Le malaise

     Subrepticement, fin mai apparaissent les premiers craquèlements dans la grosse machine collège : absences plus fréquentes, concentration en chute libre. Toute personne qui fréquente le collège en connait bien la raison : il y a le fameux « arrêt des notes ». Il intervient dès début juin pour les classes de troisième, et une ou deux semaines plus tard pour les autres niveaux. Cet « arrêt des notes » si précoce s’explique par le besoin, bureaucratique, de boucler avant les vacances les longues procédures d’affectation des élèves pour l’année suivante. Il faut, deux ou trois jours après la date, faire les conseils de classe, envoyer le résultat aux parents (redoublement ou passage en classe suivante).

visuel d'un flyer de l'association de parents d'élèves FCPE © FCPE visuel d'un flyer de l'association de parents d'élèves FCPE © FCPE
     Après la 3ème, le Conseil de classe décide aussi dans quelle seconde l’élève passera. L’enjeu est important. On pense que la décision est prise. Mais en réalité, il y a encore 2 étapes supplémentaires pour ceux qui n’ont pas obtenu ce qu’ils voulaient : les parents voient d’abord le Principal du collège, qui peut changer la décision du Conseil de classe, puis la non moins célèbre « Commission d’appel », qui peut aussi changer la décision du Conseil de classe. Ces 3 étapes de procédures sont censées justifier l’arrêt des notes si tôt.

 

     Mais il y a aussi, au mois de juin, d’autres craquements discrets. Cette année, le 1er signe est même arrivé en mai, le mardi 31 mai 2016 de la part d’une surveillante « On vous prévient qu’à partir de maintenant il n’y a plus forcément de retenues » (retenue signifiant « heures de colle » dans le langage des élèves – on appréciera bien sûr le « plus forcément » de la phrase). Les cours se terminant le mardi 5 juillet, soit 5 semaines après. Sur 38 semaines dans l’année scolaire, c’est beaucoup. En plus de l’ « arrêt des notes », il existe donc un « arrêt des sanctions » Et grosso modo, c’est aussi le moment où la vie scolaire (surveillants et Conseillers Principaux d’Education, CPE) ne signale plus systématiquement les absences aux familles. Du moins peut-on supposer, puisque la date d’ « arrêt des absences », elle, est comme secrète, inavouée. Une partie, ou dans le pire des cas tout le mois de juin est donc réalisée sans notes, sans évaluation, sans sanctions, sans contrôle des absences.

     Arrêt des notes, « arrêt des sanctions », « arrêt des absences » : en juin, 3 moteurs de l’institution scolaire s’éteignent. Voilà donc pour la cause du malaise.

     Pour les symptômes qui commencent alors, c’est un festival. Et pour les mauvais joueurs qui veulent encore faire classe, c’est une humiliation.

                          

            L’humiliation

     Je dois être un peu « psychorigide » puisqu’en 15 ans de classe, je suis chaque année surpris par la précocité du dérèglement de l’institution scolaire en fin d’année. J’ai comme l’impression qu’elle intervient de plus en plus tôt. Après tout pourquoi pas ? Aux professeurs et parents d’élèves zélés qui s’en plaignent, on répond invariablement que ce n’est pas les sanctions ni les notes qui font l’école, mais que c’est l’occasion de travailler de manière plus détendue, dans la confiance entre professeurs et élèves… Vu de l’extérieur, pourquoi pas. Mais la réalité, il faut le dire, est une subtile humiliation pour les professeurs et pour les élèves qui veulent continuer d’apprendre.

     Cette année, juste pour voir, j’ai fait un test : dans une classe on va dire plutôt travailleuse, je poursuis un chapitre jusqu’à 4 jours après le conseil de classe, soit une semaine après le fameux « arrêt des notes ». Pour que l’expérience soit valide, il me faut préciser que j’avais choisi au préalable cette classe plutôt bonne, et que je l’ai réalisée, puisque l’Education nationale me fait travailler cette année en lycée, dans une classe de seconde générale d’un lycée « centre ville » c’est-à-dire bien réputé. Les élèves sont donc plus matures (un an de plus) et plus scolaires (tous sont en seconde générale) qu’une classe de troisième moyenne. J’en témoigne de mes nombreuses fins d’année en collège dans les années précédentes. Voici donc comment elle se déroule : sur 32, il manque 6 élèves. A mon arrivée en classe, l’agitation est assez forte. Le calme ne vient pas malgré mes rappels, on me fait remarquer que « c’est la fin de l’année monsieur ». Une dizaine d’élèves sont sur leur portable. J’insiste : comme prévu, aujourd’hui on finit le chapitre sur la Révolution française (oui oui : la Révolution française, en seconde, c’est un peu en fin de programme, c’est dommage, mais passons). Un groupe de filles, dont 2 déléguées, continue de s’agiter et de se lever à travers la classe, je finis par comprendre qu’elles ramassent les fiches de liaison pour l’orientation (ce qui explique qu’il n’y ait « que » 6 absents !). Je laisse faire, et 13 minutes après la sonnerie, le cours commence enfin : à nous l’arrivée de Napoléon le 18 Brumaire an VIII ? Pas vraiment : c’est le moment où deux élèves entrent en classe de façon assez triomphale. Il faut les calmer et les faire asseoir, ce qui n’est déjà pas évident, mais vu le comportement de l’un d’eux les séances précédentes, j’attends encore une réponse des parents pour une « demande de rendez-vous urgente ». Dans le carnet de correspondance, aucune réponse bien entendu : en fin de match, on joue la montre. Mais il surréagit, et prend la classe à partie car je m’ « acharne » contre lui. Je lui demande de rejoindre sa place habituelle, et non celle du fond de la classe à côté du copain, et là c’est le scandale, je lui dis de sortir, il ne veut pas, je descends chercher une surveillante, qui vient avec moi et qui comme miracle réussit à le convaincre de la suivre. Bref, le 18 Brumaire, commence finalement 25 minutes après la sonnerie (sur 55 minutes de cours). Le coup d’Etat, et la question de savoir si le Consulat fait partie de la révolution ou pas, vont être perturbés par un élève qui répond à son téléphone portable (« mais c’est ma mère, c’est important, elle a rendez-vous avec le proviseur »), une dizaine d’élèves qui ne notent pas le cours, une bonne dizaine d’autres qui seront rappelés à l’ordre car ils discutent bruyamment.

     Je pourrais me dire : c’est pas grave, après tout, c’est bientôt la fin. Après tout, les raisons sont évidentes : « arrêt des notes », « arrêt des absences », « arrêt des sanctions » : 3 petits fils qui poussaient, avant, les élèves à prendre au sérieux l’école. Mais pour le professeur comme pour les quelques élèves encore motivés, ces longs jours de juin sont quasiment humiliants.

 

                Le mensonge

     Le mois de juin est aussi, hélas, un moment où l’institution ment aux élèves et à leurs parents. Prenons la dernière note de service reçue du chef d’établissement datée du 30 mai : l’établissement sera fermé quelques jours pour cause d’organisation d’examens, mais les élèves doivent revenir après, jusqu’à début juillet. Il poursuit « Permettez-moi de vous rappeler l’importance de cette période (…) L’investissement des élèves durant cette période sera également pris en compte dans l’évaluation de leur scolarité » Faux et archi-faux. Au festival des mensonges ordinaires que les professeurs pipeautent aux élèves  et aux parents, il y a la nécessité d’obtenir le Brevet des Collèges (or on entre en lycée même sans Brevet) ; le fait qu’on ne peut pas aller en SEGPA quand on a pas de déficience intellectuelle avérée (ça c’est pour les élèves sans déficience mentale) ; ou qu’on ne peut pas aller en SEGPA si on a une déficience intellectuelle avérée (ça c’est pour les élèves qui en ont une – le but ultime de ces mensonges à géométrie variable étant de fermer les coûteuses mais souvent efficaces Sections d’Enseignement Général et Professionnel Adapté). La réalité du diplôme est elle aussi, souvent trahie. Le brevet arrivant, on insiste bien auprès des élèves pour leur dire qu’ils ne pourront pas passer le Brevet s’ils n’arrivent pas en avance à l’examen, s’ils n’ont pas leur convocation et leur pièce d’identité. Le 24 juin 2016, au collège La Milliaire à Thionville, 1 élève arrive très en retard. Qu’à cela ne tienne : la principale du collège l’installe sans aucun problème. En tant que surveillant de salle, je ne vois ni convocation ni pièce d’identité.

     Mais le mensonge le plus lourd est celui des entorses faites aux exigences annoncées pour obtenir telle ou telle orientation après la 3ème. Les décisions venues de l’administration de l’Education nationale sont si absurdes que sur le terrain, les élèves n’ont souvent ni besoin d’avoir acquis l’essentiel des compétences et connaissances pour passer en seconde générale, ni besoin d’avoir plus de 5 de moyenne (sur 20) en technologie pour passer en lycée… technologique, etc. Mensonge là encore. Au dernier Conseil de classe auquel j’ai participé ce sont les délégués de classe qui sont intervenus car ils ne comprenaient pas qu’un élève aux résultats très insuffisants obtienne une orientation en 1ère ES alors qu’on lui a dit toute l’année que c’était impossible ! Il est même de plus en plus fréquent que les élèves refusés en lycée professionnel ou technologique pour résultats insuffisants se retrouvent inscrits, à la rentrée, en seconde générale. Le fameux décret de novembre 2014, qui tente de supprimer le redoublement, rajoute encore à la confusion : l’institution scolaire a quasiment l’ « interdiction d’interdire » l’accès à l’orientation scolaire souhaitée par l’élève et sa famille. A ce sujet, le billet d’opinion… oups, la « note d’information » du ministère datée de novembre 2014 justement (c’est ici)  intitulée « forte baisse du redoublement : un impact positif sur la réussite des élèves » est un monument de mauvaise foi et d’auto satisfaction de la part des services centraux du ministère : l’idée générale est que la baisse du redoublement (qui aurait la « vertu » de faire économiser près de 2 milliards d’euros, premier mensonge) améliore la réussite scolaire car… « le parcours scolaire est fluidifié » ! Bravo, un vrai monument de la novlangue Education nationale.

                        Des solutions en jachère

Le tableau de la situation de l’enseignement au mois de juin, que nous venons de brosser, est un peu noir. Et il y a d’autant plus d’amertume que les solutions existent : nous en voyons 3 sérieuses… sans avoir eu besoin de chercher très loin, puisqu’elles sont bien connues dans l’administration de l’éducation nationale mais qu’elles ne sont pas mises en œuvre.

 La première, afin de faire les conseils de classe plus tard, consiste à reporter en fin d’année les procédures d’orientation, qui ne concernent que les personnels administratifs (qui eux peuvent décaler leurs vacances sans aucune gène au service public). On se souviendra d’il y a une dizaine d’années l’administration qui a tenté de réaliser la « reconquète du mois de juin », mais sans toucher aux dates d’orientation : bien sûr cette « reconquète » ne fut qu’une opération de communication de plus. La deuxième option touche à la place de l’enseignement privé, qui se développe tellement qu’il est grand temps qu’il prenne aussi sa part dans l’organisation des examens. Il est mystérieux, cet oubli de la part des décideurs du ministère… mais il est vrai que leurs enfants, eux, sont assez souvent dans ces mêmes collèges privés où il n’y a pas d’interruption de cours liés à l’organisation des examens de fin d’année, justement… La troisième solution que l’on n’explore pas concerne l’orientation des élèves. La manière dont le ministère s’y prend, qui consiste à augmenter la proportion des élèves qui vont vers un baccalauréat général, puis dans un deuxième temps d’en baisser les exigences, est contre-productive : il faut être pragmatique en attribuant les moyens là où il y a des besoins afin que les élèves poursuivent une formation qui leur aille, dont ils tireront mieux parti qu’une formation que le ministère veut remplir (veut remplir... désespérément, comme le montre ce billet du blog de C. LELIEVRE) Faut-il rappeler aux responsables qui nous dirigent (et à l’opinion publique aussi un peu) 1- que certaines filières professionnelles manquent de candidats, malgré les débouchés certains ? 2-Que l’apprentissage n’est pas réservé aux « nuls », puisqu’on peut devenir ingénieur par apprentissage, et qu’il est à sa manière une filière d’excellence ? 3-Qu’on n’est pas obligés de proposer une poursuite d’études à un élève de plus de 16, 18 ans (voire 20 ans parfois !) qui ne veut pas le faire ? Ici se trouve, nous en sommes convaincus, une des meilleures réponses au problème du trop fameux classement-PISA-qui-donne-des-mauvais-résultats-en-France.

Mais voilà, le navire collège continuera de couler tant que ceux qui le dirigent se laisseront distraire par la douce mélopée qui leur dit qu’il suffit d’envoyer tous les élèves au lycée général pour bâtir l’ « économie de la connaissance ». Qu’est-ce qu’ils aiment –aussi- se laisser distraire par l’illusion que le système éducatif est efficace tant qu’il occupe les élèves (illusion d’autant plus facile à avaler que l’on n’est loin des élèves, dans un bureau). Pour se laisser distraire par cette Lorolei de l’éducation nationale, qui chante de plus en plus fort, il faut aussi fermer les yeux, et continuer de se bercer d’illusions sur ce qui se passe réellement en juin dans les établissements scolaires. La cause de cet aveuglement collectif ? On la connait : l’Education nationale est prise en tenaille entre ses promesses de former de mieux en mieux, et ses objectifs de réduction de déficit. Le seul moyen de donner l’impression que les deux objectifs sont conciliables est d’en satisfaire un (la limitation des dépenses) en faisant croire que l’autre aussi est atteint (former de mieux en mieux). Le mensonge du travail au mois de juin n’est donc qu’un élément d’un grand écran de fumée, plus vaste, que nous avons déjà évoqué sur ce blog. Alors jusqu’aux vacances, ne surtout pas ouvrir les yeux, ne surtout pas faire de bilan, ne surtout pas voir que le collège ne fonctionne pas en juin.

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Tous les commentaires

Maui a raison effectivement le passage se fait en seconde "générale et technologique" indifférenciée. Mais parfois des élèves admis pour passer en seconde professionnelle se retrouvent comme par miracle, en septembre en seconde "générale et technologique". Par ailleurs les conseils de classe de 3ème laissent parfois passer en seconde pour un projet de bac technologique, ce qui fait emporter la décison. Et l'année d'après bim, refusé en technologique il ira là où il y a de la place... en 1ère générale. C'est un grave dysfonctionnement, mais surtout ni les parents ni les jeunes n'y comprennent quelque chose, tout ce que leur raconte l'institution s'effondre alors. C'est l'intervention de délégués de classe racontée plus haut qui m'a fait prendre conscience de cela. Et on n'est pas prêts de s'en sortir. Bien à vous.