Retour vers le futur : ce que deviendra la réforme du collège

Vous savez quoi ? La réforme du collège a déjà eu lieu. Je parle bien de celle-là, qui doit entrer en vigueur en septembre 2016, elle a déjà eu lieu à peu de choses près, comme dans le film Retour vers le futur. Vous vous sentez un peu amnésique ? Alors voilà un premier indice pour vous rafraichir la mémoire : cette image mise en avant sur le site Internet du Ministère de l’Education Nationale, le 4 septembre (capture d’écran)

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Le monsieur à gauche de la Ministre, qui en cette rentrée lui donne opportunément une caution scientifique –à son corps défendant ou volontairement, il faudrait lui demander – à gauche sur l’image, donc, c’est Edgar Morin. Tous les profs, pas seulement les profs de philo, le situent quelque part dans leurs souvenirs. Mais ceux qui ont plus de 15 ans de carrière le situent encore mieux. En 2000 en effet, il était déjà là, lors de la précédente « réforme des collèges ». Facile pour moi de m’en souvenir, je commençais alors ma glorieuse carrière de prof et donc, débutant dans le métier, je prenais très au sérieux la réforme qui avait lieu sous mes yeux, censée bien sûr améliorer le système éducatif. Laissez-moi vous raconter cet épisode.

     Relier les savoirs : une excellente idée

A la fin sur siècle dernier, donc, pour améliorer la situation du collège, le Ministère s’inspire alors de ce qui s’élabore dans l’université, aux confins de la pédagogie et de la philosophie : Edgar Morin est mis en avant, lui qui publie alors un livre de référence qui fera date : « Relier les connaissances », le Seuil, 1999. Le projet est très intéressant, très séduisant sur le papier : l’argumentation du philosophe est vraiment solide. L’idée générale de ce projet éducatif est que les élèves prennent conscience des liens entre les champs de la connaissance et des savoir-faire. Pour Morin, il ne s’agit pas seulement de « relier les savoirs », mais aussi de rendre toutes les connaissances intelligibles par un nouvel ordonnancement cohérent, donc pédagogique. C’est ce qui s’appelle être visionnaire, non ?

     Souvenirs : la mise en place des IDD, TPE, travaux croisés

Deuxième indice pour se rafraichir la mémoire : transcrites dans les collèges, à partir de 2000, ces nouveautés s’appelaient IDD, travaux croisés, TPE en lycée. Concrètement, pour la mise en place, on avait procédé comme çà : deux heures par semaine, les élèves allaient rencontrer non pas un mais deux profs, dans la même salle de cours, pour mener un petit programme de recherche sur l’année, à la confluence entre les matières des 2 profs –d’où le nom IDD pour « itinéraire de découverte »... Mais voilà : 2 profs coûtent 2 fois plus cher qu’un seul. Et 2 heures de plus par semaine dans un emploi du temps déjà suffisamment chargé, çà fait encore plus. On avait donc aussi réduit le nombre d’heures des matières ordinaires. Et çà ne s’est pas fait de manière très claire : autant que je m’en souvienne, c’est là qu’on a donné aux Principaux de collège le pouvoir de choisir, pour chaque matière, entre un horaire « plafond » (par exemple : 3h30 d’histoire géo par semaine, ce qui était la norme avant) et un horaire « plancher » (3h d’histoire géo par semaine). Le tout lui permettant de trouver assez d’heures pour mettre en œuvre, donc, les IDD, en limitant les emplois du temps surchargés (pour les élèves) comme les dépenses de salaires (pour les profs). La modulation (modulation, moduler les horaires : de nouveaux mots entraient dans le vocabulaire du management public) était le seul motif de ressentiment des profs, et les syndicats dénonçaient alors l’ « aléatoire » de ces modulations. Mais les contestations restaient de basse intensité. Alors en voiture Simone ! A la rentrée 2000, tous les élèves de 5ème et 4ème suivaient donc un IDD, parfois appelé « travaux croisés » : ces « travaux » croisaient toutes les matières possibles : musique-technologie, maths-français, sciences naturelles – géographie… tout çà paraissait un peu bizarre au début, mais en fait, tous présentaient un véritable intérêt. En lycée, la même idée (-D, sic) prévalait avec la mise en place, deux ans plus tard, des TPE (Travaux Personnels Encadrés)

     Cà vous rappelle quelque chose ?

Bingo : la réforme des collèges, the réforme qui entrera en vigueur en 2016, donc, est à peu de choses près la même réforme que celle qui a été mise en place en 2000. Même projet pédagogique ; même mise en œuvre. A nouveau, les cadres de l’éducation nationale (principaux de collège, inspecteurs, formateurs…) ressortent le même argumentaire : les disciplines sont trop « cloisonnées », « les élèves s’y ennuient » (cette fois, même la ministre N. Vallaud-Belkacem a utilisé cette expression), on va enfin « donner du sens ». Les mots sont les mêmes qu’avant, les formules du genre « il faut leur apprendre à apprendre », on aurait dû les enregistrer il y a 15 ans, pour se prouver à quel point les mêmes sont resservies aujourd’hui, réchauffées après 15 ans dans le congélateur. A nouveau, aux parents d’élèves, aux enseignants et aux élèves, on essaye de faire croire que ce sera la-réforme-révolutionnaire-sans-changements-d’horaires.

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J’en veux pour preuve ce tableau explicatif diffusé par le Ministère depuis le printemps 2015. En haut du tableau, les horaires présentés sont les mêmes que depuis la dernière réforme (il s’agit bien sûr des « horaires plancher » pour la plupart). En bas, dans les diagrammes circulaires, la partie rouge, ce sont les « enseignements communs », qui devraient naturellement faire le total des matières, au dessus. Et bien en fait, non : pour retrouver toutes les disciplines, il faut rajouter les 3 ou 4 heures bleues, qui sont l’ « accompagnement personnalisé » et les « Enseignements Pratiques Interdisciplinaires » EPI (dont le contenu sera le même que les IDD). Les nouveaux dispositifs se feront donc à l’intérieur des disciplines, et cette fois avec un seul professeur, par séquences trimestrielles. La mauvaise foi du Ministère, visible sur le tableau, qui nous fait croire que les EPI seront un complément d’enseignement par rapport à aujourd’hui, est la même qu’en 2000. Pas grave me direz-vous, puisque ces nouveaux enseignements vont être intéressants. Comme le sont les IDD ?

     Mais où elles sont passées, ces IDD ?

Comme dans le film Retour Vers le Futur, au cœur de l’intrigue, il y a une affaire de disparition. Et c’est précisément ce qui est arrivé aux IDD, fleuron de la réforme de 2000. En effet, en 2002 la droite revint aux affaires et avec elle le souci de réduire les dépenses de l’Etat. (Précision pour les plus jeunes lecteurs : réduire les dépenses de l’Etat était alors un thème de droite. A l’époque, on pouvait comprendre la différence entre droite et gauche sans même avoir fait Sciences Po !) Et à l’époque, le premier poste de dépenses de l’Etat était l’Education nationale (nouvelle précision pour les jeunes lecteurs : à l’époque le premier poste de dépense de l’Etat n’était pas le paiement d’intérêts de la dette ; contrairement à aujourd’hui, l’Etat dépensait d’abord dans le réel). 2002, 2003, 2004 : on rabote sur la dernière nouveauté, les IDD et autres travaux croisés sont abandonnés. Au lycée, les TPE survivent de justesse, on les supprime en Terminale mais pas en classe de Première. A cette époque, il était cocasse d’entendre les recteurs, inspecteurs d’académie et principaux reprendre à leur compte les arguments qu’ils avaient combattu pas plus d’un an avant : « çà complique l’enseignement » « çà rend l’organisation des enseignements trop complexe », « les méthodes de ces IDD sont mal définies ». Et Alain Finkelkraut, alors très en vue, nous expliquait à la télé que les IDD et autres TPE ne consistaient qu’à faire des copier-coller pour remplir des dossiers insipides. C’était le cas, il faut le reconnaitre, pour les élèves les plus tire-au-flanc. Abandon, donc… mais à ce détail près : on ne revient pas pour autant sur la situation d’avant ! En effet, le nombre d’heures hebdomadaire des matières reste réduit, on reste en « horaires plancher » qui deviennent les horaires, tout simplement. Résultat des courses : un peu moins d’heures de cours pour les élèves, un peu moins d’heures de cours faites par les profs. Rajoutez à çà le nombre croissant d’élèves par classe et vous obtenez une belle économie.

     Alors demain ?

Cette petite leçon d’histoire nous donne toutes les raisons de penser que demain, c'est-à-dire dans un ou plutôt dans 2 ans, le même renversement qui a eu lieu au milieu des années 2000 se produise :

-s’il y a en 2017 une alternance au sommet de l’Etat, et c’est très probable, comme en 2002

-la préoccupation de faire des économies de salaire est toujours présente, et c’est un euphémisme,

-les arguments de la complexité, du flou, de l’improvisation pédagogique vis-à-vis des nouveautés de la réforme sont déjà posés par la plupart des syndicats et les fédérations de parents d’élèves, prêts à être repris par le futur gouvernement. En effet, celui qui arrivera en 2017 devra honorer quelques promesses électorales, recherchera de l’argent et la suppression de tout ou partie des « enseignements complémentaires » sera une des mesures les plus faciles à prendre pour économiser quelques piécettes, sur le dos du collège. Les élèves auront un peu moins de cours, et les recteurs, inspecteurs, formateurs… ressortiront donc du congélateur les arguments développés au milieu des années 2000 contre les TPE et IDD. Et on fera les étonnés face aux futurs résultats d’enquêtes du genre PISA. Je vous fiche mon billet que c’est ce qui se passera. On parie ?

Quoi qu'il arrive après 2017, les virages de bord du Ministère sur le sujet, tous les 5 ans depuis 15 ans, sont pris par les enseignants et les parents d’élèves avec de plus en plus de circonspection. Pire : cela tend à démontrer que la seule politique mise en œuvre est le recul des heures de cours pour faire des économies, puisque c’est le résultat, à moyen terme, de ces politiques. Réduction de l’ambition pour notre jeunesse, donc. A l’aune de cette réalité, l’ambition pédagogique de l’interdisciplinarité ne sont donc qu’un prétexte, un artifice de communication. Nous avions déjà regretté, dans un précédent billet de blog que les « collèges numériques » étaient prisonniers des stratégies de communication politiques : décidément, « la com » fait bien des dégâts.

Comme à la fin d’un film, cette affaire a une morale. Le système tourne en rond autour des mêmes totems, faute de vraiment savoir où il va. Pendant ce temps perdu, il y a des masses d’enfants qui entrent au collège avec des parents qui ne comprennent plus vraiment ce qu’on y fait et qui vont de plus en plus vers l’enseignement privé ou les cours particuliers. Et même si nous craignons que « le navire coule bien » (titre de notre blog), nous gardons l’espoir. D’abord parce que les solutions existent, pas forcément plus chères, du côté de l’orientation des élèves, ou de la remédiation qu’on ne fait toujours pas sérieusement. Mais aussi parce que cette répétition de l’histoire qui se produit sous nos yeux prouve, en creux, que les Français ne veulent pas entendre parler de réduction d’ambition pour l’école. Et çà, cocorico, on peut en être fiers.

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