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Billet de blog 13 févr. 2015

Rafales pour le Caire: la Libye fumeux

La signature de la vente de 24 avions de chasse Rafale et d’une frégate couronne une superbe opération de marketing du complexe militaro-industriel français, qui restera certainement dans les manuels didactiques des apprentis dictateurs, meurtriers de masse et terroristes en costume-cravate. Du beau boulot, illustrant à merveille l’insondable hypocrisie, corruption et communauté d’intérêts de tout ce beau monde qui adore nous faire la leçon sur les « valeurs » de la République. MDR, le « M » étant malheureusement à prendre au sens premier.

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La signature de la vente de 24 avions de chasse Rafale et d’une frégate couronne une superbe opération de marketing du complexe militaro-industriel français, qui restera certainement dans les manuels didactiques des apprentis dictateurs, meurtriers de masse et terroristes en costume-cravate. Du beau boulot, illustrant à merveille l’insondable hypocrisie, corruption et communauté d’intérêts de tout ce beau monde qui adore nous faire la leçon sur les « valeurs » de la République. MDR, le « M » étant malheureusement à prendre au sens premier.

Reprenons. Le contexte date de 2005 avec les accords entre Sarkozy et Kadhafi sur le sujet du financement de la campagne électorale du premier en vue de l’élection présidentielle de 2007. Médiapart a consacré de nombreuses pages à cette enquête, dont les conclusions n’ont jamais été démenties, Sarkozy ayant juste tenté, sans succès, de faire croire que les documents incriminant cités par Médiapart étaient des faux. Je cite un paragraphe d’un article de Médiapart datant de novembre 2014: « … le dossier libyen nous met en présence d’une réalité autrement spectaculaire et ravageuse : la corruption d’un clan politique français par l’argent d’un pays étranger, alors sous un régime dictatorial. Une corruption qui, de plus, a accompagné la mainmise de ce clan sur l’appareil d’État, jusqu’en son sommet, par le financement occulte de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007. Une corruption, enfin, dont on ne peut pas exclure que ses secrets inavouables aient joué un rôle en 2011 dans l’interventionnisme militaire français en Libye, précipitant la chute et la mort d’un dictateur qui avait été reçu en grande pompe à Paris. »

Je remplacerais sans problème le « on ne peut pas exclure » par « on doit sérieusement considérer » que le lèse-majesté de Kadhafi à l’égard de Sarkozy (souvenez-vous de l’incroyable bouffonnerie que constitua cette visite officielle de décembre 2007, qui doit encore hanter les esprits des fonctionnaires affectés au protocole et à l’encadrement du clan Kadhafi). Non seulement Kadhafi s’est amusé à humilier Sarkozy, mais en plus il ne lui a rien acheté alors que le complexe militaro-industriel français espérait bien lui fourguer armes et installations nucléaires!

Quelques années plus tard, Kadhafi doit faire face à un soulèvement populaire (du moins présenté comme tel) qui s’enracine à Benghazi à partir de février 2011. Dès mars 2011, Kadhafi a presque maté la rébellion dont la direction politique, le Conseil National de Transition, appelle l’ONU à l’aide. C’est l’occasion rêvée pour Sarkozy de prendre sa revanche et faire taire Kadhafi une fois pour toutes, les bruits de casseroles du financement libyen de sa campagne présidentielle devenant sans doute des plus énervants. Dès mars 2011 Sarkozy, à la surprise générale car c’est aller un peu vite en besogne, reconnait le CNT comme « représentant légitime du peuple libyen ».  Il associe cela à la demande d’une zone d’exclusion par l’ONU, qui n’est dans un premier temps suivie par personne hors les anglais. Mais Sarkozy est pugnace et son ministre des affaires étrangères Alain Juppé  (tiens, faudra penser à lui en reparler, à ce bon Mr Juppé, de l’affaire libyenne…) arrive à racoler un groupe de pays, dont les USA, pour voter la résolution 1973 des Nations Unies instaurant une zone d’exclusion aérienne au-dessus du territoire libyen.

Résolution que Kadhafi respecte, mais le CNT affirme qu’il s’agit d’une ruse et l’escalade se poursuit. La France est le pays leader de cette opération (dite Opération Harmattan) avec 72 avions engagés. Elle a refusé de transformer cette opération en une opération sous l’égide de l’OTAN pour ne pas froisser ses amis arabes.

Les forces gouvernementales libyennes sont rapidement anéanties et, dès octobre 2011 et la liquidation sommaire de Kadhafi, le pays sombre dans un chaos total: deux gouvernements, des groupes armés qui font la loi un peu partout, et les islamistes qui prennent rapidement possession du nouveau bac à sable que les Occidentaux viennent de leur donner.

La France a réussi à faire taire Kadhafi et à créer une zone d’insécurité aux portes de l’Egypte, elle-même engagée dans un processus révolutionnaire depuis le 25 janvier 2011, suivie de l’éviction le 11 février 2011 du bon copain de l’establishment français qu’était Hosni Moubarak. Ca tombe plus que bien: la destruction de la Libye et l’appel d’air islamiste ne peut que mettre des bâtons dans les roues de la révolution égyptienne, et l’argument sécuritaire associé à l’incurie des Frères Musulmans élus en juin 2012 ouvre la dernière phase du jeu. Renversé par un coup d’état militaire en juillet 2013, le régime islamiste de Morsi fait place au retour de la situation que connaissait l’Egypte au début de 2011: un Moubarak-bis sous la main de fer du nouveau despote Abdel Fattah al-Sissi. Un pays remis en coupe réglée par une armée et une police intouchables, la disparition de quasiment tous les gains sociaux et démocratiques durement gagnés pendant la révolution, et le retour d’un excellent partenaire pour le business de l’énergie et des armes.

En remerciement pour la création du chaos libyen et de son support traditionnel aux dictatures du coin, l’Egypte a signé pour l’achat de Rafales, que le contribuable français finira sans doute par payer en grande partie mais ce n’est pas grave: l’ordre traditionnel a été rétabli.

Cela prouve encore une fois à quel point les discours bien-pensants de nos hypocrites et irresponsables politiques, relayés par des médias de masse vides de toute compétence analytique, ne sont que du vent. En l’occurrence ce vent s’appelle l’Harmattan et permet de souffler un peu de sable sur les ravages de la corruption d’Etat, dissimulant ainsi au peuple naïf les horreurs commises en son nom.

Billet d'origine sur Rhubarbe.net

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