Vincent Verschoore
Blogueur et photographe.
Abonné·e de Mediapart

396 Billets

1 Éditions

Billet de blog 13 févr. 2015

Vincent Verschoore
Blogueur et photographe.
Abonné·e de Mediapart

Rafales pour le Caire: la Libye fumeux

La signature de la vente de 24 avions de chasse Rafale et d’une frégate couronne une superbe opération de marketing du complexe militaro-industriel français, qui restera certainement dans les manuels didactiques des apprentis dictateurs, meurtriers de masse et terroristes en costume-cravate. Du beau boulot, illustrant à merveille l’insondable hypocrisie, corruption et communauté d’intérêts de tout ce beau monde qui adore nous faire la leçon sur les « valeurs » de la République. MDR, le « M » étant malheureusement à prendre au sens premier.

Vincent Verschoore
Blogueur et photographe.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La signature de la vente de 24 avions de chasse Rafale et d’une frégate couronne une superbe opération de marketing du complexe militaro-industriel français, qui restera certainement dans les manuels didactiques des apprentis dictateurs, meurtriers de masse et terroristes en costume-cravate. Du beau boulot, illustrant à merveille l’insondable hypocrisie, corruption et communauté d’intérêts de tout ce beau monde qui adore nous faire la leçon sur les « valeurs » de la République. MDR, le « M » étant malheureusement à prendre au sens premier.

Reprenons. Le contexte date de 2005 avec les accords entre Sarkozy et Kadhafi sur le sujet du financement de la campagne électorale du premier en vue de l’élection présidentielle de 2007. Médiapart a consacré de nombreuses pages à cette enquête, dont les conclusions n’ont jamais été démenties, Sarkozy ayant juste tenté, sans succès, de faire croire que les documents incriminant cités par Médiapart étaient des faux. Je cite un paragraphe d’un article de Médiapart datant de novembre 2014: « … le dossier libyen nous met en présence d’une réalité autrement spectaculaire et ravageuse : la corruption d’un clan politique français par l’argent d’un pays étranger, alors sous un régime dictatorial. Une corruption qui, de plus, a accompagné la mainmise de ce clan sur l’appareil d’État, jusqu’en son sommet, par le financement occulte de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007. Une corruption, enfin, dont on ne peut pas exclure que ses secrets inavouables aient joué un rôle en 2011 dans l’interventionnisme militaire français en Libye, précipitant la chute et la mort d’un dictateur qui avait été reçu en grande pompe à Paris. »

Je remplacerais sans problème le « on ne peut pas exclure » par « on doit sérieusement considérer » que le lèse-majesté de Kadhafi à l’égard de Sarkozy (souvenez-vous de l’incroyable bouffonnerie que constitua cette visite officielle de décembre 2007, qui doit encore hanter les esprits des fonctionnaires affectés au protocole et à l’encadrement du clan Kadhafi). Non seulement Kadhafi s’est amusé à humilier Sarkozy, mais en plus il ne lui a rien acheté alors que le complexe militaro-industriel français espérait bien lui fourguer armes et installations nucléaires!

Quelques années plus tard, Kadhafi doit faire face à un soulèvement populaire (du moins présenté comme tel) qui s’enracine à Benghazi à partir de février 2011. Dès mars 2011, Kadhafi a presque maté la rébellion dont la direction politique, le Conseil National de Transition, appelle l’ONU à l’aide. C’est l’occasion rêvée pour Sarkozy de prendre sa revanche et faire taire Kadhafi une fois pour toutes, les bruits de casseroles du financement libyen de sa campagne présidentielle devenant sans doute des plus énervants. Dès mars 2011 Sarkozy, à la surprise générale car c’est aller un peu vite en besogne, reconnait le CNT comme « représentant légitime du peuple libyen ».  Il associe cela à la demande d’une zone d’exclusion par l’ONU, qui n’est dans un premier temps suivie par personne hors les anglais. Mais Sarkozy est pugnace et son ministre des affaires étrangères Alain Juppé  (tiens, faudra penser à lui en reparler, à ce bon Mr Juppé, de l’affaire libyenne…) arrive à racoler un groupe de pays, dont les USA, pour voter la résolution 1973 des Nations Unies instaurant une zone d’exclusion aérienne au-dessus du territoire libyen.

Résolution que Kadhafi respecte, mais le CNT affirme qu’il s’agit d’une ruse et l’escalade se poursuit. La France est le pays leader de cette opération (dite Opération Harmattan) avec 72 avions engagés. Elle a refusé de transformer cette opération en une opération sous l’égide de l’OTAN pour ne pas froisser ses amis arabes.

Les forces gouvernementales libyennes sont rapidement anéanties et, dès octobre 2011 et la liquidation sommaire de Kadhafi, le pays sombre dans un chaos total: deux gouvernements, des groupes armés qui font la loi un peu partout, et les islamistes qui prennent rapidement possession du nouveau bac à sable que les Occidentaux viennent de leur donner.

La France a réussi à faire taire Kadhafi et à créer une zone d’insécurité aux portes de l’Egypte, elle-même engagée dans un processus révolutionnaire depuis le 25 janvier 2011, suivie de l’éviction le 11 février 2011 du bon copain de l’establishment français qu’était Hosni Moubarak. Ca tombe plus que bien: la destruction de la Libye et l’appel d’air islamiste ne peut que mettre des bâtons dans les roues de la révolution égyptienne, et l’argument sécuritaire associé à l’incurie des Frères Musulmans élus en juin 2012 ouvre la dernière phase du jeu. Renversé par un coup d’état militaire en juillet 2013, le régime islamiste de Morsi fait place au retour de la situation que connaissait l’Egypte au début de 2011: un Moubarak-bis sous la main de fer du nouveau despote Abdel Fattah al-Sissi. Un pays remis en coupe réglée par une armée et une police intouchables, la disparition de quasiment tous les gains sociaux et démocratiques durement gagnés pendant la révolution, et le retour d’un excellent partenaire pour le business de l’énergie et des armes.

En remerciement pour la création du chaos libyen et de son support traditionnel aux dictatures du coin, l’Egypte a signé pour l’achat de Rafales, que le contribuable français finira sans doute par payer en grande partie mais ce n’est pas grave: l’ordre traditionnel a été rétabli.

Cela prouve encore une fois à quel point les discours bien-pensants de nos hypocrites et irresponsables politiques, relayés par des médias de masse vides de toute compétence analytique, ne sont que du vent. En l’occurrence ce vent s’appelle l’Harmattan et permet de souffler un peu de sable sur les ravages de la corruption d’Etat, dissimulant ainsi au peuple naïf les horreurs commises en son nom.

Billet d'origine sur Rhubarbe.net

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
#MeToo, 5 ans après : notre émission spéciale
Le 5 octobre 2017, un mot-dièse va faire le tour de la planète : #MeToo (« moi aussi »), une expression pour dire haut et fort les violences sexistes et sexuelles. Cinq ans plus tard, les rapports de domination, de pouvoir, ont-ils vraiment changé ?
par À l’air libre
Journal
MeToo, plus de cinq ans d’enquêtes
Parmi les centaines d’articles publiés et émissions réalisées par Mediapart, ce dossier rassemble une sélection d’enquêtes marquantes, du monde du travail à celui de la musique, de la politique au cinéma, et fait la chronique des défaillances de la justice.
par La rédaction de Mediapart
Journal
Face aux affaires, l’opposition s’indigne, l’exécutif se terre
Les dernières mises en cause par la justice de deux figures du pouvoir, Alexis Kohler et Éric Dupond-Moretti, sont venues perturber mardi la rentrée parlementaire. Face à des oppositions plus ou moins véhémentes, l’exécutif et la majorité en disent le moins possible, en espérant que la tempête passe.
par Christophe Gueugneau et Ilyes Ramdani
Journal — Exécutif
Kohler, Dupond-Moretti : et soudain, il ne se passa rien
Le président de la République n’a pas jugé nécessaire de réagir après l’annonce du procès à venir de son ministre de la justice et de la mise en examen de son bras droit. Il mise sur le relatif silence des médias. Et ne s’y trompe pas.
par Michaël Hajdenberg

La sélection du Club

Billet de blog
Ouvrir les yeux sur le fascisme qui vient
Un peu partout, « la loi et l’ordre » s’imposent, sous une forme directement inspirée des années 40 comme Italie, ou de façon plus insidieuse, comme chez nous. De L’écofascisme au post-fascisme en passant par l’autoritarisme policier ultra-libéral, c’est cinquante nuances de brun. Et il va falloir commencer à sérieusement s’en inquiéter, si on ne veut pas voir nos gosses grandir au son des bottes.
par Mačko Dràgàn
Billet de blog
La grande nostalgie
Les nostalgiques de l'ère fasciste s'en donnent à cœur joie pour ressortir les reliques de l'époque. Dimanche matin à Porta Portese, le plus grand marché aux puces de la capitale, j'ai trouvé un choix impressionnant de memorabilia de l'ère Mussolini.
par D Magada
Billet de blog
Après les élections, vers le post-fascisme
Aujourd'hui, en Italie, l'institutionnalisation du fascisme va porter l'agression raciste et patriarcale à un niveau supérieur. Avec cette combinaison du fascisme et de la technocratie, le gouvernement Meloni ne sera probablement pas simplement un gouvernement Draghi plus raciste. Nous verrons dans quelle mesure les alliances internationales, l'Union européenne et la Présidence de la République pourront limiter et contenir les dégâts. 
par Bruno Montesano
Billet de blog
L'Italie post-fasciste : en marche vers le passé
La victoire du post-fascisme, déflagration annoncée, menace nos systèmes démocratiques imparfaits et l'Europe qui subit une guerre de conquête et un bouleversement interne avec ces extrêmes-droites qui accèdent au pouvoir. Faut-il attendre les catastrophes pour crier ? La remise en cause de vieux réflexes ne demandent-elles pas une actualisation pour agir sur notre époque sans se renier ?
par Georges-André