Autopsie d'un amour-monstre, Initials BB par Serge Gainsbourg

Auteur-compositeur-interprète, peintre, photographe, réalisateur… : Serge Gainsbourg est un artiste aux multiples facettes. Porté à la postérité pour ses talents de compositeur et d’interprète, il a laissé derrière lui une œuvre musicale foisonnante, irréductible à toutes tentatives de catégorisation.

Chanson française, jazz, rock, pop, reggae, disco-funk…L' Homme à la tête de chou s’est imprégné des différentes évolutions musicales de son époque avec brio. Maître dans l’art du talk-over, il a affiné au fil des ans un style caractéristique dont il ne s’est jamais départi et ce, en dépit des modes et des tendances.

Le huitième album de Serge Gainsbourg, Initials BB, composé entre 1965 et 1968 ne déroge pas à cette règle. A l’écoute, on pense immédiatement au son yé-yé mais également aux Swinging sixities et à l’éclosion du rock outre-Manche dans les années 1960 (Beatles, Rolling Stones, Kinks). Les textes font référence aux standards culturels et esthétiques des années 1960 issus du monde anglo-saxon (Bonnie and Clyde, Ford Mustang). Ainsi, la Ford Mustang - véritable objet de fascination pour Serge Gainsbourg - se voit consacrer une chanson tandis que le film d’Arthur Penn, Bonnie and Clyde sorti sur les écrans en 1967 inspire à Serge Gainsbourg l’un de ses duos les plus célèbres avec son amante et muse de l’époque, Brigitte Bardot.

Bardot. Bardot l’icône, Bardot l’amante. Alors que Brigitte Bardot est officiellement mariée à l’homme d’affaires et multimillionnaire Günther Sachs depuis 1966, celle-ci s’éprend de Serge Gainsbourg avec lequel elle vit une idylle passionnée d’octobre 1967 à février 1968. Une histoire d’amour qui fait aujourd’hui figure de véritable mythe. En effet, bien qu’éphémère, cette relation qui lie deux des artistes français les plus en vue des années 1960, continue d’alimenter les récits, les fantasmes, les productions littéraire et artistique. Gainsbourg composera pour Bardot quelques-unes de ses chansons les plus populaires : Bonnie and Clyde, Harley Davidson, Comic Strip et surtout Initials B.B, véritable hymne à la beauté qui a largement contribué à porter leur histoire d’amour à la postérité. En effet, Initials BB est une chanson culte à plus d’un titre. Le thème de cette œuvre, emprunté à la Symphonie n°9 en mi mineur d’Anton Dvořák dite Symphonie du Nouveau Monde est ancré dans la mémoire collective. Traversée par un souffle épique, cette chanson portée par un texte aux accents lyriques contient de nombreuses références littéraires, musicales et personnelles.

Passé maître dans l’art du panthéon littéraire et artistique, Serge Gainsbourg convoque tour à tour Dvořák, Edgar Allan Poe et Charles Baudelaire, l’emprunt et le détournement constituant ici à l’évidence un moyen d’honorer ses maîtres classiques et de transcender un art que Gainsbourg s’évertuait à qualifier d’art mineur. Déterminé à réaliser la plus belle chanson qui soit pour Brigitte Bardot et à immortaliser leur passion amoureuse, Serge Gainsbourg, en véritable esthète et fétichiste, intègre dans son texte des objets-témoins, qui participent non seulement à la construction du mythe Brigitte Bardot mais également à la découverte d’une conception artistique fortement influencée par l’esthétisme.

En effet, véritable ode à la beauté physique, Initials BB n’est marquée en aucun moment par quelconque forme de sentimentalisme. Ici, le Beau prime. Ceci, les publicitaires l’ont bien compris. Musique d’illustration pour Guerlain et son parfum Shalimar dont Brigitte Bardot fut longtemps l’égérie, Initials BB est associée régulièrement à des marques ou à des projets qui souhaitent défendre une certaine idée du beau et de l’élégance. Utilisée dans le clip promotionnel de la ville de Paris, candidate à l’organisation des Jeux Olympiques de 2012, Initials BB  est l’incarnation d’un rêve magnifique.

Ainsi, cette chanson occupe une place à part dans la mémoire collective et dans l’œuvre de Serge Gainsbourg. Son aura est telle que de nombreuses adaptations lui furent consacrées en France comme à l’étranger. Ces versions, plus étonnantes les unes que les autres, sont souvent le fait de musiciens étrangers. Rock indé, métal, musique symphonique : la fascination pour Initials BB et son auteur outrepasse les frontières et abolit les carcans esthétiques. Mick Harvey et Anita Lane, The Birkins, Brad Scott et son projet The Serge Gainsbourg Experience, The Bulgarian Symphony Orchestra et le groupe suédois de métal symphonique Thérion rendirent hommage parmi d’autres à ce titre phare de la chanson française.

 

 

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