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Billet de blog 20 déc. 2021

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Dans le Delta de l'Èbre, les dernières nacres menacées par la montée des eaux

Massivement touchée par un parasite, la grande nacre est en danger d'extinction. Dans le Delta de l'Èbre (Espagne), quelques milliers de spécimens survivent au fond d'une baie, protégés des effets du parasite par une bande de sable de 6 kms de long. Or cette digue naturelle risque de disparaître sous les eaux, victime, comme l'ensemble du Delta, de l'élévation du niveau de la mer.

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Reportage. Avec son mètre de hauteur, la nacre est le plus grand coquillage de la Méditerranée. Parfois présentée comme une "moule géante", elle doit son nom au revêtement nacré de sa coquille intérieure. Sa coquille extérieure, quant à elle, est un écosystème à elle toute seule : plus de 100 espèces animales et végétales y élisent domicile, et cohabitent en symbiose les unes avec les autres. Fichées à la verticale dans les fonds vaseux et sablonneux du pourtour méditerranéen, les nacres sont solidement arrimées au sol par le byssus, cette "soie marine" aux reflets dorés avec laquelle les romains confectionnaient leurs plus luxueux vêtements. Pour toutes ces raisons et bien d'autres, la nacre fait depuis longtemps le ravissement des plongeurs, et la fascination des chercheurs.

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Nacres de la baie des Alfacs, dans le Delta de l'Èbre. © IRTA (Institute of Agrifood Research and Technology)

Mais depuis 2016, cet animal endémique de la Méditerranée est décimé par un parasite émergent. Favorisée par le réchauffement climatique, l'apparition de l'Haplosporidium pinnae a provoqué en un temps record la mortalité de la quasi-totalité de l'espèce. En 2019, la nacre est classée "espèce en péril critique d'extinction" par l'Union Internationale pour la Conservation de la Nature. Aujourd'hui, de rares populations survivent à l'entrée de canaux, de baies ou de lagunes marines dont les conditions biologiques spécifiques protègent les nacres des effets du parasite. L'un de ces rares refuges se trouve dans le Delta de l'Èbre, au sud de la Catalogne.

Souvent comparé à la Camargue, le Delta de l'Èbre est la plus importante formation deltaïque de la Méditerranée occidentale. C'est une immense languette de terre qui s'avance dans la mer, formée au cours des siècles par l'accumulation des sédiments provenant du fleuve. Sa superficie de 320 km2 est recouverte à 70% de rizières, auxquelles s'ajoutent des zones potagères et fruitières. 50 000 habitants vivent ici, entre le fleuve et la mer, répartis autour de la ville centrale Deltebre. L'eau est omniprésente. Les rizières, inondées les trois quarts de l'année, sont alimentées par des canaux dérivés du fleuve. Lagunes et marécages font le bonheur des oiseaux migrateurs, et avec eux, des ornithologues du monde entier.

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Au sud du Delta se trouve la baie des Alfacs, dont les eaux calmes et limpides sont bordées de longues plages de sable fin. C'est dans ce cadre enchanteur que survit l'une des dernières populations de grandes nacres. "Il est difficile de savoir combien il y en a exactement, car la baie est immense et les nacres ne sont pas distribuées de manière homogène", commente la biologiste de l'IRTA (Institute of Agrifood Research and Technology) Patricia Prado, "mais à partir de nos recensements, on peut faire des estimations. Ce qui est sûr, c'est qu'il y en a plusieurs milliers. C'est l'une des plus grandes populations restantes". Pourquoi les nacres ont-elles survécu ici ? "Les rizières déversent de l'eau douce en permanence, ce qui fait baisser le taux de salinité de la baie... et nous avons découvert que les conditions de basse salinité protègent les nacres de l'effet du parasite", explique la chercheuse.

En faisant baisser la salinité de la baie, l'eau douce des rizières protège la population de nacres. Mais la proximité des rizières comporte également des risques, car cette même eau douce est potentiellement chargée en produits agricoles aux effets nocifs, ce qui pourrait expliquer les problèmes de reproduction observés par les scientifiques : "Il y a peut-être, dans l'eau provenant des champs, un perturbateur endoctrinien qui rend difficile la reproduction des nacres", nous confirme P. Prado, avant de résumer : "Par chance, les rizières créent des conditions environnementales un peu différentes de la pleine mer, ce qui protège les nacres du parasite. Mais elles peuvent finir par mourir pour d'autres raisons, car les baies côtières reçoivent tous types d'impacts humains supplémentaires. C'est une population très vulnérable, qu'il faut surveiller au maximum, car ce sont les dernières nacres qui nous restent". Envisageant le pire, des équipes de l'IRTA et de l'Université de Murcie ont

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Nacres en captivité, aquarium de l'Université de Murcie. © Universidad de Murcia

décidé de préserver quelques spécimens en captivité, où les chercheurs tentent, pour le moment sans succès, de les faire se reproduire : "En laboratoire, nous avons atteint un état larvaire d'approximativement 10 jours, mais pas plus. Ensuite elles meurent, et nous ne savons pas pour quelle raison".

Parce que le futur de l'espèce est en jeu, les quelques milliers de nacres de la baie des Alfacs sont sous haute surveillance. Lancé en février 2021, le projet "Recupera Pinna", financé par la Fundación Biodiversidad del Ministerio para la Transición Ecológica y el Reto Demográfico, permet aux biologistes de réaliser des recensements réguliers, ainsi que des opérations de transplantations pour mettre à l'abri au fond de la baie les spécimens les plus exposés.

Le plus grand risque provient de la possible rupture de la bande de sable qui sépare la baie de la pleine mer. Progressivement rongée par la mer, la "barre du Trabucador" ne mesure plus que quelques dizaines de mètres de large. Depuis quelques années, elle est régulièrement inondée lors des intempéries saisonnières, ce qui provoque de dangereuses entrées du parasite, ainsi qu'une hausse de la salinité. En janvier 2020, la tempête Gloria a détruit les deux tiers du Trabucador, séparant temporairement la presqu'île de Banya du continent. Dans un premier temps, les services de l’État espagnol ont hésité à intervenir : "tous les experts en ingénierie maritime nous disaient que le Trabucador se reconstruirait de manière naturelle dans un horizon de trois à cinq ans", précise une source interne. "Mais quand on a demandé leur opinion au Parc Naturel et à l'IRTA, ils nous ont dit qu'il valait mieux reconstruire nous-même le Trabucador, car la population de nacres pouvaient être mise en danger par l'entrée d'un pathogène". L’État lance alors un chantier sans précédents. Des milliers de mètres cubes de sable sont acheminés. A l'issue des travaux, la baie est refermée, mais la situation reste extrêmement précaire : "Le Trabucador fait 6 kms de long. Après le Gloria, 4 kms se sont retrouvés sous la mer. Nous avons réussi à le reconstruire, mais partiellement. C'est-à-dire que sur les 4 kms, qui avaient une largeur moyenne de 200 mètres, et une hauteur de plage de un mètre approximativement, nous lui avons donné une largeur de 100 mètres, et nous avons réussi à lever le sol de un demi-mètre. Avec le budget que nous avions, nous avons pu faire une reconstruction partielle, de 60 - 65 % de ce qu'était originellement le Trabucador."

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Coucher de soleil sur la barre du Trabucador, décembre 2021. Quelques dizaines de mètres séparent la pleine mer (à gauche) de la baie des Alfacs (à droite). © Vincent Voisin

Débloquer les sédiments fluviaux

La disparition progressive du Trabucador n'est qu'un des nombreux symptômes de la régression spectaculaire dont souffre le Delta. Par endroit, la mer avale plus de dix mètres de terre par an. Symbole de cet engloutissement, le phare de Buda, construit en 1864 à l’extrémité est du Delta, se trouve désormais en pleine mer, à 3,5 kms de la côte. Dans le village de Riumar, les anciens sont catégoriques : dans les années 40, le phare était encore sur la terre ferme.

Xavi Curto est porte-parole de la Taula de Concens, une organisation qui représente les intérêts des municipalités et des syndicats d'irrigation du Delta auprès des autorités environnementales. Son rôle est, notamment, de rappeler que la régression du Delta n'est pas seulement causée par l'élévation du niveau de la mer, mais également par la rétention massive des sédiments fluviaux par les barrages construits le long de l'Èbre dans les années 50, à une époque de forte demande énergétique. L'impact de ces barrages est désastreux : environ 90% des sédiments qui parvenaient jusqu'à la zone deltaïque s'accumulent désormais au fond des lacs de retenue. Résultat, le Delta ne se régénère plus, et s'affaisse sur lui-même pendant que la mer grignote son littoral : "Comme n'importe quel Delta, si on lui coupe l'approvisionnement en sédiments, évidemment la mer fait son travail... c'est complétement logique. C'est pour cela que la seule solution viable à long terme pour le Delta, c'est le déblocage des sédiments coincés dans les lacs de retenue.", insiste X. Curto. Son ton est grave, car la régression du Delta affecte fortement la population locale, et en particulier les agriculteurs dont les terres cultivables disparaissent sous les eaux. Certains d'entre eux choisissent de vendre les terres restantes, et quittent le Delta à la recherche d'une nouvelle activité professionnelle.

Depuis plusieurs années, la Taula de Concens tire la sonnette d'alarme, et dénonce la lenteur des autorités environnementales. Après avoir été repoussée à plusieurs reprises, la publication de la très attendue version finale du Plan de Protection du Delta de l'Èbre devrait avoir lieu avant la fin de l'année 2021. Feuille stratégique pour les 30 prochaines années, le Plan vise d'une part à rétablir le transit sédimentaire du fleuve, et d'autre part à protéger la zone côtière en recréant un écosystème dunaire autorégénérant.

Dans l'attente des travaux de consolidation

Malheureusement, pour certaines zones déjà fortement endommagées, le Plan de Protection arrive trop tard. C'est le cas de la barre du Trabucador, fortement fragilisée par les tempêtes Gloria (janvier 2020) puis Filomena (janvier 2021). "Dans l'état actuel du Trabucador, il est très probable que de nouvelles ruptures se produisent cet hiver", commente Xavi Curto. Afin de prévenir une telle catastrophe, un projet de consolidation d'urgence du Trabucador a été élaboré dès le printemps 2021. Mais à l'heure où nous publions cet article, et alors que la barre a déjà été inondée à plusieurs reprises depuis le début de l'automne, ce projet n'a toujours pas été approuvé par le gouvernement catalan. La décision de lancer les travaux est paradoxalement retardée par l'obligation légale de réaliser une étude d'impact environnemental préalable, obligation qui s'applique en principe à tout projet d'intervention dans une zone protégée. Une source des services espagnols analyse : "A Madrid et à Barcelone [sièges des gouvernements espagnol et catalan], le Delta fait peur. Parce que faire des manipulations de sable d'une telle envergure sur un site si environnementalement fragile, où il y a une multitude de personnes qui regardent, et sachant que tous les groupes écologistes d'Espagne y ont des membres continuellement en opération... ça fait peur. Et pour cela, les administrations n'ont pas voulu risquer lancer un projet sans avoir toutes les garanties environnementales". La conséquence de cette frilosité, c'est le risque que la barre du Trabucador ne souffre d'importants dommages durant l'hiver 2021/2022 : "Cet hiver nous jouons à la loterie dans le Delta. Si on a la chance d'avoir un hiver à peu près normal, avec des intempéries de moyenne intensité, la barre restera inondée quelques jours, et c'est tout. Mais si nous avons une [tempête] Gloria, ou une mini Gloria, il va y avoir des dommages importants."

A l'IRTA, l'inquiétude est palpable, car la rupture du Trabucador comporterait d'importants risques pour les nacres. La hausse de la salinité, bien sûr, couplée à l'entrée massive du parasite. Pour Patricia Prado, le plus important est désormais de faire en sorte que, en cas de rupture, des travaux de réparation soient réalisés avant que n'arrivent les chaleurs du printemps et de l'été, qui démultiplient la dangerosité du parasite : "durant l'hiver la température est plus basse, et cette moindre température protège également des effets du parasite. Mais si on va au-delà, et que la température commence à monter alors que la baie est ouverte des deux côtés, alors là on va avoir un problème, parce qu'en plus la salinité va monter, et le parasite va rentrer en plus grande quantité... cette année se présente mal pour les nacres."

Comme le soulignent les élus locaux, l'ouverture potentielle de la baie à la pleine mer ne constitue pas seulement un problème environnemental. Elle met également en péril de nombreuses activités humaines, au premier rang desquelles figurent celles de l'entreprise Infosa, propriétaire d'une salinière sur la presqu'île de Banya. Cette salinière emploie une soixantaine d'habitants du Delta, et n'a pas d'autres choix que d'interrompre son activité lorsque le Trabucador est inondé. De fait, anticipant une éventuelle rupture définitive de la connexion terrestre, Infosa projette à court terme la construction d'un terminal maritime sur la presqu'île, afin de garantir l'acheminement du sel vers le continent.

La crainte d'une rupture du Trabucador est également partagée par les myti et ostréi-culteurs, les pêcheurs, ainsi que les propriétaires des rizières qui longent la baie - car tous dépendent des conditions environnementales spécifiques que procure la baie des Alfacs. A défaut de mesures imminentes de consolidation de la barre du Trabucador, leur sort est abandonné aux aléas météorologiques de l'hiver.

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