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Billet de blog 28 oct. 2022

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Olivier Bessy : « À La Réunion, le trail est un marqueur identitaire »

Il y a une semaine se tenait le Grand Raid de La Réunion, l’un des ultra-trails les plus difficiles du monde (165km, 10200m de dénivelé). L’occasion de revenir sur le succès grandissant de cette discipline, ainsi que sur sa place particulière dans la société réunionnaise. Olivier Bessy, sociologue du sport, a publié plusieurs ouvrages de référence sur l’ultra-trail. Il nous livre son analyse.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le trail (course en milieu naturel) est une pratique récente, tout comme sa version extrême, l’ultra-trail. Comment expliquer l’apparition de cette nouvelle discipline ? Qu’est-ce que cela révèle de notre société ?

Olivier Bessy : En effet, le trail est une pratique récente. Elle est apparue dans les années 90, par hybridation d’activités déjà existantes telles que la randonnée pédestre et la course de montagne. A son commencement, la pratique du trail s’est inspirée des valeurs postmodernes de liberté, de jeu et de respect de la nature. Les coureurs se sont aventurés hors des stades et des circuits balisés, privilégiant une pratique immersive en milieu naturel, qui, par ailleurs, leur permettait de découvrir le patrimoine d’un territoire.

Puis progressivement le plaisir de courir longtemps, de s’élever plus haut et d’aller plus vite en se jouant de la pente, des obstacles et des changements de terrain, s’est imposé. C’est la naissance de l’ultra-trail. S’explorer sur des distances toujours plus longues, sur des parcours au dénivelé toujours plus élevé et des chemins au parfum d’aventure renouvelé, est devenu la norme en lien avec les valeurs de la société hypermoderne. On cherche la souffrance pour la dépasser et obtenir en retour une forte satisfaction personnelle, couplée à la gratification sociale de faire partie des « finishers ».

Quel est le profil sociologique des traileurs ?

O.B : Il faut d’abord souligner la progression spectaculaire du nombre de pratiquants. En 32 ans (1990-2022) le nombre de traileurs a été multiplié par 300, ce qui est tout simplement vertigineux. Au cours des années, le profil sociologique des pratiquants s’est transformé. Ainsi, au début des années 2000, le public des ultra-trails était très majoritairement composé d’hommes, entre 35 et 50 ans, issus de groupes sociaux favorisés et intermédiaires et habitants en milieu urbain. Aujourd’hui, même s’ils restent sur-représentés, les cadres et professions intellectuelles supérieures n’ont plus le monopole de la pratique du trail. Les participants du Grand Raid, en particulier, proviennent désormais de toutes les classes sociales.

Concernant les catégories d’âge, on observe le même phénomène : hier principalement pratiqué par les 35-50 ans, le trail se diffuse aujourd’hui chez les plus jeunes et les plus âgés. Cet élargissement social de la pratique du trail reflète le processus actuel de propagation des valeurs de la performance à toutes les couches de la société.

En ce qui concerne le rapport hommes/femmes, on observe que le trail reste un sport majoritairement masculin. Après avoir rapidement augmenté dans les années 90, la proportion de femmes stagne aujourd’hui entre 5 et 25 %, selon les courses. Ainsi, cette année, seuls 12 % des inscrits de la Diagonale des Fous (l’épreuve la plus longue du Grand Raid) étaient des femmes. C’était la même proportion lors de l’édition 2000. Ces chiffres confirment que l’image du héros est encore culturellement associée à l’homme qui, pour se valoriser socialement, doit faire preuve de la débrouillardise, de l’audace et du courage que requiert une aventure telle que la Diagonale des Fous.

Illustration 1
Scène de liesse à l'arrivée du Grand Raid 2022 © Thomas Barret

L’ultra-trail est souvent décrit comme un sport très individuel, où le compétiteur est focalisé sur sa performance personnelle… qu’en est-il réellement ?

O.B : Quelques idées reçues véhiculent le message selon lequel les ultra-traileurs sont très majoritairement centrés sur eux-mêmes, sur leur performance et leur montre-chronomètre. La réalité est plus complexe et chaque traileur alterne au sein de sa pratique des moments de faible et de forte sociabilité.

Une faible sociabilité est davantage présente chez les traileurs de types « compétiteur » et « performeur » car ils se centrent prioritairement sur leurs ressources et cherchent à optimiser les différents moyens pour réaliser la meilleure place ou la meilleure performance possible par rapport à eux-mêmes. Pour eux, il s’agit de ne pas se disperser et de rester concentrer sur la gestion de sa course (rythme, alimentation, habillement…) afin de réaliser son objectif. Prendre le temps de discuter avec les autres coureurs, avec les bénévoles et les habitants/spectateurs n’est pas la priorité.

En revanche, une forte sociabilité est davantage observable chez les traileurs moins centrés sur la performance et plus en quête d’introspection dans un rapport sensible avec l’environnement humain et naturel. Ces derniers prennent davantage le temps pour s’alimenter, se changer de tenue et discuter avec les bénévoles et les habitants de la beauté des lieux et de leurs sensations. Ils sont moins obsédés par le chronomètre. Ils peuvent même s’arrêter pour faire des photos. Ils apprécient les différents échanges, l’ambiance sur le parcours et sont à la recherche d’une expérience partagée qui crée du lien social.

À La Réunion, le Grand Raid est un évènement très attendu. Pourquoi un tel engouement ?

O.B : À La Réunion, le trail est un véritable marqueur identitaire. Originellement, il s’est développé sur l’île dès les années 80, sous la double impulsion de la culture européenne et de la culture créole. D’un côté, les français métropolitains ont exporté le goût pour l’aventure, pour la performance, et pour les sports nature en général. Dans le même temps, les acteurs locaux ont œuvré au développement des activités de montagne. Car le trail, comme la randonnée, représente pour les réunionnais un moyen de s’approprier activement leur patrimoine naturel et historique, dans un contexte où la montagne est fortement associée à la figure emblématique des « marrons », ces esclaves fugitifs qui grimpaient dans les hauteurs de l’île pour échapper à leurs propriétaires blancs. C’est pour cela qu’aujourd’hui, le Grand Raid est une fête populaire, qui reflète les origines et les valeurs culturelles de la population.

Dans votre ouvrage « Courir : de 1968 à nos jours. Tome 1 : Courir sans entraves », vous abordez les nouvelles formes de la course à pied qui apparaissent dans la période 1968 - 1990 : jogging, cross participatif, courses hors-stade, courses de montagne, marathons populaires…

O.B : Ces nouvelles formes n’apparaissent pas par hasard. Elles correspondent à la première révolution de la course à pied en phase avec les nouvelles valeurs dominantes de la société postmoderne (contestation, liberté, hédonisme…) qui bousculent les codes culturels jusqu’alors en vigueur. De nouveaux profils de coureurs apparaissent, notamment des femmes et des amateurs de tous niveaux qui incarnent la figure du coureur ordinaire. En rupture avec les usages athlétiques antérieurs, ces nouveaux modes de pratique génèrent des conflits avec la Fédération Française d’Athlétisme.

Dans le tome 2 : « La quête de l’ultra », vous analysez la seconde révolution de la course à pied entre 1991 et 2008 qui voit les ultra-marathons, les courses de 100km et les ultra-trails se développer.

O.B : Ces nouvelles épreuves coïncident avec le développement de la société hypermoderne dont le récit est basé sur la performance, la démesure et la surenchère. L’individu hypermoderne s’inscrit dans l’univers de la mondialisation économique et des nouvelles technologies, dans le processus d’accélération de la société et dans l’illimitisme consommatoire synonyme de satisfaction immédiate et de mise en spectacle de soi-même. L’univers des ultra-trails est structuré autour de cette tendance culturelle de fond et une grande majorité de coureurs cherchent à vivre des expériences toujours plus extrêmes et intenses. L’objectif est de se défier en repoussant sans arrêt les limites spatiales et temporelles de sa pratique, en priorisant la construction d’une identité performative et en explorant les quatre coins de la planète. À l’image du Grand Raid de La Réunion et de l’Ultra Trail du Mont Blanc (UTMB) qui privilégient le toujours plus long, plus haut, plus difficile, plus loin, plus sensationnel...

Selon vous, quelles seront les prochaines évolutions de la course à pied ?

O.B : Depuis quelques années on assiste à l’émergence de nouveaux formats, qui cherchent à prendre le contre-pied de cette surenchère permanente et à revenir à « l’esprit trail ». C’est par exemple le cas de l’Échappée Belle et de l’Ultra Spirit. Ce sont des évènements à taille humaine, avec moins de kilomètres, moins de dénivelé. Les coureurs sont aussi un peu moins assistés, du coup ils ont le sentiment d’être un peu plus libres, moins dans la contrainte, ce qui leur permet de davantage profiter de la nature et des autres.

Propos recueillis par Vincent Voisin.

Olivier Bessy est sociologue du sport, des loisirs et du tourisme, coureur à pied et organisateur d’évènements pédestres. Il est professeur émérite à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour. Ses recherches portent sur l’évolution des pratiques sportives et touristiques en lien avec les mutations sociétales. Son dernier ouvrage « Courir, de 1968 à nos jours » (Éditions Cairn), revient, en trois tomes, sur l’histoire de la course à pied, en lien avec les mutations sociétales de ces 50 dernières années.

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