A la Manufacture d’Idées.

La Manufacture d’Idées, un festival dédié aux sciences humaines et sociales qui se tient depuis quelques années dans le village de Hurigny en Saône-et-Loire, à deux pas de Mâcon. Thème de l’année: formes de vie, et surtout formes possibles de la société humaine face à ses défis actuels.

Ceci n’est en aucun cas un compte-rendu de festivalier, que l’on trouvera par ailleurs sur le site (1) dès la mise en ligne des vidéos. Encore moins un commentaire ou une critique des propos de personnalités invitées telles les anthropologues Philippe Descola et James Scott, ou le philosophe Dominique Bourg, parmi ceux et celles que j’ai eu l’occasion d’écouter. C’est un melting pot des diverses idées et analyses que j’ai pu saisir au vol à travers l’écrin de verdure du château d’Hurigny, retissées dans un récit non officiel mâtiné de références venues d’ailleurs.

A l’origine fut le feu.

Le feu de cuisine surtout, celui permettant une opération de pré-digestion des aliments par la cuisson libérant ainsi de l’énergie pour autre chose que la digestion. De ce fait l’intestin humain est bien plus court que celui des singes, et c’est le cerveau qui a profité de ce détournement énergétique.

Cerveau qui a produit, entre autres, le naturalisme des Lumières présenté comme une approche scientifique de la Nature distinguant l’humain du reste, un reste disponible pour l’exploitation et base du capitalisme de prédation. Mais cerveau qui, en d’autres temps comme en d’autres lieux encore aujourd’hui, décrit aussi le monde sous d’autres formes: animiste (2) ou totemiste (3) par exemple. En de vastes régions du monde mais en Europe aussi, jusqu’à la Renaissance, régnait l’analogisme, une manière pour classifier le monde selon des correspondances entre des êtres, humains ou non, basées sur l’intériorité et la physicalité (4).

Aux interfaces entre ces éco-socio-systèmes, ces groupes, ces clans se retrouvent, parfois malgré eux, les médiateurs ou « diplomates ». Médiation parfois plus facile, semble-t-il, à réaliser entre humains et loups qu’entre humains de sociétés différentes mais tous ont en commun le fait d’habiter un territoire qui n’est pas infini.

De la Terre à la norme.

Le vaisseau orbital Terre est un territoire finit sur lequel apparaissent, aujourd’hui, un million de nouveaux êtres humains par semaine. L’habitabilité de ce vaisseau est remise en question depuis que l’explosion productiviste laisse percevoir ses limites. Les institutions étatiques, opérant à travers des systèmes de coercition et de prédation appelés « normes », ne tolèrent pas l’action locale, la révolte créative, l’expérimentation « hors normes ».

Le but premier de l’écriture fut technocratique: comptabilité et établissement de normes à partir desquelles il devenait possible de mesurer des déviations. Les récits oraux sont, ou étaient, mouvants, adaptés aux circonstances du moment. La norme écrite, elle, oblige les circonstances à s’adapter et justifie la coercition. Le refus de prendre connaissance de la norme, allant jusqu’à l’alletrisme (illestrisme volontaire) est une technique de résistance invisible ou « infrapolitique ».

Les normes codifient la logique exploitative et coercitive actuelle. La nécessité d’explorer de nouvelles notions d’habitabilité, de rapport au territoire, d’architecture, d’alimentation, d’éducation et de distribution du pouvoir politique impliquent une expérimentation en dehors du diktat institutionnel et, donc, l’établissement d’un rapport de force entre société et Etat.

Rapport illustré par la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (5) où une agriculture soutenable s’expérimentait avant les déluges de lacrymos. Illustré aussi par celle du Bure (6) où, plutôt qu’occuper illégalement des lieux en danger, les opposants à la logique institutionnelle s’installent par la voie légale, en achetant de vieilles maisons sur place, rendant de ce fait plus difficile leur éviction par les forces de l’ordre dominant.

Anthropologie anarchiste.

Cette forme de résistance peu documentée et peu visible dans l’espace politico-médiatique relève aussi de l’infrapolitique, au même titre que l’alletrisme cité plus haut, ou la migration de populations.

L’anthropologie anarchiste, justement, étudie les mécanismes de défense de la société envers la prédation de l’Etat, prédation éternellement renouvelée de Révolution en Révolution:

"Chaque révolution engendre un Etat encore plus répressif que le précédant. Quand la Révolution devient l’Etat, elle devient mon ennemie." James Scott

Cette bataille entre société et Etat prend plusieurs formes, celles que l’on voit lors des manifestations et pétitions diverses et variées mais aussi celles que l’on ne voit pas, celles qui se situent dans l’infrapolitique, sous le radar public. Typique des révoltes paysannes et des populations qui migrent pour échapper à la prédation, à la corruption ou à la simple incompétence des Etats.

L’évolution sociale débutant voici 10 000 ans, avec la domestication des plantes, a modifié la « Nature » par la création de nouveaux habitats, tels les villages et les villes, où s’opère une forme de sélection naturelle: rongeurs et parasites se font une place à côté des humains, des stocks de graines et des animaux domestiques, initiant de ce fait de nouvelles maladies et épidémies. Il faudra de l’ordre de 4 000 ans entre la première domestication de la flore et l’établissement de structures humaines viables.

Etat, capitalisme et travail.

Les Etats nécessiteux en ressources institutionnalisent l’esclavagisme, fondement du capitalisme. L’invention du concept de « valeur du travail », cher à John Locke, servirait avant tout à légitimer l’esclavagisme et la propriété aristocratique. Ce qui rejoint ma propre positon quand au salariat qui, de par l’existence d’un contrat de subordination entre employeur et employé, n’est qu’une manière moderne de justifier l’esclavagisme. Un esclavagisme désormais encadré par un code du travail compensant plus ou moins les méfaits naturels de la subordination, mais l’expansion massive du travail morcelé, dénué de sens, surveillé par quantité de garde-chiourmes électroniques renforce magnifiquement le trait de sa réalité sous-jacente.

Le salut par le travail, donc la propriété, fondement de la religion économique moderne en remplacement du christianisme. En effet ici à Cluny, d’où j’écris, la fameuse abbaye un temps centre mondial de la Chrétienté fut fondée, selon les sources officielles du moins, par un noble local désireux d’acheter le salut de son âme en faisant un don à l’Eglise. Dans la religion économique on achète le salut par un travail dont la valeur se mesure par la consommation qu’il permet. Pire encore pour les classes dites « de loisir » selon Thorstein Veblen, celles qui ne travaillent pas de leurs mains mais manipulent les symboles, le salut est à celui ou celle faisant état de la consommation la plus ostentatoire (8).

Le travail a par ailleurs l’avantage d’occuper les esprits, tout comme le moine doit avoir les mains occupées par la terre et la tête occupée par dieu. Occuper les terres et les esprits évite le risque de penser, seules les classes de loisir possèdent ce luxe et elles l’utilisent pour contrôler la relation sociale. Ainsi on s’offusquera qu’un balayeur de rue gagne 4 000 euros par mois mais on trouvera normal qu’un type courant derrière un ballon gagne un million d’euros sur la même période.

Vers une nouvelle spiritualité.

D’où les questions de la finalité que l’on donne à la vie, du vide spirituel inhérent au consumérisme et au rapport technocratique entre Etat et peuple. La nécessité d’une transition écologique nous apparaît sous le forme de la raréfaction des ressources naturelles, de la pollution, du réchauffement climatique, de la disparition des insectes et pourtant nous constatons l’intensification consumériste mondiale.

A cela plein de raisons, ne serait-ce que l’impossibilité de refuser à des milliards de Chinois, d’Indiens et autres d’aspirer à la consommation que nous connaissons ici en occident depuis des décennies. Mais l’écologie institutionnelle reste un leurre, voire un cache-sexe de la dictature numérique tout comme le développement durable est le cache-sexe du productivisme.

Certains en appellent donc au retour de formes spirituelles susceptibles de recréer un lien social, un ensemble de valeurs qui ne seraient plus basées sur la consommation et la technologie. De la science contemplative d’Aristote au monisme reflexif de Dominique Bourg, en passant par les voies animistes ou chamaniques et la création d’espaces d’expression des croyances, recréer un cadre permettant une relation au monde apaisée.

Un pilier d’une nouvelle spiritualité pourrait être la critique des besoins mais d’autres spiritualités existent, telles le scientisme qui compte tout résoudre par la technologie, ou le transhumanisme (9) qui espère donner à l’humain (lesquels?) les moyens de se protéger voire de s’extraire de tout environnement détérioré.

La grande question, évidemment, est de comment passer de toutes ces idées et analyses partagées par un petit milieu intello au public en général? Comment créer de nouveaux récits, comment faire en sorte que ces questions se retrouvent au centre du débat public? L’Etat ne pense qu’en termes de comptabilité, de normes, de politique court-termiste, d’agitation photogénique. Il est réactionnaire par essence, et de surcroît généralement aux mains d’intérêts particuliers. Il s’opposera aux expériences qui lui échappent, qui refusent ses normes et préférera la dictature à la remise en cause de son pouvoir. L’Etat, dans une perspective écologiste, est sans doute plutôt du côté du problème que de la solution.

C’est donc loin d’être gagné mais ce n’est finalement que la continuité, à une échelle désormais mondiale, d’un combat mené par les sociétés dites primitives et que l’anthropologue Pierre Clastres résumait ainsi dans son ouvrage « La Société contre l’Etat »:

"Les sociétés premières ne sont pas des sociétés qui n’auraient pas encore découvert le pouvoir et l’État, mais au contraire des sociétés organisées pour éviter que l’État n’apparaisse."

 https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Clastres

 

 

Liens et sources:

(1) http://lamanufacturedidees.org/edition-2019/

(2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Animisme

(3) https://fr.wikipedia.org/wiki/Tot%C3%A9misme

(4) https://fr.wikipedia.org/wiki/Analogisme

(5) https://zerhubarbeblog.net/2017/11/29/depuis-la-zad-de-notre-dame-des-landes/

(6) https://zerhubarbeblog.net/2018/03/08/retour-a-bure-mars-2018/

(7) https://www.superprof.fr/ressources/scolaire/droit/droit-consitutionnel/sciences-po/fiction-de-l-etat-de-nature.html

(8) https://fr.wikipedia.org/wiki/Thorstein_Veblen

(9) https://zerhubarbeblog.net/2015/07/31/transhumanisme-2-0-big-futur-ou-big-delire/

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