Dieudonné, quenelle, Valls, fascisme : quelques mots !

Fin 2013, début 2014. Nous avons en France un gouvernement qui, issu d’un vote qui chassa Sarkozy, poursuit et amplifie sa politique. De concert avec le patronat, il organise la baisse des salaires réels tout en imposant des hausses draconiennes de TVA. Dans l’année écoulée, il a fait passer une loi cassant le code du travail et généralisant les plans de licenciements et une loi mettant de facto la retraite à 69-70 ans pour le plus grand nombre. Par la réforme dite des «rythmes scolaires», sous forme de décret, il organise la dislocation de l’école primaire et maternelle publique. Dans ce gouvernement, l’ «homme fort», comme l’était Sarkozy au temps de Chirac, est le ministre de l’Intérieur, M. Valls, qui a proclamé qu’il est de l’essence des Roms de devoir être expulsés. Le président qui a nommé ce gouvernement, François Hollande, se distinguait voici quelques jours par une plaisanterie douteuse sur l’Algérie faite à propos de son ministre de l’Intérieur lors du raout du CRIF. En ce moment, il est en Arabie saoudite avec une caravane d’hommes d’affaire, cirant la babouche aux émirs pétroliers et tyranneaux islamistes sans crainte d’un ridicule qui l’a, il est vrai, d’ores et déjà enseveli. Pendant ce temps, son armée est intervenue à Bangui au faux motif d’éviter un «génocide» et laisse la situation évoluer en massacres opposant «chrétiens» et «musulmans».

Au vu des faits, rien que des faits, qui peut croire un seul instant que ce gouvernement aurait la capacité ou la volonté de combattre quelque forme de réaction que ce soit ? Tout au contraire, il mise cyniquement sur le Front national, les intégristes catholiques et maintenant Dieudonné, pour dénoncer quiconque l’affronte comme «faisant le jeu du fascisme». Depuis que la majorité de la gauche officielle, dont la direction de la CGT et J.L. Mélenchon ont choisi, début novembre, d’accuser les salariés bretons en lutte contre les licenciements d’être à la solde du patronat et de la droite, cette cynique politique d’union nationale avec le patronat a marqué des points, ce qui n’empêche pas la colère sociale de monter.

Voila le contexte réel dans lequel M. Valls choisit de désigner comme danger majeur le triste sire Dieudonné, en lui offrant la posture de celui qui est menacé de censure et d’interdiction. Il lui fait ce cadeau : il est permis de penser que c’est sciemment.

Qu’est-ce que Dieudonné ? Selon certains, un humoriste. Il paraît même qu’en des temps reculés, il fut bon. Admettons. Quoi qu’il en soit, le type d’ «humour» de Dieudonné consiste en ceci : laisser entendre qu’on fait du second degré, qu’on dénonce - les beaufs, les occidentaux, les réacs, les racistes, etc. - pour se lancer dans du sadisme sado-anal à forte dose, tellement que le second degré n‘est plus que l‘alibi du premier degré, l’argument «c’est de l’humour de second degré» l’alibi du rire gras et jaloux, du rire aliéné, caractéristique d’un public révolté sans trop savoir contre quoi et contre qui. Voila pour l’ «humour».

Mais Dieudonné est avant tout un personnage politique spécialisé dans l’antisémitisme, rebaptisé «antisionisme». Notoirement proche de Le Pen et du «négationniste des chambres à gaz» Faurisson, il axe systématiquement tous ses sketchs et toutes ses initiatives publiques sur la thématique du complot monté par le «lobby» qui tire toutes les ficelles et le persécute, lui, ce qui lui permet au passage d’amasser un pactole considérable. Avec l’antisémite professionnel faussement intello Soral qui revendique aussi l’héritage de Joseph Staline et Georges Marchais (mais son appartenance éventuelle au PCF dans une vie antèrieure reste un sujet de spéculation), et un histrion soi-disant représentant des chiites en France, sans doute nécessaire au financement de l’opération par l’ambassade d’Iran, Yahia Gouasmi, connu pour avoir expliqué sur les ondes que «derrière chaque divorce il y a un sioniste», il a monté une «liste antisioniste» aux dernières élections européennes. Dans la masse de son public ces faits sont méconnus et il s’en trouve même certains qui croient que ce sont des calomnies diffusées par les «médias mainstream», comme on leur a appris à dire pour se croire des esprits forts à qui on ne la fait pas.

Et puis, donc, Dieudonné a promu la «quenelle», ce geste «que certaines associations disent antisémite», comme disent complaisamment les journalistes du 20 h. à la télé. Cette excellente spécialité culinaire lyonnaise a évidemment été choisie pour sa forme d’étron, le fondement sado-anal, si l’on peut dire, étant essentiel dans tout ce que dit et fait «l’artiste persécuté». Le geste de la quenelle n’est pas, affirme t’il, un salut hitlérien renversé, mais un bras d’honneur au «système». Il est tout à fait clair que l’image, souvent exprimée par «l’humoriste» dans ses sketchs, est celle de la quenelle qui s’enfonce dans le fondement des adversaires, «les sionistes» en particulier. L’image est donc celle de la sodomie contrainte des Juifs, pour parler clairement, et du «système», le mot «système» désignant l’ordre existant, dont les antisémites veulent éviter toute analyse, toute compréhension réellement révolutionnaire en tant que capitalisme. Rappelons que le viol par sodomie est la pratique de base des polices politiques des régimes se prétendant nationalistes arabes, à commencer par le régime syrien de Bachar el Assad dont Dieudonné est un compagnon de route. Bien entendu, de très nombreux jeunes s’amusent à faire le geste maintenant qu’ils savent que ça passe pour malpoli, sans être pour autant des fascistes ni capter tout cet arrière-plan.

La majorité du public de Dieudonné, qui est un phénomène de masse de grande ampleur sur le net en particulier, n’est certainement pas fasciste et très majoritairement pas raciste. Entrainé à rire sur un faux humour basé sur la violence sexuelle, qui n’a rien à voir ni avec un Desproges ni même avec un Coluche, soumis à une propagande permanente et insidieuse sur le «lobby» qui persécute sa riche idole, mélangeant des couches petites bourgeoises et prolétariennes qui, politiquement, ont les uns parfois voté FN, d’autres Front de gauche ou extrême-gauche, la plupart ne votant pas, ce public n’en est pas moins soumis à un conditionnement «anti-système», c’est-à-dire antisémite, détournant sa révolte naissante contre le capital sur des boucs émissaires obscurs censés tirer les ficelles. Parmi les phénomènes réactionnaires que la politique du gouvernement Hollande-Ayrault-Valls a cultivés, réels - «manifs pour tous», FN - ou imaginaires - «bonnets rouges» - , celui-ci est en réalité peut-être bien le plus sérieux et le plus avancé, précisément parce qu’il recrute largement, très largement, «à gauche».

Ce qui se passe en cette fin d’année 2013 sur les réseaux sociaux illustre un aspect important du phénomène : la large pénétration des milieux «à gauche de la gauche» et notamment Front de Gauche par les soutiens de Dieudonné. Il ne s’agit pas principalement d’infiltration même si cela existe et est d’ailleurs facile, mais du résultat d’une certaine formation politique «de gauche» qui aboutit à son stade ultime de contre-productivité. Des militants honnêtes, de formation communiste ou «mélenchonienne», pour qui «la finance» et «l‘argent» (plus que le capital) sont l’ennemi, «les socialistes» (beaucoup plus que le gouvernement) l’abomination de la désolation, «Chavez et l’épicentre latino-américain» le mythe du soleil radieux, «les anglo-saxons» l’incarnation fétichisée du capital mondial, et bien souvent « Israël » la force occulte qui pilote «les anglo-saxons», de tels militants sont pour ainsi dire préformatés, en dépit de toute leur subjectivité généreuse, antiraciste et se défendant de tout antisémitisme, dans la mesure où ils ne comprennent pas que l’antisémitisme, à la différence du racisme, ne germe pas comme peur de celui qui est différent, mais comme soupçon envers celui qui est semblable. Soral et Dieudonné n’ont pas tant de mal à se donner, une grande partie du travail est déjà fait pour eux. Comble de l’ironie : beaucoup de ces braves militants ont cru voir « le fascisme » début novembre en Bretagne, quand leurs organisations ont délibérément laissé les ouvriers bretons seuls à Quimper avec la FNSEA et la droite, ignorant que dans la seule manifestation des « bonnets rouges » la nationalisation de l’agroalimentaire et l’interdiction des licenciements ont été revendiquées par les ouvriers présents, les accusant, sur la foi des informations données par leurs dirigeants, d’avoir été des «Identitaires bretons» et autres «FN» et «esclaves du MEDEF». Quand on a cru ça, peut-on décemment conspuer un petit jeune, souvent fils ou fille de tels militants, qui vous dit «Dieudo n’est pas facho» ?

Les choses en sont là : bien des « militants de gauche» voient le fascisme où il n’est pas et ne le voient pas là où il est. Ils ont, en outre, le plus grand mal à sortir de représentations fantasmées, ce qui les impuissante devant le FN, qui ne se présente pas, aujourd’hui en France, sous la forme de bandes attaquant les bourses du travail, se garde bien d’apparaître ouvertement dans la rue en dehors de cadres et de moments très précis, et se contente d’amasser sa pelote dans les médias et les élections.

Alors, que faire contre Dieudonné ? La vraie question c’est : que faire contre la politique de ce gouvernement qui nourrit au passage les Dieudonné, que faire pour unir toutes celles et ceux qui ont de bonnes raisons de se révolter, et qui sont l’immense majorité ? La matière ne manque pas pour se mobiliser : salaires, TVA, emploi, école … et les mobilisations naissent et naitront. Encore faut-il avoir la volonté de les généraliser et de les centraliser, ce qui ne peut se faire que contre le patronat et le gouvernement. Ce combat défensif, défense de la société, défense de la vie, est porteur de la perspective d’une issue politique démocratique, rompant avec le capitalisme et son Etat, ainsi qu’avec l’Union dite Européenne et sa technostructure. Seul un tel mouvement peut, au passage, non pas «interdire» Dieudonné, mais l’écraser. Au passage.

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