Collèges numériques : pour le meilleur et pour le pire !

On va commencer par le positif : parents d’élèves, collégiens, vous avez déjà entendu parler de « collège numérique », de « livre virtuel », vous avez entendu dire que dans tel ou tel collège les élèves ont des « tablettes ». Il y a en effet consensus sur le projet de faire entrer l’informatique au collège : finis les livres à transporter, à nous les cartables allégés !

On va commencer par le positif : parents d’élèves, collégiens, vous avez déjà entendu parler de « collège numérique », de « livre virtuel », vous avez entendu dire que dans tel ou tel collège les élèves ont des « tablettes ». Il y a en effet consensus sur le projet de faire entrer l’informatique au collège : finis les livres à transporter, à nous les cartables allégés ! Ça tombe bien : le lieu commun du « cartable trop lourd » se répète à l’infini entre les parents et dans le journal de Jean-Pierre Pernaut. L’informatique permet une utilisation plus fréquente de vidéos, d’images, de sons. Les élèves se familiarisent mieux avec les outils numériques (NTIC) qu’ils utiliseront dans leur futur travail. Le tableau interactif (TBI) offre des possibilités nouvelles, comme la possibilité d’apprendre par le jeu. L’Internet permet à toute la « communauté éducative » (parents, professeurs, personnels de direction…) de connaitre en temps réel les activités, les devoirs, les résultats ou les appréciations des élèves. A cette longue série d’arguments pédagogiques s’ajoute l’intense fascination des jeunes pour les écrans. Mais pourquoi, bon sang, n’avons-nous pas pris plus tôt le tournant du numérique au collège ? Dans un milieu où la réforme est si difficile, comment ne pas faire au moins çà ?  

L'opération com' des Conseils généraux

C’est là qu’interviennent les Conseils généraux. Ceux-ci étant gestionnaires des bâtiments et du matériel, ils sont maitres d’œuvre de l’informatisation (comme les Régions le sont pour les lycées). Comme beaucoup d’autres, le Conseil général de Moselle s’est emparé du sujet, suffisamment tôt pour qu’on puisse ici tenter d’en faire un bilan.

Av5i8I.jpg

En septembre 2012, le collège de Yutz (une petite ville dont l’ancien maire est devenu président du Conseil général, ce n’est pas innocent) devient un « collège numérique » avec « cartable numérique » (voir l’image ci-dessus, tirée du site Internet du Conseil Général). Il est mis en avant, dans les médias locaux, car c’est un « collège-pilote », où les élèves n’ont « plus » de livres. On en parle beaucoup dans la région ; les parents, les élèves se sentent concernés, sont persuadés qu’il y a là quelque chose de nouveau, qu’on progresse. A moi qui y enseigne alors, on me demande « comment çà se passe », ce collège numérique où j’enseigne. Alors comment çà se passe ?

Cà se passe durant la semaine de rentrée : comme une démonstration de cette nouvelle ère, tous les élèves des 90 collèges de Moselle réunis dans la plus grande salle de leur collège regardent en direct, par « visioconférence » une intervention du président du Conseil Général leur annoncer la nouveauté : plus de livres, bientôt des tablettes. Plus de tableau noir, mais des écrans interactifs. Chez eux, les élèves ont un code qui leur donne accès, via Internet, à la vie du collège, aux livres, aux exercices (en fait ce code, ils l'avaient déjà. Mais désormais il donnerait accès aux livres : c'est la nouveauté). Durant ce grand moment, quelques esprits critiques, aussitôt taxés de rabat-joies firent remarquer que tout ce qu'on avait réussi pour l'instant, c'était de mettre les élèves « devant la télé » pour avaler tout cru « le discours d’un homme politique ». Par contre tous les élèves, tous les parents et tous les professeurs se cassèrent les dents sur les limites de ce processus. Et très vite. J'écris « Tous » parce qu’aucun avis franchement positif d’utilisateurs réels ne s’est encore fait entendre. Si après 3 ans, certains ont l’impression d’en avoir tiré un véritable profit, qu’ils se manifestent. Voici donc en vrac les problèmes qui se posèrent dès la première journée (pas celle de la semaine dernière ! celle d'il y a 3 ans, donc) et qui n’ont pas été résolus depuis :

        Une avalanche de problèmes non résolus

-La lecture des manuels numériques nécessite parfois le téléchargement et l’installation de liseuses, des logiciels assez lourds fournis par l’éditeur. Peu d’élèves trouvent donc leur « livre virtuel » à la maison (sans compter les élèves qui n’ont pas Internet… En « attendant » (et aujourd’hui on attend toujours) on a donc laissé des livres au fond des salles… qui sont utilisés à chaque heure de cours, puisque les activités à faire sur les documents (les questions du professeur) occupent l’écran. Il ne peut donc plus y avoir de devoirs à la maison.

- Les tablettes, à disposition des élèves, ne peuvent pas pour des raisons légales et financières leur être confiées. Elles sont donc gardées en classe, sachant qu’à chaque heure de cours les élèves changent de salle et que seules certaines salles ont des tablettes. Chaque élève a donc « en attendant » (on attend toujours, bien sûr) un cahier pour chaque matière.

-Beaucoup d’élèves perdent leurs codes ; beaucoup de parents aussi. Encore plus ont un code « qui ne marche pas » faute d’avoir le bon système d’exploitation à la maison ou faute de trouver, sur le clavier, l’esperluette et l’étoile qui finissent tous les mots de passe (si si ! tous les codes se finissent par une esperluette et une étoile, assez compliqués à trouver sur un clavier. Les codes ont indifféremment des « i » majuscule, qui se confondent avec les « L » minuscule, qui se confondent avec le « 1 »). Beaucoup d’élèves ont le code de leurs parents.

-Des parents (ou élèves) pourtant bien intentionnés installent les outils de travail de leur enfant sur le téléphone portable (de l’enfant ou du parent), c'est-à-dire sur un écran d’une diagonale parfois inférieure à 10cm.

-Les ordinateurs des collèges, branchés sur l’ordinateur « très haut débit » de la préfecture à 30km (c’est le système dit de « client léger »), ont un débit tellement « très haut » qu’ils sont trop lents, ils ont peu de fonctionnalités et supportent mal que de multiples utilisateurs fassent la même chose en même temps. Or une classe fait souvent la même chose en même temps !

Faut-il continuer la longue litanie des problèmes concrets auxquels « on n’avait pas pensé » ? Faut-il préciser que ni le Conseil Général ni le collège, ni le Rectorat n’ont vraiment résolu aucun de ces problèmes (« pas d’argent » « pas les moyens humains nécessaires »). Faut-il préciser que la situation n’a pas évolué depuis septembre 2012 ? Assurément ces nouveautés étaient mal pensées et faites au rabais. De toute évidence, leur objectif principal était de faire un "coup" de communication.

Alors bien entendu, depuis le « coup » de septembre 2012, les arguments des « rabat-joie » sont hélas devenus réalité. D’abord parce qu’ils prédisaient l’échec de la mise en place du « collège numérique », ce qui est patent. En effet, les 20 « collèges pilotes » de 2012 comme les autres ne sont que vaguement informatisés, avec tout ce que cela implique en terme de doublon d’information (les courriers, la correspondance écrite du carnet de correspondance, le coup de téléphone du CPE pouvant faire doublon, « triplon » « quadruplon » !). Et ce sont bien entendu les familles fragiles qui se laissent le plus souvent piéger, quand ce ne sont pas les élèves mal intentionnés qui jouent sur ces failles. Le collège numérique s’est donc arrêté au milieu du gué. Et il est bien arrêté, puisque qu’entre temps, on a décidé de « mettre le paquet » sur la réforme des collèges. Les baisses de dotation de l’Etat ne vont pas non-plus aider à débloquer la situation. Plus largement, les esprits lucides (qu’on qualifiait de « rabat-joie » il y a 3 ans, faut-il le rappeler) ont aussi, avec le temps, fait passer des questions plus générales sur le sujet : les supports numériques distraient les élèves plus qu’ils ne les aident à construire un discours, un raisonnement, à apprendre : dès lors, faut-il les généraliser ? Peut-on se passer de l’écriture manuelle ? du dessin manuel ? Et tout cela sans évoquer l’énorme problème de la fausse confidentialité de l’Internet.

Il reste en faveur de l’informatisation les arguments du prix (un livre virtuel coûte moins cher qu’un livre papier) et de l’écologie (on ne détruit plus de forêts pour faire du papier). C’est sûr : 5 €, c’est moins cher que 20. Mais c’est pour un « livre » qui ne s’ouvre que sur un écran (qui n’est pas gratuit) et connecté (la connexion n’est pas gratuite non-plus), après 1 à 5 minutes d’identification et de chargement, où il n’est clairement pas possible d’ « aller juste vérifier un petit truc dans le livre ». Quand à l’ « écologie » des ordinateurs, elle est contestable : matériaux rares, difficultés de recyclage, consommation électrique… sans compter le fait qu’une salle de classe numérique est une salle aux rideaux, voire volets fermés, avec lumières allumées à l’intérieur (ce que montre cette photo d’une classe de l’académie Nancy-Metz travaillant sur un tableau interactif utilisé comme simple vidéoprojecteur, tirée du blog d’E Delsol)

exft34n8j

      On peut rêver du "collège numérique" quand même !

Mon témoignage sur l’informatisation d’un collège de Moselle n’est pas là pour lutter contre la mise en place d’outils informatiques, pas du tout. Il faut citer la mise en place, plutôt réussie, dans chaque académie d’interfaces de travail uniques faisant passer notes et moyennes (premier motif de consultation), dates des devoirs, cahiers de textes, exercices faits en classe, modifications d’emploi du temps, et même menus de cantine. Même si elles font doublon avec d’autres vecteurs d’information comme nous l’avons évoqué, elles renouvellent le lien familles-établissements. Elles ont presque toujours de doux noms acronymes : PLACE (Plateforme d’Accès et de Communication pour l’Education) en Lorraine, E-Lyco (é-lycées et collèges) dans les pays de la Loire, le meilleur nom étant de communiquer par « Toutatice » en Bretagne (ce qui signifie "TOUte – TA – Technologie de l’Information et de la Communication pour l’Enseignement" bien sûr !). Nous voulons toutefois alerter sur le fait que la manière de le faire peut-être contre-productive. Dans l’affaire du « cartable numérique » en Moselle, clairement, le cocktail effet d’annonce emphatique – problèmes techniques multiples et non résolus plonge les élèves et les familles dans un certain désarroi. Pour les élèves et leurs parents, avec cette histoire de cartable numérique, comprendre comment réussir au collège est un peu plus compliqué. C’est pourquoi cela nous parait être une nouvelle illustration du fait que le collège est « un navire qui coule bien ».

Avec un objectif moins ambitieux, une mise en place tenant mieux compte de la réalité des élèves et des personnels on aurait à coup sûr progressé… mais on aurait pas réussi un « coup » médiatique en septembre 2012 !

Il faut le dire, l’informatisation des collèges est dans le piège du marketing politique. L’objectif réel n’est pas pédagogique, il est publicitaire au profit de l’image des Conseils généraux. Si cette publicité permet en plus de passer sous silence la réduction des budgets consacrés à l’éducation, alors elle fait coup double ! Mais dans ce cas, les paroles n’ont plus grand-chose à voir avec la réalité, ce qui décrédibilise encore plus deux institutions : le Collège, et le Conseil Général.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.