Luttons pour la démocratie au Bénin

L’arrestation arbitraire, le 3 mars 2021, de la candidate à l'élection présidentielle béninoise Reckya Madougou, constitue une atteinte dangereuse au modèle démocratique béninois, qui pendant des décennies faisait figure d’exception dans la région ouest-africaine.

Depuis ce jour noir, dont on peut craindre qu’il ne soit malheureusement pas le dernier, l’ancienne candidate du parti d’opposition Les Démocrates et figure de proue de l’opposition fait face aux accusations iniques « d’association de malfaiteurs et de terrorisme » de la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (Criet) mise en place par le pouvoir du président Patrice Talon.

Un dévoiement judiciaire au service du politique

Incarcérée à la prison civile d’Akpro-Missérété (à environ dix kilomètres de la capitale Porto-Novo), l’ancienne ministre de la Justice subit quotidiennement privations et humiliations qui prouvent l’importance stratégique de cette affaire incontestablement orchestrée en haut-lieu. Il s’agit en fait de stopper la montée en puissance de l’une des personnalités politiques les plus populaires du Bénin.

Cette stratégie du pire a également pour objectif de diffuser la peur auprès de tous les militants de la société civile et de l’opposition, extrêmement critiques du chemin de la terreur et de la dictature emprunté par le président Patrice Talon dont l’aversion à la moindre contestation de sa gouvernance, marquée par la violation des libertés individuelles, politiques et collectives, est flagrante. Sa réélection en avril dernier lors d’une parodie de scrutin duquel tous les opposants avaient été écartés, et auquel la participation ne fut que de 26% selon la plateforme électorale des organisations de la société civile (50% pour le chiffre officiel) ne doit pas nous duper ; ce régime n’a pas de légitimité populaire.

Autre cas symptomatique du deuil de la démocratie béninoise qui interpelle tous les défenseurs des droits de l’homme en Afrique et ailleurs : celui de Joël Aïvo. Le professeur de droit et constitutionnaliste réputé est également dans les geôles de Talon en raison de ses positions critiques vis-à-vis des atteintes à la démocratie de son pays. Ils ne sont pas les seuls : plusieurs personnalités politiques et activistes ont été arrêtés de façon souvent brutale, mais surtout sans aucun fondement légal, n’ayant reçu ni convocation préalable ni mandat d’arrêt, et bafouant d’une traite toutes les procédures du droit civil.

Le tournant autoritaire pris par le pouvoir Talon paralyse toute participation à la vie politique en dehors des partis, mouvements et personnalités qui le soutiennent – par peur ou par contrainte. Car au Bénin de Patrice Talon, la terreur ne frappe pas que les opposants. De nombreuses personnalités ont été enfermées depuis 2016 et davantage dans le sillage de l’élection frauduleuse d’avril 2021 comme les anciens ministres Ali Houdou et Jean-Alexandre Hountondji, sous prétexte d’atteinte à la sûreté nationale, ou plus risible encore, de terrorisme. En conséquence, bon nombre d’entre elles n’osent plus se prononcer sur la vie politique, ou sont bien obligées d’acquiescer aux actions du gouvernement, de peur de subir les foudres du régime et de la Criet.

 

Dénoncer ne suffit plus, il faut agir

Il est temps que soit justement désavoué le caractère légal de la Criet, ce bras judiciaire spécialement conçu pour brider et réduire à néant toutes les voix discordantes. Rappelons ici le traitement abject du magistrat Essowé Batamoussi, qui quitta l’organisation en avril dernier en décriant son manque d’indépendance. Ayant fui le Bénin par la suite, celui-ci vient de déposer, le jeudi 12 août, une demande d’asile en France pour lui ainsi que sa famille, craignant pour leur sécurité et redoutant les représailles du pouvoir béninois.

Il est temps que la communauté internationale et les amis du Bénin à travers le monde se penchent sur les violations répétées du gouvernement Talon et apportent soutien et protection judiciaire à Reckya Madougou et tous ceux qui subissent le joug d’un pouvoir en déshérence politique, qui masque sa nature par un chapelet de statistiques économiques et financières, pendant que le peuple dans son écrasante majorité végète dans une misère noire.

Il est temps que la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, dont le Bénin s’est retiré, apporte sa protection à l’ancienne Garde des Sceaux Reckya Madougou et aux opposants et activistes béninois en exil, en prison ou encore cachés dans leur propre pays. En dépit du retrait béninois, la Cour qui représente les citoyens africains dispose toujours de la capacité de se positionner vis-à-vis des procès politiques et impartiaux.

Il faut aussi que la récente saisine, faite par les conseils de Reckya Madougou dans une lettre sur sa détention arbitraire datée du 23 juillet 2021 et adressée au groupe de travail de l’ONU, aboutisse à une mission d’enquête et une franche prise de position de la communauté internationale sur la démarche judiciaire et apporte des réponses concrètes et élémentaires sur le droit de visite et le respect de la confidentialité des échanges entre les avocats et la prévenue. Comme l’a dit à l’AFP Antoine Vey, avocat français de l’ancienne ministre, « Reckya Madougou est détenue dans des conditions inhumaines dans une cellule de 10 mètres carrés avec douze femmes et quatre enfants, elle est privée de droit de visite de ses proches sauf pour lui remettre de la nourriture une fois par semaine ».

Il est impératif que cette démarche de saisine aboutisse sur l’examen sérieux par l’ONU des conditions arbitraires, et hors de tout cadre juridique. Dans un pays que l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, a l’an dernier retiré de sa liste des pays sûrs, dont la totalité des députés appartient à la majorité présidentielle (83 sur 83), la démarche est urgente.

Il s’agit d’un exercice d’autant plus crucial pour un pays dont la marque de fabrique fut longtemps ses efforts pour ancrer la démocratie dans sa culture politique.

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.