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Billet de blog 12 avr. 2021

La Reine est morte, vive la Reine: hommage à Haja Hamdaouia

Voilà une semaine que Haja Hamdaouia, la plus grande chanteuse marocaine, s’est éteinte. On a pu penser naïvement que cette perte allait être soulignée par la presse nationale française, il n’en est rien. Ce billet a donc deux objectifs, rendre hommage à la Aita Queen et également combler une frustration, celle de ne pas voir la musique maghrébine honorée comme il se doit.

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Véritable monument de la musique maghrébine, la chanteuse marocaine Haja Hamdaouia s’est éteinte, à l’âge de 91 ans. Papesse de la musique populaire, elle était l’une des premières femmes à monter sur scène et à l’assumer. Son histoire mouvementée se confond à celle du Maroc contemporain. 

C’est à Rabat, non loin de sa ville natale Casablanca, dont elle fut l’icône, que Haja Hamdaouia s’est éteinte, tirant sa révérence après une carrière de plus de 60 ans.   Peu de choses prédestinaient pourtant la chanteuse a une telle trajectoire de vie. Née au début des années 30, dans le quartier populaire de Derb Karloti, à Casablanca, dans un Maroc sous protectorat français.

Pochette du vinyle "Wili ya Chibani" , aux editions Boussiphone © Toukadime

Passionnée de musique depuis son enfance, elle hérite de la fibre musicale de son père avant de défier l’autorité paternelle en montant sur scène. Il lui faudra le concours de sa tante pour vivre de sa passion.  C’est d’abord au théâtre qu’elle fait ses premières armes devenant l’une des premières comédiennes du pays à une époque où seuls les hommes étaient légions. Remarquée pour sa prestance sur scène et sa voix, Haja Hamdaouia enregistre ses premiers titres dans le mythique label marocain Boussiphone et fait les jours heureux du cabaret « Le Coq d’Or ». Véritable institution de la musique et de la nuit, fondé en 1949 au cœur du quartier juif de Casablanca, Haja y développe son répertoire et sa notoriété sous l’œil bienveillant de son fondateur, le légendaire chanteur algérien Salim Hilali. Adoubé par les ténors de la musique marocaine, Mohamed Fouiteh et Bouchaib El Bidaouia, elle devient la plus importante artiste féminine marocaine en développant un répertoire centré autour des préoccupations des femmes, n’hésitant pas à briser les tabous de l’expression amoureuse ou de la sexualité. Sa trajectoire la place d’emblée à l’avant-garde du féminisme marocain.

La chanteuse est une digne héritière de l’art traditionnel de la Aïta (« Le Cri » en arabe), forme d'improvisation féminine poétique composée de manière collective, qui transmet les récits des femmes en musique. Ces chants témoignent de leur place sociale, et par leur puissance ils s’apparentent à une véritable catharsis de leur vécu. Véritable reine des Cheikhate, titre de noblesse des divas du genre, elle excelle dans le style Marsaoui, celui de la côte et de la région de Casablanca. Elle va jusqu’à créer un nouveau genre populaire, en modernisant le patrimoine traditionnel. La « Aïta pop » deviendra sa marque de fabrique, style au croisement de la Aïta traditionnelle et du Chaabi marocain. Outre sa voix exceptionnelle Hamdaouia était également une musicienne hors pair, Omar Sayed du groupe Nas El Ghiwane a lui-même salué son immense talent au Bendir.

Rebelle dans son art et dans la vie, elle attaque l’autorité coloniale lorsque celle-ci dépossède Mohamed V du trône, le contraignant à l’exil, au profit de Ben Arfa. En produisant ce qui deviendra le tube « Wili ya Chibani » [Oulala le vieux !], hymne moqueuse contre l’usurpateur et à la gloire du sultan, elle entre dans la légende d’un Maroc agité par sa résistance nationaliste. Loin de se contenter de mettre en musique la résistance, la diva s’illustre en s’engageant dans la lutte armée et transporte clandestinement les armes des indépendantistes sous ses caftans : « Je ne savais pas ce que je faisais mais cela semblait nécessaire. Avec du recul, je sais que je risquais ma vie mais je ne me suis jamais posée la question, je fonçais ! ».   Brièvement emprisonnée pour ses positions, elle passe à la clandestinité avant de s’exiler en France, où elle fréquente la scène maghrébine. Elle devient l’une des têtes d'affiche des mythiques cabarets orientaux El Djazair, le Tam ou encore La Kasbah. Cette période parisienne se concrétisera par de nombreuses collaborations artistiques et des amitiés solides avec les chanteurs tunisiens Raoul Journo ou Ali Riahi, la faisant connaître dans tout le Maghreb. 

Mix en hommage à Haja Hamdaouia par Toukadime © Toukadime

De retour dans un Maroc indépendant, Haja Hamdaouia connaît un succès phénoménal dans un pays où la radio et les disques phonographiques se démocratisent et offrent leur plus belle année à la chanson populaire. La diva devient même l’une des chanteuses préférées de Hassan II, mettant définitivement la chanson politique en dehors de son répertoire. Elle le lui rend bien en hésitant pas à chanter sa gloire et celle du roi, marquant sa proximité avec la couronne : « Je jure que je n’ai pas peur, j’ai Hassan II à l’épaule ». 

Mais ne nous méprenons pas : certains morceaux ne passaient pas dans les sphères familiales au vu de leur dimension grivoise, comme le prouve son titre imagé « Bah Lahcen »,  où la chanteuse évoque l’acte sexuel en invitant son partenaire à faire preuve de douceur en « y allant doucement ». Cette même chanson qu’un disquaire de Marrakech avait décrit comme le disque le plus vulgaire de sa boutique. Véritable chanson féministe, aux airs de cours d’éducation sexuelle, cette chanson reste l’un de ses plus grands succès.

Ces années-là sont aussi celles où elle trouve une place de choix dans les foyers marocains en France par l'intermédiaire des vinyles et plus tard des VHS de ses concerts distribués par le label marocain Boussivision.   En 1977, elle offre une performance mémorable sur la scène de la Mutualité, à Paris, pour les ouvriers des usines Renault Flins et Renault Billancourt. Cet événement concrétise, avec d'autres, la victoire de l'accès aux bénéfices des comités d'entreprises pour les ouvriers maghrébins des mythiques usines automobiles. 

Les années 1980 et 1990 constituent sa traversée du désert. La Cheikha est boudée par le public et l'industrie musicale pour qui elle représente déjà une autre époque. La jeunesse s'emballe pour la pop acidulée venue d’Egypte et du Liban, ainsi que pour le Raï qui est alors la musique la plus diffusée dans tout le Maghreb. Sans le sou, fragilisée par un métier qui exige de la scène pour vivre convenablement, la mythique chanteuse tombe dans un relatif anonymat et est contrainte de vivre dans un appartement misérable de Casablanca. Sa réhabilitation financière et musicale, elle la doit en partie à Mohamed VI qui lui accorde une pension royale.  De retour dans la vie publique dans les années 2000, elle devient « une icône pop » pour toute une nouvelle génération à l’instar d’une Cheikha Rimiti en Algérie. On trouve son image sur des T-Shirts à Essaouira ou dans des boutiques lounge de Casablanca. Loin d’être une marque, Hamdaouia est une artiste et continue à cette période à se produire sur scène. Sa voix est restée aussi forte, belle et captivante malgré les années.

 Aujourd’hui sa voix n’est plus mais elle chante encore dans le cœur de toute une population à qui elle avait déclaré "je vous jure de ne jamais vous oublier, vous êtes inoubliables". Nous aussi, nous ne t'oublierons pas Haja.

Hajer de Vintage Arab & Bachir de Toukadime

Vintage Arab est un podcast, sur les musiques arabes et l'histoire de l'immigration maghrébine, écrit et produit par Hajer Ben Boubaker, chercheuse indépendante

Toukadime est un projet initié par deux dj’s Krimau et Bachir, qui depuis 2011, s’évertuent à faire vivre leur collection de disques vinyle en provenance du Maghreb, la partageant sur la toile, sur les ondes ou en soirée.

Vous pouvez retrouver l'émission Maghreb Express de Mediapart  "Quand la musique sert l'émancipation des peuples" où Haja Hamdaouia est  évoquée par l'historienne Naïma Yahi et Hajer Ben Boubaker 

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