Béziers, ville-monde (1) : à la rencontre de la communauté alévie

Communauté mal connue en France, les alévis sont dépositaires d'une spiritualité originale, notamment inspirée d'anciennes croyances anatoliennes et de la tradition soufie. A Béziers, une vingtaine de familles sont installées. Elles contribuent à la diversité culturelle bitteroise, par ailleurs ouvertement dépréciée par la majorité municipale.

Avec son économie morose et son climat social tendu, la ville de Béziers n'a pas toujours eu bonne réputation. Aujourd'hui, les problèmes socio-économiques persistent, mais il semblerait que la commune se soit refaite une image : celle d'une charmante cité du sud, à l'accent chantant et au centre-ville cossu. « Destination Béziers, la splendeur retrouvée » titre ainsi récemment Le Figaro, ignorant sans complexe que, à Béziers, le taux de pauvreté reste de 20 % supérieur à la moyenne nationale1. Il faut dire que Robert Ménard, élu en 2014 puis réélu en 2020, a fait de la notoriété de la ville un objectif prioritaire. L'hypercentre et les sites touristiques ont été restaurés à grands frais. Dans ces secteurs, le prix de l'immobilier s'est envolé, repoussant les populations modestes dans les quartiers périphériques. En parallèle de ces travaux "d'embellissement du cadre de vie", la municipalité s'est engagée dans une politique identitaire combinant grossièrement la "tradition judéo-chrétienne" à un caricatural "esprit du sud", dont le rugby, le vignoble et la féria sont les principaux étendards. Il suffit pourtant de flâner dans les rues de Béziers pour constater que cette image d’Épinal ne correspond guère à la réalité sociologique et culturelle de la ville. Ouverte sur la Méditerranée, Béziers est à l'image de ses voisines Narbonne et Perpignan : une ville plurielle, cosmopolite, irréductible aux clichés occitans dans lesquels Robert Ménard voudrait l'enfermer. Avec son très partisan Journal du Bitterrois, la communication municipale et métropolitaine invisibilise la diversité de la population. Résultat, certains groupes culturels sont particulièrement mal connus. C'est le cas de la communauté alévie, dont les membres sont issus de l'immigration turque.

Une philosophie de vie

"Pour moi, l'alévisme est une philosophie et un mode de vie" déclare Yüksel Kismet, 62 ans, originaire de la ville de Tunceli (anciennement Dersim) dans le sud-est de la Turquie, et installé à Béziers depuis 1989. Il complète : "mais certains alévis considèrent que c'est aussi une religion".

L'alévisme, une religion ? La question fait débat. Pour l'historien Olivier Moos, il s'agirait plus largement d'une "identité communautaire", dont la dimension religieuse serait principalement issue "de la tradition soufie et de l'Islam chiite, avec des éléments hérités des traditions anatoliennes pré-islamiques et de courants hétérodoxes chrétiens"2. Apparue entre le 10ème et le 13ème siècle, la doctrine alévie s'est progressivement éloignée de ses influences initiales pour constituer aujourd'hui un système de croyances à part entière, fortement éloigné de la tradition islamique qui l'a en partie inspiré. D'ailleurs, à l'instar de Yüksel Kismet, un grand nombre d'alévis ne se considèrent pas musulmans. Sa fille Céline, née à Béziers, nous explique : "les alévis ont puisé des symboles islamiques, par exemple Ali et les 12 imams [...] ; mais normalement, non, les alévis ne sont pas musulmans puisqu'on ne fait pas la prière, on n'a pas d'interdit d'alcool, pas d'obligation pour les femmes de se voiler... en fait, on ne suit pas du tout les cinq piliers de l'Islam, nous ne sommes donc pas musulmans."

Par ailleurs, les alévis ne considèrent pas Dieu comme une entité externe, distincte de l'homme et du monde. Sur ce point, la théologie alévie rejoint plutôt la conception soufie selon laquelle « Dieu seul existe ; il est en toute chose, et toute chose est en lui ». Pour Ersan Arsever, président de la communauté alévie de la Suisse, cette croyance en l'"unicité de l'être" est à l'origine des grandes valeurs alévies : "Il n'y a pas, d'un côté, le Créateur et, de l'autre, Sa créature : ils ne sont qu'un. D'où le respect, la solidarité et le sens des responsabilités qu'éprouve un alévi pour les hommes et pour les animaux, les plantes, les rochers, les montagnes - bref, pour toute la nature. Le sens qu'a un alévi de la démocratie, de l'égalité, de la laïcité et de l'écologie est [également] issu de ce principe religieux."3

"Notre principale revendication, c'est la reconnaissance des alévis par l'État turc"

Dans la région de Béziers / Narbonne, les premiers turcs sont arrivés dans les années 70. Émigrant pour des raisons économiques, ils se spécialisèrent dans le secteur du bâtiment, particulièrement dynamique sur la côte méditerranéenne. Selon l'anthropologue Benoît Fliche, à cette époque, les familles turques sunnites et alévies formaient un groupe uni, avant que l'arrivée en 1988 de nouvelles familles musulmanes plus conservatrices sur le plan religieux ne provoque un éloignement et un repli de chaque groupe sur son identité confessionnelle4. C'est alors que les alévis créèrent en 1993 le « centre culturel des alévis des environs de Narbonne », association de loi 1901 toujours active, et dont l'objectif est de transmettre et diffuser la culture alévie. Basée à Narbonne, l'association s'adresse aux alévis de Narbonne, Béziers, et des communes alentour.

La création de l'association fut également motivée par un évènement dramatique : le 2 juillet 1993, 33 alévis périrent dans l'incendie volontaire d'un hôtel, à Sivas, en Anatolie centrale. Ce massacre, qui s'inscrit dans la longue histoire de la persécution des alévis, a ému l'ensemble de la diaspora. Yüksel Kismet nous raconte qu'à ce moment-là, les alévis émigrés "se sont sentis solidaires, c'est en partie pour ça qu'ils se sont réunis".

De nos jours, en Turquie, l'ostracisation des alévis continue. Le gouvernement islamo-conservateur de Recep Erdoğan refuse de reconnaître officiellement la communauté alévie, et conduit envers ses membres une politique d'assimilation forcée à l'Islam sunnite majoritaire. Ismail Kamci, administrateur de l'association alévie des environs de Narbonne, confirme : "notre principale revendication, c'est la reconnaissance des alévis par l’État turc."

En Europe, les confusions et les tensions qui règnent au sein de la société turque se répercutent sur les alévis émigrés. C'est ainsi qu'à Béziers, en dépit des bonnes relations qu'entretiennent les différents groupes, il arrive parfois que les alévis "ressentent une pression", ou une certaine "peur du jugement", liée au contexte politique de leur pays d'origine.

Une communauté dynamique et engagée

Aujourd'hui, les alévis de Béziers travaillent majoritairement dans les secteurs du bâtiment et de la restauration. Ils se rencontrent régulièrement, par petits groupes affinitaires. Lors des mariages et des enterrements, c'est toute la communauté qui est invitée. Quand l'association organise des activités, certains se déplacent à Narbonne pour y participer. "Lors des cems (le rituel alévi), il y a entre 150 et 200 personnes", précise Ismail Kamci. La cérémonie se déroule soit dans les locaux de l'association, soit dans une grande salle prêtée par la mairie de Narbonne. Yüksel Kismet explique : "Pour nous, le lieu n'est pas un endroit sacré. Avant, par exemple, dans les villages, on faisait les cems dans une grande maison. Le lieu n'est pas forcément un endroit fixe. On l'appelle le cemevi (littéralement, "maison de réunion")." Le cem débute toujours par une moment de régulation des conflits interpersonnels, sous l'autorité d'un sage (un "Dédé"), invité pour l'occasion. Puis vient le moment de la prière, et du semah, la danse traditionnelle, parfois accompagnée d'un morceau de saz, un luth à manche long "très sacré chez les alévis".

Le cem n'est pas le seul évènement de l'année. L'association organise également des réunions commémoratives des grands massacres dont les alévis ont été victimes, ainsi que des soirées en l'honneur des grandes figures de l'alévisme.

Par ailleurs, l'association participe tous les ans au défilé de la Fête du travail. "Avec la pandémie, c'est la première fois depuis la création de l'association que nous n'allons pas à la manifestation du 1er mai", se désole Ismail Kamci. Habituellement, un responsable de l'association prend la parole. Yüksel Kismet, qui a longtemps été président de l'association, commente : "En général, on prend la parole, le 1er mai. En tant qu'alévis, ça nous intéresse tout ce qui se passe dans le monde. Autour de nous. On vit ici. On s'intègre. Et s'il y a des choses qui vont mal, par exemple, s'il y a des pressions sur les étrangers ou sur d'autres personnes, alors il faut le dire."

Au sujet des étrangers, justement, Céline Kismet remarque : "Béziers c'est une ville cosmopolite, il y a beaucoup, beaucoup d'étrangers ; et une ville cosmopolite ça a une force, ça a un avantage, il faudrait jouer sur ça [...] par exemple en organisant des expositions, ou un festival... quelque chose comme ça pour justement montrer la diversité qu'il y a."

On aimerait y croire. Mais pas sûr que Robert Ménard, qui en 2015 voulait limiter le nombre de kebabs à Béziers, ne l'entende de la même oreille.

1 Source : INSEE

2 Source : Moos, O. (2015). L'alévisme en Turquie. Religioscope. URL : http://religion.info/pdf/2015_01_Moos.pdf

3 Source : Arsever, E. Qui sont les Alévis-Bektachis ? Un regard de l'intérieur. URL : https://www.religion.info/2015/01/21/document-qui-sont-les-alevis-bektachis/

4 Source : Fliche, B. (2007). « Contexte d’implantation et reconfiguration sociale à Narbonne et à Ankara », in Guillou. A-Y, de Tapia. S, Wadbled. P-M (dir.), Migrations turques dans un monde globalisé - Le poids du local, Presses Universitaires de Rennes

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