Déconfinement: les grosses ficelles d’Edouard Philippe.

Analyse de discours de déconfinement d’Edouard Philippe, ce 28 avril à l’Assemblée Nationale. Technocratie, usines à gaz et déni de réalité.

L'exercice de télé-réalité qui vient de se terminer à l’Assemblé Nationale restera un classique du « et en même temps » macroniste. Bon sang ne saurait mentir. Certes, l’introduction faite par le président de l’Assemblée, Richard Ferrand, personnage surtout connu pour ses magouilles au sein des Mutuelles de Bretagne mais passons, soulevait quelques espoirs par sa dénonciation de la peur et de l’irrationalité, de la reconnaissance de la force du réel « rendant dérisoire toute vanité ». Très bien, mais cela n’aura pas duré longtemps.

Fausses vérités et messages contradictoires.

Toute bonne stratégie oratoire commençant par ériger en vérité profitable ce qui ne relève, en réalité, que de l’incompréhension ou d’hypothèses discutables, le Premier Ministre a commencé par faire référence à une étude du EHESP établissant le fait, selon lui, que le confinement a sauvé la vie de plus de 60 000 personnes. Que, sans confinement, il aurait fallu plus de 104 000 lits de réanimation en France, qui n’en disposait que de 5 000 au début de l’épidémie.

Vu comme cela, en effet, le confinement est un vaste succès, mais heureusement que personne à l’AN n’a lu l’étude, qui ne dit pas cela: elle dit que ces chiffres auraient été atteints en l’absence de mesures de contrôle, c’est-à-dire sans mise en place des gestes barrières, sans fermetures de lieux à forte densité, mais dont l’effet de la partie « confinement », stricto sensu, reste non évalué et beaucoup plus limité. Plus de détails dans cet article « Etude EHSEP: Gloire du confinement ou fake news? » (1).

Pas un mot non plus sur la réalité de la mortalité du Covid-19, toujours présenté par défaut comme un virus très dangereux qu’il ne faut surtout pas attraper, nos vies étant en jeu. Ceci ne correspond plus du tout à l’observation épidémiologique et médicale sur le terrain:

Le taux de mortalité réel du Covid-19 est plus proche de celui de la grippe que des chiffres annoncés en début d’épidémie, et ses victimes le sont pour l’essentiel au sein d’une population relativement bien identifiée: personnes âgées et/ou présentant certaines comorbidités particulières. Un résumé de la situation actuelle est proposé dans l’article « De l’épidémiologie du Covid-19 et ses conséquences » (2). Mais il fallait bien maintenir un climat de peur maximale afin de faire passer le reste.

Nous avons donc là, déjà, un premier message contradictoire: d’un côté Edouard Philippe reconnait que, faute de traitement, il nous faut vivre avec le virus, que seule l’immunité de groupe offre une protection, et de l’autre côté il faut tout faire pour éviter d’y arriver et « briser les chaînes de contamination ». Stratégie cohérente dans le cas d’un virus effectivement très dangereux pour l’ensemble de la population, mais stratégie non crédible, voire contre-productive, dans le cadre d’un virus en réalité peu létal où il faudrait surtout protéger les gens les plus vulnérables et laisser les autres tranquilles.

Usines à gaz.

Cette fausse vérité établie et le public acquis à la cause, Edouard Philippe reconnait quand même que, s’il dure trop longtemps, le confinement risque de générer des effets délétères graves. Il parle même d’un possible effondrement de l’économie et de la société française. Il a raison, sauf que tout confirment devient « trop long » au-delà de deux semaines: Après deux mois, le mal est fait mais on ne commencera à s’en rendre compte que lorsque la facture sanitaire, sociale et économique nous sera présentée.

D’autant que c’est loin, très loin d’être fini. La Technocratie et les adorateurs des usines à gaz ont repris les pleins pouvoirs et, en lieu et place d’un focus sur les seules mesures rationnelles et réalistes (gestes barrières et protection des vulnérables), le gouvernement est parti dans un délire de mesures, segmentations, restrictions à géométrie variable totalement irréalistes mais qui va occuper du monde. Beaucoup de monde. Et longtemps.

On va donc sélectionner des départements rouges ou verts selon le dépassement, ou non, d’un seuil de nouvelles contaminations fixé à 3 000, sans prendre en compte la taille de la population ni sa densité. On va gérer les flux dans les transports selon des critères hautement subjectifs de « nécessité » (la police va encore s’en donner à cœur joie), on va créer des usines à gaz dans tous les lieux publics autour d’une distance symbolique de 1 mètre entre les gens.

Pourquoi 1 mètre? Si une personne tousse sans masque, les gouttelettes peuvent aller à 4 mètres. D’où l’intérêt du masque. Mais avec un masque, la limite de 1 mètre n’a plus de sens, le danger venant plutôt des surfaces contaminées, et notamment le sol et les poignées de portes. Que fait le fameux Conseil Scientifique de Macron? N’est-il au courant de rien? Passe-t-il son temps à discuter des futures nominations, salaires et ouvertures au lobbying pharmaceutique de « l’après »?

Je n’ai pas vraiment compris la stratégie de dépistage qui sera mise en oeuvre à partir du 11 mai. L’objectif est-il de tester 67 millions de personnes? La population déjà contaminée se situant sans doute entre 4% et 10%, à en croire les mesures faites dans d’autres pays comparables, cela fait entre trois et six millions de personnes à dépister. Mais comment les trouver sans dépister tout le monde, et sans le faire sinon chaque jour, au moins chaque semaine – vu que n’importe qui peut se trouver contaminé n’importe quand?

Un éclair de lucidité semble néanmoins avoir traversé l’esprit gouvernemental, Edouard Philippe ayant de facto tué l’application StopCovid. Car elle n’existe pas encore, selon lui, alors que c’est faux, mais bien parce qu’il se rend compte, tout comme les Autrichiens (qui l’on mise en oeuvre mais où seuls quelques % de la population l’on activée) et les Belges, qui viennent de tirer un trait dessus, que cela ne sert à rien si ce n’est pas mis en oeuvre dès le début de l’épidémie, et si la vaste majorité de la population n’y adhère pas.

Nous ne serons donc qu’à moitié déconfinés le 11 mai, et certains moins que d’autres. La sortie de département sera toujours interdite sauf, à nouveau, sous une forme de très subjective nécessité. L’accès au littoral restera interdit, une véritable provocation dénuée de la moindre légitimité. S’il y a bien un lieu où l’on peut se promener sans danger, avec assez de place, avec assez d’air pour chasser les éventuelles particules virales en suspension, c’est bien le littoral. On pourra a priori se balader en ville, à la campagne, en forêt, en montagne mais pas à la plage. Débile. Totalement débile.

Intégration des lois d’exception au Droit commun.

Mais le plus beau, et ce qui a été prévu de longue date, est l’extension du régime d’exception. Reconnaissant que le Droit actuel n’est pas compatible avec la volonté du gouvernement d’imposer sa loi martiale au-delà du 11 mai, Edouard Philippe fait tout simplement ce que Manuel Valls fit avant lui dans le cadre de la pseudo-lutte contre le terrorisme: l’intégration de l’exception au sein de la législation normale. Bingo.

Le gouvernement pourra donc, comme il le fait déjà avec la législation anti-terroriste, détourner la nouvelle législation « anti-Covid » pour imposer sa volonté face à n’importe qui, n’importe quand et pour n’importe quoi. Bien sûr cette loi doit être votée à l’Assemble Nationale, mais vu les pleutres et les moutons de Panurge qui la composent, on a aucun doute sur le résultat.

Le 16 mars, suite au premier discours de Macron annonçant le confinement à venir, à l’époque pour seulement deux semaines et non pas deux mois, j’avais été interpellé par l’une de ses dernières phrases:

"Le jour d’après, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour au jour d’avant. Nous serons plus forts moralement, nous aurons appris, et je saurai aussi avec vous en tirer toutes les conséquences. Toutes les conséquences."

Phrase que j’avais commentée ainsi:

"J’avoue rester perplexe face à cette insistance sur le fait d’en « tirer toutes les conséquences ». Il sait déjà, visiblement, de quelles conséquences il veut parler. Je ne sais pas, aujourd’hui, si c’est plutôt rassurant ou plutôt très inquiétant. S’il se rend compte de possibles remises en cause de sa politique et de celles menées depuis l’ère Sarkozy, ou s’il a compris que cet événement lui ouvre la voie vers un régime résolument autoritaire le protégeant de toute future remise en cause. Au nom, bien entendu, de notre sécurité."

https://zerhubarbeblog.net/2020/03/16/macron-covid-19-revelateur-politique-arme-totalitaire/

Et bien nous voyons poindre la réponse: le gouvernement est clairement En Marche vers toujours plus d’autoritarisme, et ajoute désormais à son arsenal, déjà fort rempli, de nouvelles mesures juridiques et policières issues de la crise du Covid-19. Bon sang jupitérien ne saurait mentir, en effet, sauf que ce n’est pas avec nous qu’il va en tirer « toutes les conséquences », mais contre nous.

L’après Covid, même repoussé le plus loin possible pour des motifs toujours plus ambigus de sécurité sanitaire, arrivera un jour et, laissé à lui-même, signerait la fin du régime Macron. Le régime le sait, il s’y prépare activement, il fourbit ses armes et cela va être, me semble-t-il, très violent.

Liens et sources:

(1) https://zerhubarbeblog.net/2020/04/23/etude-ehesp-gloire-du-confinement-ou-fake-news/

(2) https://zerhubarbeblog.net/2020/04/27/de-lepidemiologie-du-covid-19-et-ses-consequences/

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