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Billet de blog 10 mai 2022

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Élections médiatiques, bas les masques

Dans une lettre à Pierre Bourdieu du 5 février 1975, Norbert Élias écrivait, en parlant de la chasse au renard, que « le type de chasse de loin le plus prestigieux en Angleterre consistait à chasser quelque chose d'immangeable ». Et si la politique était un sport de chasse comme les autres ?

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Plusieurs procédés coercitifs sont à l'oeuvre dans les médias dominants, décrits notamment dans le contexte français par Bourdieu (Sur la télévision, 1996) et dans le contexte américain par Herman et Chomsky (Manufacturing Consent : The Political Economy of the Mass Media, 1988). En ces temps d'élection, les médias ne perdent pas une occasion de prouver la nécessité d'une profonde remise en cause épistémologique.

Prenons l'exemple de l'édition du 28 minutes du 30 mars, intitulée « Absence de débats avant le 1er tour : une menace pour la démocratie ? » avec Marcel Gauchet et Julia Cagé1. À 14:00, le journaliste (Benjamin Sportouch) prononce la phrase suivante : « Mais quel est le rôle aujourd'hui des citoyens, qui zappent tout, aujourd'hui ? Est-ce que la politique n'est pas affectée par cela ? Est-ce qu'on sent aujourd'hui les Français et les citoyens mobilisés sur la question publique ? » (Il était auparavant question des jeunes et de l'économie de l'attention). Marcel Gauchet acquiesce, sans remettre l'implicite (les Français ne s'intéressent plus à la politique parce que leur attention est captée ailleurs) en cause. Julia Cagé elle, exprime son désaccord et argue du fait que si les jeunes votent moins, c'est parce qu'ils ont le sentiment que le personnel politique qu'ils élisent n'est d'aucun secours pour changer la donne et qu'ils sont donc amenés à inventer d'autres formes de politique. Peu convaincu, le journaliste secoue la tête et répond : « oui mais ça veut dire que la politique est discréditée dans ce que vous dites ».

Le journaliste emploie un mot, « politique », dont la polysémie reflète entre autres les différentes conceptions que l'on peut avoir de la citoyenneté, du fonctionnement démocratique, etc. Lorsque la personne qu'il interroge présente une piste de réflexion qui implique une autre définition d'un mot, le journaliste lui oppose une fin de non-recevoir : ce qu'elle a dit est peut-être intéressant, mais elle n'a pas respecté la consigne.

Les remarques de Julia Cagé ne sont pourtant pas extraordinaires. Le dire est même devenu un lieu commun : la France fait face à un profond malaise démocratique. Les Français ne se sentent pas représentés, un fossé se creuse entre les classes populaires et le personnel politique2.

L'Assemblée d'aujourd'hui est-elle représentative ? Un coup d'oeil au nombre d'ouvriers (0/577, pour 20 % de la population active), de citoyens de moins de trente ans (1/577 pour environ 12% de la population) et aux déclarations de patrimoine des députés nous permettront d'être sûrs d'une chose : si les Français étaient représentés de manière réaliste à l'Assemblée nationale, la France serait un vaste Monaco hexagonal peuplé de cadres blancs et dotés d'un patrimoine moyen tournant autour du million. Du sénat, inutile de parler.

Les récentes présidentielles ne changent guère les paramètres : si l'explosion des deux grands partis qui se partageaient le pouvoir depuis cinquante ans augure d'une recomposition du paysage politique, rien ne laisse présager que la nouvelle Assemblée sera plus représentative. Tout simplement parce que la représentation a toujours été pensée comme un moyen d'exclure les catégories sociales les plus turbulentes de la caste des gouvernants3. La politique est à la fois compliquée et ennuyante, mieux vaut la laisser à des gens qui s'y entendent ; une fois réunis, on leur fait confiance pour tenir compte de nos intérêts. Il n'y a finalement que deux moyens que cela fonctionne : que l'essentiel de la population soit analphabète, ou qu'on la gave de consommation par tous les moyens disponibles4.

Nos sociétés occidentales ont atteint des niveaux d'éducation inédits dans l'histoire à l'échelle d'une société. La crise écologique a apporté un argument tangible à la critique traditionnelle de la société de consommation : les pauvres sont ceux qui paieront le plus durement les conséquences de leur exploitation.

Avec toutes les précautions qui s'imposent puisque c'est un sondage qui nous le dit5, 80% des Français ne souhaitaient pas d'un second match Macron-Le Pen. C'est précisément le scénario que notre mode de scrutin a produit. Plutôt que de s'attarder sur la faille béante de notre système politique, dans les médias dominants, commentaires et questions-affirmations pleuvent. La candidature Zemmour aura-t-elle finalement profité à Marine Le Pen ? Les DOM TOM ont-ils voté Mélenchon puis Le Pen parce qu'ils sont anti-vax et complotistes ? La question du scrutin en tant que dispositif possédant une orientation stratégique, et donc une influence sur le résultat, brille par son absence.

Au lendemain du second tour des présidentielle, l'éditorial du Monde6 (« Contester la légitimité de l'élection présidentielle, un jeu dangereux ») offre un magnifique aperçu de l'idéologie conservatrice masquée des médias dominants. On y apprend que des « extrêmes » « s'amusent à ébranler la légitimité du vote » de dépit d'avoir perdu cette élection alors que oui, les bulletins Macron sont plus nombreux. Élan de gratitude pour nos valeureux fact checkers. À croire que les alternatives à la démocratie représentatives relèvent de l'impossibilité logique.

On voit que la différence entre un journaliste engagé et un journaliste « objectif »7 réside dans le fait que l'un des deux seulement a conscience de son ancrage idéologique et donc de ses potentielles limites. Pour les dominants, le monde informationnel se résume dans l'opposition suivante :

Idéologie = extrêmes = subjectivité = non-fiabilité/mensonge

VS

Pragmatisme = modération = objectivité = vérité

Tant qu'on aura pas admis que cette représentation du monde est porteuse d'une idéologie (conservatrice), on ne pourra mécaniquement pas percevoir que des alternatives existent. Si on regarde le monde à travers un tube mais qu'on est persuadé que ce tube n'existe pas, on est en effet tenté de croire que le monde se réduit à ce que le bout du tube nous en laisse percevoir.

Dans une lettre à Pierre Bourdieu du 5 février 19758, Norbert Élias écrivait, en parlant de la chasse au renard9, que « le type de chasse de loin le plus prestigieux en Angleterre consistait à chasser quelque chose d'immangeable ». Et si la politique était devenue un sport pour journalistes dominants ?

La chasse à courre est un sport, c'est à dire que la codification et le symbolisme de sa pratique sont si poussés qu'ils se sont détachés du but originel de l'action de chasse (ici l'éradication des nuisibles, l'alimentation, l’entraînement à la guerre, etc.), au point de devenir ce qui importe dans l'action. En d'autres mots, ce qui importe en chasse à courre n'est pas d'avoir, à la fin de la journée, attrapé et tué un animal sauvage mais plutôt l'avoir attrapé et tué selon un cérémonial et des techniques précises, qui constituent la condition de sportivité. De la même manière dans un combat de judo, l'arbitre n'est pas là pour constater lequel des combattants a fait tomber l'autre, mais si cela s'est fait conformément aux usages.

Un sport est aussi un jeu, et cette dimension est fondamentale. La philosophie analytique des sciences sociales a proposé (notamment John R. Searle, 1995) une distinction de nature entre les différentes règles qui peuvent régir le monde social. En deux mots, certaines règles sont constitutives tandis ce que d'autres sont normatives. Les deux exemples pris par Searle sont le code de la route et les échecs. Dans le premier cas, le trafic est affecté par la règle mais existe en dehors de celle-ci, tandis que dans le second cas, le jeu n'existe pas en dehors de ses règles, qui le constituent.

Si l'on rapproche la séquence du 28 minutes de notre modèle du sport, on voit que le rôle du journaliste – à qui le titre d'arbitre sied parfaitement – est d'émettre un jugement de conformité selon un cadre, des règles du jeu. Le journaliste se conçoit comme un spécialiste du jeu et de ses règles, et non comme un facilitateur de l'expression d'une diversité de pratiques. Dans un jeu, chacun joue son rôle et qui refuse de le jouer est un mauvais joueur.

Un autre exemple serait celui du passage de Philippe Poutou dans l'émission 10 minutes pour convaincre. Ce candidat est connu pour ses positions anti-capitalistes, mais aussi anti-présidentialistes. M. Poutou a, à de nombreuses reprises, expliqué qu'il ne se présentait pas avec l'espoir d'être élu mais celui de bénéficier d'un espace médiatique pour visibiliser les idées défendues par son parti. La séquence débute avec un faux portrait présidentiel de Philippe Poutou dans le bureau de l'Élysée. Le journaliste commence en lui demandant comment il se trouve en Président, et quelles seraient les mesures qu'il prendrait une fois élu. M. Poutou a beau s'efforcer de dire qu'il ne souhaite pas être président et que ces questions n'ont donc aucun sens, il est impossible de sortir du cadre. Le représentant du Nouveau Parti Anticapitaliste n'a pas été invité pour parler de fond, de convictions, de valeurs, de système, mais de ce qu'il ferait une fois qu'il aurait intégré ce dernier.

Ici, Poutou joue finalement bien son rôle. L'interaction avec le journaliste met clairement au jour le cadre de l'attendu journalistique et l'anti signifie son opposition à ce cadre, sans parvenir à en proposer un autre. On peut donc se demander si l'opportunité de faire exister médiatiquement une critique radicale qui ne propose pas explicitement un autre cadre ne sert pas simplement de faire valoir pluraliste.

Si la fétichisation d'usages codifiés fait la beauté contingente du sport, il n'est pas certain qu'elle favorise la vitalité d'une pratique nécessaire. Revenons à la chasse. Cette activité trouve son origine dans le désir de subsistance d'un individu ou d'un groupe. Quand on a faim, on chasse. À coups de bâtons, de lassos, de bolas, de pierres. L'important n'est pas d'être élégant mais de survivre. Si un équipage de chasse à courre croisait une bande d'affamés à la poursuite d'un cerf, gare à lui si il s'interposait sous prétexte qu'on ne peut chasser que selon les règles du sport. C'est ce genre de décalage qui a pu être perçu dans le traitement médiatique du mouvement des Gilets Jaunes.

On peut se poser la question suivante : le but des médias est-il de favoriser l'expression d'une pensée et le renouvellement idéel démocratique ou de s'assurer que cette pensée est conforme aux usages ? Si la politique est un sport, son cadre et ses règles ne changent pas. Sa pratique, nécessairement conservatrice, n'autorise que de subtiles variations stylistiques, qui seront autant de pirouettes appréciées par les amateurs de sport politique.

Et dans ce cas, il ne reste plus pour s'amuser qu'à reprendre le dialogue du 28 minutes, en le replaçant dans un contexte historique, choisi au hasard :

Journaliste : Est-ce que finalement le refus des Parisiens de reconnaître le gouvernement de Versailles ne s'explique pas par le fait qu'ils sont absorbés par d'autres préoccupations comme se nourrir et reconstruire Paris ?

Louis Auguste B. : Je ne crois pas, en fait c'est surtout parce qu'ils ont décidé de s'auto-administrer en démocratie directe, constituant une Commune libre et populaire. Ils ne reconnaissent pas la légitimité de la IIIe République.

Journaliste : Oui, mais ça veut dire que la politique est discréditée dans ce que vous dites.

Le spectacle politique offert par le monde médiatique a tout l'air de n'être qu'une traduction médiatique de la tentative stratégique d'un système de se faire passer pour constitutif et non normatif. Si on ne peut pas changer les règles du jeu, il n'y a qu'une seule manière d'y jouer. En économie comme en politique, there is no alternative. Visionnaire, le regretté Gilles Châtelet avait, au crépuscule du 20e siècle, appelé ce manège les « gloutonneries de l'Élite consensuelle qui dévore du Différent pour chier du Même »10.

Partant de ces constats, on devrait prendre pour acquise une règle qui veut qu'intervenir dans les médias « démocratiques », c'est s'exposer à ce que sa parole soit rendue naturelle à l'ordre. Dès lors, accepter de s'exprimer dans ces médias sans chercher à rendre explicite l'ordre auquel ils participent condamne à la défaite stratégique.

1. le 28 minutes est une émission d'Arte animée par Elisabeth Quin. Lien : https://www.youtube.com/watch?v=KY-dQIruDCo&t=760s

2. Écrasement de la Commune, des grèves de mineurs, exploitation coloniale, exclusion des femmes des urnes jusqu'en 1945... Il y aurait par ailleurs beaucoup à raconter sur la longue « tradition démocratique » dont notre modèle représentatif républicain est l'héritier.

3. Le constat selon lequel le système représentatif s'est historiquement imposé pour préserver les intérêts des notables n'est évidemment pas neuf. En 1995, Bernard Manin (Principes du gouvernement représentatif) faisait remarquer qu'à l'aube des révolutions française et américaine, le régime représentatif n'était pas considéré par les théoriciens de l'époque comme une solution conforme à l'idéal démocratique. Une fois adopté, le système représentatif s'est d'abord matérialisé dans le suffrage censitaire. En 1791, la traduction institutionnelle de la Révolution effectuée par Sieyès consacre l'ambition de la bourgeoisie de détrôner la noblesse dans la gestion du politique, tout en gardant sans-culottes et babeufistes du bas-peuple à distance. L'égalité des droits est reconnue en principe, l'égalité matérielle et la possibilité d'une démocratie directe sont enterrées.

4. Spectacle, culte de la « réussite », dont Instagram et son lot de conseils pour devenir millionnaire avant 30 ans offre une savoureuse actualisation, internationalisation du modèle représentation politique-consommation, etc.

5. Sondage Elab février 2020 : https://www.marianne.net/politique/macron-le-pen-ce-duel-dont-les-francais-ne-veulent-pas-en-2022.

6. Lien : https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/04/27/contester-la-legitimite-de-l-election-un-jeu-dangereux_6123869_3232.html.

7. Dont d'excellents specimens peuvent être observés à l'oeuvre dans la rubrique « les décodeurs » du Monde, déjà brocardée par F. Lordon : https://www.google.com/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=&ved=2ahUKEwjx1q-I_rb3AhVO1BoKHYeOCqMQFnoECAcQAQ&url=https%3A%2F%2Fwww.monde-diplomatique.fr%2F2017%2F10%2FLORDON%2F57960&usg=AOvVaw3LBdea2i7nXVtZTp3nNwW_

8. Zilsel n°9, octobre 2021.

9. Par un bel hasard de la langue française, « renard » est une antonomase lexicalisée. Autrement dit, le mot « goupil » qui désignait l'animal a peu à peu été remplacé par le nom propre « Renart », personnage du Roman de Renart jusqu'à le remplacer. Une métaphore de la représentation supplantant la démocratie.

10. Est-ce que vous condamnez les propos de M. Châtelet ? Est-ce que vous êtes républicain ?

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