A propos de l'article d'Antoine Perraud sur Nicolas Bourriaud

 

Après s’être interrogé sur un possible « sale tour de la monarchie culturelle » le 03 juillet, voilà que Mediapart publie le 09, par l’intermédiaire d’Antoine Perraud, un article qui s’apparente à une justification du sale tour en question.

 

J’adorerais que la rigueur que s’imposent les journalistes de Mediapart dans d’autres domaines s’applique aussi à celui des arts plastiques. Je pensais être préservé, sur ce medium, des élucubrations vaseuses qu’on peut lire dans certains quotidiens, mais je vois que ça n’est pas le cas. J’en suis attristé, car cet article n’est pas sérieux.

 

Les sous-titres (« Tralala bling bling », « Faux nez du marché »), le ton de procureur dont chacun peut apprécier la mesure et la délicatesse (Nicolas Bourriaud est « bateleur et passe-plats » de Ralph Lauren ; doté certes d’un « culot d’acier », mais au service des plus exorbitantes prétentions, comme celle de faire sourdre de sa « vibrionnante » personne « la lumière après les ténèbres » pour en aveugler l’établissement, quand du moins il n’est pas trop accaparé par sa pratique du « bonneteau » mystificateur…), font de ce papier un réquisitoire fondé sur ce qui a tout l’air d’une inimitié personnelle, en aucun cas une enquête. Ou alors celle-ci est menée exclusivement à charge, et repose sur des bases déontologiques limites : une discussion avec 2 enseignants et l’observation d’un panel de 12 étudiants, c’est tout de même un peu court pour aboutir à cette description quasi-apocalyptique (un « pandémonium ») d’une école dévastée par les forces obscures du « marché », description faite en des termes qui ne dépareilleraient pas dans la revue « Artension ». « Le marché qui menace (…) le pluralisme de l’art actuel », voilà une affirmation que je serais curieux d’entendre développée car pour ma part, je ne vois pas que l’art actuel soit plus ni moins pluriel qu’il y a 10, 20, 30 ou 50 ans. A ce propos j’aimerais renvoyer à la réflexion d’Elisabeth Lebovici sur la schizophrénie (ou « double bind ») d’un certain nombre de commentateurs et de décideurs culturels sur leur rapport à l’argent dans un post de blog sur le même sujet disponible ici :

 

http://le-beau-vice.blogspot.fr/2015/07/ensba-debut-dune-lutte-prolongee.html

 

On peut bien évidemment regretter le « désengagement de l’Etat » d’établissements publics comme l’ENSBA (désolé pour l’ « acronyme idiot », mais ça va plus vite à écrire, vous avez remarqué ?), les centres d’art ou les musées. Par contre il me paraît injuste de reprocher à celles et ceux qui ont la charge de faire fonctionner les-dits établissements d’appliquer les lois des andouilles qui les décrètent.

 

L’article de Perraud n’est pas dénué d’informations cependant, puisqu’il permet de comprendre que son rédacteur est un être humain qui a des amis, lui aussi : notamment  Yves Michaud et deux professeurs sur la bonne cinquantaine qui enseignent à l’Ecole, ce qui n’est pas rien. La prise de conscience de cette humanité pourrait aider M. Perraud à relativiser certaines de ses assertions, comme celle qui attaque la nomination par Bourriaud de « suppôts » (sympa pour eux) tel Jean-Luc Vilmouth, forcément un être maléfique lui aussi. Est-ce que vous avez déjà vu un directeur ou une directrice d’école d’art en France user de son influence pour recruter des professeurs qui ne peuvent pas les sentir ? Ca doit être bon pour la collégialité, sûrement.

 

Le manque de mesure et de discernement propre à ce papier est manifeste également dans l’emphase avec laquelle il rend compte de la réunion des délégué-es étudiant-es : « Dans l’amphithéâtre d’honneur, impression d’assister à l’an I de la démocratie aux Beaux-Arts de Paris. Avec ces fusées ou ces ornières qui, depuis 1789, caractérisent de telles sessions où se mêlent l’action, la réflexion, le possible et l’utopie. » Ah, le souffle épique de l’Histoire ! C’est beau comme du Guaino. Mais étrangement, si l’on se remémore l’expérience qui consiste à avoir été délégué dans un conseil de classe ou d’établissement, on peut être plus circonspect sur les effets émancipateurs qu’on est en droit d’attendre de ce genre de réunion. Ce à quoi il faut s’attendre maintenant, c’est surtout à quelques mois d’une belle pagaille, et en définitive à un gâchis lamentable. La seule chose dont on pourrait à la limite se réjouir est que cette histoire serve d’analyseur du « double bind » évoqué avant.

 

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