ce qu’elles sont, 8) l’essence d’une chose est la propriété qui implique toutes ses propriétés, 9) l’essence de Dieu consiste donc à avoir la propriété positive d’être Dieu, 10) un être est nécessaire et donc existe si son essence implique son existence (appelée ici « exemplification »), 11) or l’existence nécessaire est une propriété positive, 12) l’essence de Dieu, défini en 1 comme possédant toutes les propriétés positives, comporte donc la propriété 11 et donc Dieu existe.

Cet enfilage de perles est une version compliquée de ce qu’expliquait déjà Anselme de Cantorbéry au XI° siècle. Il « démontre » ce que l’on savait nécessairement déjà, et qu’on le « sait » nécessairement pour pouvoir penser : qu’il existe quelque chose, qu’on l’appelle Dieu, la nature, Moi, ou le grand Pastagas.

Il est assez amusant de constater que la cohérence interne de la formulation de Gödel a dû être affinée pour que ça marche. Le point 8 a été amendé par Dana Scott, lui ajoutant qu’il faut que la propriété qui implique toutes les propriétés de la chose soit comprise dans ladite chose – sans quoi, selon l’ordinateur, Dieu n’existerait pas ! Et Curtis Anderson puis Melving Fitting ont dû modifier deux paramètres pour éviter que ce soit non seulement l’existence de Dieu, mais l’existence nécessaire de toute chose qui soit ainsi « démontrée », auquel cas il n’y aurait plus de libre-arbitre : au point 2 (et non 1 comme dit l’article) la propriété négative s’opposant à une propriété positive donnée n’est pas forcément elle-même positive, mais elle peut être ni l’un ni l’autre, « indifférente ». Et la désignation d’une chose peut désigner à la fois la chose individuelle et son espèce. Ces précisions auraient pu être trouvées en consultant Aristote …

Ce qui est ainsi démontré est censé être la rationalité de l’idée de Dieu, entendue comme son absence de contradiction. Ceci fait fi d’idées religieuses historiquement capitales dans lesquelles la contradiction est nichée au cœur de l’idée de Dieu : la Kabbale juive, l'humour talmudique, l’incarnation chrétienne, les révélations successives, les sens cachés de la révélation finale dans le chiisme, la divinisation de l’unité du multiple, la divinisation du néant, de l’au-delà du néant, l’unité des contraires, le yin-yang-tao, la mort d'Adonis, et même les scènes de ménage de Zeus et Héra …

Au passage, un encadré nous apprend d’ailleurs que l’idée du diable n’a pas, elle, de rationalité ainsi entendue, puisque si Satan est le contraire du Dieu de Gödel, il est donc la « somme de toutes les propriétés négatives » et il aurait donc la « propriété négative » de « ne pas être tel qu’il est », ce qui est paraît-il impossible.

Impossible ? Mais toute chose n’existe comme telle que par une action, donc par un changement, donc être et devenir-autre vont ensemble pour qu’il y ait quelque chose:  il n'est pas d'être intangible possible sans ce devenir-autre qui le nie. Cette donnée élémentaire est évacuée au préalable dans la formalisation de Gödel, et l’on touche là à une croyance – celle que le caractère intangible des données de la logique formelle correspondrait à la réalité et non pas à une abstraction, certes utile et efficace si on n’en fait pas une croyance.

Bref, tout cela manque de dialectique ! Et ça ne s’arrange pas quand un certain neurologue écrit un peu plus loin que … les athées seraient incapables d’activer les zones du cortex préfrontal qui s’électrisent quand on prie ! Madre de dios !

En résumé : la soi-disant démonstration ne démontre rien d’autre que l’existence nécessaire d’un existant dont notre pensée fait partie, mais celle-ci est capable de beaucoup plus y compris lorsqu’elle pense l’existence, l’inexistence, et surtout les contradictions vivantes et créatrices, de Dieu, de la nature, de Moi, et du grand Pastagas, et à cet égard croyants et athées sont égaux.

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