Vers une fin de partie pour les USA en Syrie?

On n’en parle plus trop dans les médias français mais nous sommes apparemment proches d’un événement aussi stratégique que symbolique en Syrie: le retrait des troupes américaines, actuellement basées à al-Tanf sur la frontière irako-syrienne, et dans le Nord du pays à al-Hasaka et Deir-Ezzour.

Comme décrit dans un précédant article (1), la présence US en Syrie, présence tout à fait illégitime au sens où elle existe en dépit de la volonté du gouvernement syrien, représente un enjeu majeur à plusieurs niveaux: dans la lutte entre Israël et l’Iran d’une part, les israéliens voulant que les Américains restent afin de maintenir la pression sur l’Iran comme sur le pouvoir syrien. Dans la lutte contre Daesh d’autre part, l’armée US justifiant sa présence en Syrie par la menace d’une résurgence des islamistes (2).

 Donald Trump, par contre, dit depuis le début qu’il veut retirer les forces US de Syrie, et s’il ne l’a pas encore fait c’est parce qu’il a face à lui une très forte opposition constituée d’une part du lobby israélien représenté par son propre beau-fils Jared Kushner, et d’autre part par la hiérarchie militaire. Il semble néanmoins que Trump est de moins en moins convaincu par les arguments de ces parties, et qu’il craint sérieusement que maintenir une force US dans un environnement aussi hostile ne peut que mal se terminer. Pour les soldats US d’une part, et pour lui politiquement d’autre part.

En effet, autant le gouvernement irakien du Premier Ministre Haidar Abadi reste officiellement allié des USA, autant les forces de sécurité irakiennes (Hashd al-Shabi) sont d’un autre avis et en veulent aux USA d’avoir laissé des avions, présumés israéliens, bombarder leurs positions sur la frontière irako-syrienne. De plus les milices chiites irakiennes, financées par l’Iran et apparemment victimes d’une récente attaque américaine (3), ne demandent qu’a en découdre.

Bref, la situation devient de plus en plus explosive et les forces US sur place s’apprêtent à revivre l’enfer irakien où tout le monde, chiites et sunnites, se liguait contre eux. Trump semble s’en rendre compte et semble vouloir refuser de sacrifier ses soldats pour faire plaisir aux israéliens, et tant pis pour les dernières poches de résistance de Daesh – les Irakiens et les Syriens n’auront qu’a s’en occuper.

Un autre aspect important est évidement la relation russo-américaine, et la préparation d’un sommet Trump-Poutine prévu à Helsinki pour le 16 juillet (4). Les Russes restent maîtres du jeu en Syrie et ont tout intérêt à voir partir les américains, il est donc probable que Poutine offrira à Trump des garanties visant à le rassurer. Suffiront-elles?

En effet l’intérêt premier de Trump, après la sécurité de ses troupes, est la sécurité d’Israël. Poutine pourrait lui promettre de garder les forces iraniennes et du Hezbollah à distance, mais sans doute pas d’empêcher une éventuelle tentative des Syriens de provoquer Israël sur la question du plateau du Golan, territoire syrien envahi par Israël au terme de la guerre des Six Jours, et unilatéralement annexé par Israël en avril 2016 (5).

On peut penser que face à la situation tendue sur la frontière irako-syrienne, face au fait que le changement de régime en Syrie voulu par l’Occident est définitivement raté, face au fait que les islamistes de tous bords – affiliés al-Qaïda comme Daesh – sont globalement défaits même si la Turquie en réincorpore un maximum dans ses propres forces anti-Kurdes, Trump estimera qu’il n’a plus rien à gagner et tout à perdre à rester en Syrie.

Pourtant un tel départ, sans contre-partie politique, signerait aux yeux du monde la réalité de l’impotence américaine. Quinze années de guerre au Moyen-Orient arriver à quoi? Un rapprochement de l’Irak et de l’Iran (tous deux sous domination chiite) totalement contraire aux intérêts américains et israéliens, la destruction de la Libye au bénéfice de personne sinon des bandits, la destruction de la Syrie sans changement de régime, le retour en force de la Russie sur ce théâtre. Tout ce que les Occidentaux, sous leadership US, on pu faire de positif est la guerre contre Daesh, entité terroriste au départ financée par l’Arabie saoudite et… les USA.

Bref, une débâcle que les Américains vont sans doute essayer de minorer en proposant aux Russes de les soutenir dans le fameux « Deal of the century » proposé par Trump pour « résoudre » le conflit israelo-palestinien (6): l’idée est de renverser Mahmoud Abbas et de se passer de l’agence des Nations Unies qui récolte et redistribue l’aide internationale aux Palestiniens (UNRWA), en versant ces aides directement aux pays où résident des réfugiés palestiniens. Ce faisant, on élimine la notion même de « réfugiés ».

Le « deal » impliquerait également de maintenir voire renforcer la séparation entre la bande de Gaza (tenue par le Hamas) et le reste des territoires pour éviter toute « recombination » politique palestinienne, Gaza bénéficiant alors en contrepartie d’une aide particulière au développement économique. Ce que les Palestiniens appellent la conspiration entre Israël, les USA, l’Egypte et l’Arabie saoudite en vue de se débarrasser définitivement de la question palestinienne.

Il est peu probable que Poutine s’engage dans de telles manœuvres alors qu’il a toujours soutenu Abbas et le principe d’un Etat palestinien indépendant, mais il faudra attendre au moins la clôture du sommet de Helsinki pour en savoir plus. Quoi qu’il en soit tout semble mener à une fin de partie pour les USA en Syrie, en espérant que ce n’est pas pour recommencer avec l’Iran.

Notes:

(1) https://zerhubarbeblog.net/2018/04/10/pour-chlore-al-qaida-en-syrie/

(2) http://www.businessinsider.fr/us/trump-syria-us-troops-withdraw-2018-4

(3) http://www.arabnews.com/node/1328016/middle-east

(4) https://www.telegraph.co.uk/news/2018/06/28/summit-donald-trump-vladimir-putin-held-helsinki/

(5) https://zerhubarbeblog.net/2017/03/21/syrie-israel-semmele/

(6) https://www.haaretz.com/middle-east-news/trump-s-deal-of-the-century-for-middle-east-peace-might-live-or-die-in-cairo-1.6199973

Source: https://ejmagnier.com/2018/07/05/us-forces-leaving-al-tanfand-syria-russia-remains-in-the-levant/

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