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Billet de blog 30 août 2015

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Les faux-semblants de la journée de prérentrée

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Je vais vous raconter comment s’est déroulée la rentrée des profs dans votre collège de secteur. Facile : c’est partout pareil et c’est chaque année la même chose. Il s’agit d’une journée qui commence à 9h (8h30 chez les plus zélés, mais alors dans ce cas çà commence par un café d’accueil). Cette année nos 7100 collèges publics et privés accueillent normalement 3 157 555 élèves, encadrés par en moyenne 50 personnes, soit environ 15 professionnels par centaine d’élèves, mais avec une épidémie de temps partiels. Réunis dans la plus grande salle qu’on trouve, les personnels écoutent alors pendant une demi-heure à une heure le discours du ou de la principal(e) qui salue les nouveaux, présente les résultats du brevet puis rappelle aux profs que cette année, on va améliorer quelque chose au collège. On a deux ou trois, ou dix, ou quarante objectifs à atteindre cette année, puisqu’on a signé un contrat d’objectifs avec le Rectorat. Les profs ne le savent pas ? On leur rappelle pourtant chaque 1er septembre - ou 31 août -, le matin vers 9h25.

C’est simple : le ou la  principale part de la situation actuelle au plan des résultats scolaires, de l’absentéisme, des sanctions plus ou moins fréquentes. Il dessine sur un papier, puis sur une diapo (ces derniers temps on dit plutôt «  un slide » à la place de diapositive, çà donne l’impression qu’on invente quelque chose), un scénario d’amélioration pour les 3 à 5 prochaines années, il le fait approuver au Conseil d’Etablissement puis invite l’inspecteur d’académie du coin à le signer. Alors, vient le temps de l’application : on essaye de se conformer au projet. D’où l’intérêt d’en parler à la rentrée, à l’occasion de la communication d’un indicateur chiffré, à savoir le taux de réussite à l’examen final qui a eu lieu fin juin, 2 mois plus tôt.

Contrat d'objectifs ?

A ce stade de la présentation, le bon sens voudrait qu’on applaudisse tous des deux mains : l’Education Nationale est donc capable de s’améliorer, puisqu’elle se donne des objectifs d’amélioration ! C’est le bon sens, c’est le progrès.

Un contrat d’objectifs de collège fait quelques pages, quelques tableaux et quelques objectifs (ici celui du collège de Segré pour 2012-2016)

J’y croyais, quand j’ai commencé il y a 16 ans. Parce que si si, il y a 16 ans, ces contrats existaient déjà. Ils existaient déjà ! Si les objectifs successifs avaient été atteints, ou même un sur deux seulement, on en serait partout à 350% de réussite (au moins). Mais voilà : à la fin du siècle dernier, ils étaient déjà autant connus qu’ils ne le sont aujourd’hui, c'est-à-dire par le principal et son adjoint, c’est à peu près tout. Je me souviens bien, il y a 16 ans, de la réaction de la secrétaire de la principale quand j’ai demandé à consulter le fameux contrat d’objectifs : « hein ? mais pourquoi vous voulez voir çà ? Repassez, là j’ai pas trop le temps » (c’était à la Cité scolaire Charlemagne, à Thionville en Moselle. « Charlemagne » Parce qu’à Thionville il y avait un palais carolingien, et il est fort possible que Charlemagne ait écrit son ordonnance sur les écoles ici même… c’est à savoir çà quand même). Bref… inutile de préciser que je n’ai jamais vu ce contrat d’objectifs. Mais enfin j’avais compris l’essentiel : après tout l’objectif était d’augmenter le taux de réussite des élèves. Y a que çà qui compte, non ? Et que les élèves se sentent bien dans leur collège, parce que c’est un objectif de bon sens. A Thionville sous les auspices de Charlemagne, ou dans n’importe quel collège en France, la situation n’est pas très différente. Ce management par indicateurs donne parfois lieu à des objectifs hilarants. Par exemple, vu en juin dernier sur le panneau d’affichage de la salle des profs du collège de Hayange (oui, celle du Front National) « taux de parents répondant aux invitations aux réunions parents-profs : 2014-2015 : 65% Objectif pour 2015-2016 : 55% ». Même si çà s’explique par le fait que l’année d’avant on était à 40%, la situation est cocasse. En effet, on ne peut pas augmenter l’objectif de l’année suivante : il faudrait de nouvelles réunions, de nouvelles signatures…

La situation vous inspire peut-être ces lieux communs : « L’Education Nationale est ingouvernable » « Ici le corporatisme l’emporte sur le service public rendu »… au Rectorat on fait plutôt des slides avec des formules comme « difficultés à faire en sorte que les projets d’établissement soient véritablement partagés », mais çà veut dire la même chose.

Courir plusieurs lièvres à la fois ?

J’y crois encore, au management par contrat, ou par projet. Pour avoir passé des semaines en immersion dans les entreprises afin de mieux orienter les élèves (merci à l’association Entreprendre en Lorraine Nord –parce que Thionville est au nord de la Lorraine - d’organiser ces stages d’observation pour profs), je ne suis pas dupe du fait que le management par projet ou contrat fut une mode dans le management, maintenant passée mais sur laquelle l’Education Nationale s’est arrêtée. Ce mode de management peut donc être toujours bon, mais voilà : une quinzaine d’années dans la « boutique » Education Nationale m’ont fait comprendre qu’on courait après plein d’objectifs en même temps, dont certains radicalement opposés. Pendant qu’on veut augmenter le taux de réussite (et faire en sorte que les élèves se sentent bien dans leur collège, parce que c’est toujours autant le bon sens), on augmente sensiblement le nombre d’élèves par classe. Pendant qu’on met en place des « devoirs communs » pour que les élèves s’entrainent, les inspecteurs suggèrent aux profs de donner les questions à l’avance pour ne pas pénaliser les plus faibles. Pendant qu’on essaye de se dépatouiller avec des classes déjà trop hétérogènes, on nous promet la fin des sections adaptées (SEGPA) pour les prochaines années… Des paradoxes comme çà, il y en a des tas. C'est un peu comme courir plusieurs lièvres à la fois. Mais parfois le paradoxe est directement écrit dans le projet d’établissement. Ainsi on y voit souvent se cotoyer (objectif n°3) « réduire le nombre d’actes d’incivilités » et (objectif n°5) « réduire le nombre de sanctions »… si l’on renonce aux « sanctions » (objectif 5) est-ce pour autant qu’on va accentuer la prévention pour atteindre l’objectif 3 ? Pas du tout, pas un mot sur le sujet.

Alors voilà, la réunion de rentrée se termine, on a entendu quelques objectifs ; les élèves ne sont pas encore là, et ils sont déjà un peu / beaucoup oubliés.  Quand ils arriveront, la nécessité de parer au plus pressé et de satisfaire tout le monde va vite prendre le dessus. Et la galère du collège voguera comme elle pourra toute l’année scolaire. Les élèves essayeront d’apprendre, ou n'essayeront même pas, avec les résultats que l’on sait. Les profs se désinvestiront encore un peu plus, lassés . Les chefs d’établissement, les Recteurs, le ministre, eux, auront peut-être quelques indicateurs satisfaisants, leur permettant de croire, ou simplement de dire, que « tout ne va pas si mal ».

"Tout va bien au collège. Le navire coule bien"

Ou alors, un peu plus dépités, ils pourront dire comme l’un d’entre eux qu’"au collège, tout va bien. Le navire coule bien". Cette métaphore du navire qui coule (bien) correspond bien à notre état des lieux. Elle est réaliste, elle nous fait entrevoir l’ampleur de la refondation nécessaire pour que le collège unique tienne ses promesses.

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