Les Latins, l'Europe et le capitalisme

Ou comment l’éthique protestante est parvenue à s'imposer à l'Europe et au monde sous les habits de la rationalité.

Le président de l'eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem, a déclaré lors d’une interview à la Frankfurter Allgemeine Zeitung publiée le 21 mars : « Pendant la crise de l'euro, les pays du Nord ont fait preuve de solidarité à l'égard des plus touchés. (…) on ne peut pas dépenser tout son argent en alcool et en femmes puis demander de l'aide ». Cette sortie sur les pays du Sud est révélatrice d’un malentendu profond. Les mots sont forts, chargés de connotations et alimentés par un imaginaire puritain brusquement mis à nu.

Si son nom ne nous l'avait pas déjà fait comprendre, M. Dijsselbloem tient à ce que l’on en soit parfaitement sûr(e) : il n'est pas un homme du Sud. Il n'est pas du peuple des cigales, mais bien de celui des fourmis. Ses propos mettent en exergue la profonde et séculaire opposition qui divise l'Europe en deux camps. Celle du Nord et celle du Sud, celle des peuples germaniques (dont les anglo-saxons sont une des branches) et celle des peuples latins, celle de racines protestantes et celle de racines catholiques. Le fond du débat politique concernant le projet européen est polarisé par ces identités culturelles.

Le travail effectué par Max Weber dans l’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme a montré que le capitalisme trouve sa source dans les motifs religieux du protestantisme. Deux de ces motifs, interdépendants, sont à retenir. D’abord, l’argent n’est pas considéré par l’éthique protestante comme un moyen de parvenir à ses fins mais comme un signe de réussite et d’élection divine. Ensuite, l’argent obtenu grâce à un travail pensé comme fin religieuse purificatrice ne doit pas être dépensé pour obtenir des jouissances mais tout simplement accumulé. Dans la doctrine puritaine originelle, ce n’est pas la possession de richesses qui est condamnable mais bien le fait d’en jouir. Weber souligne que les comportements engendrés par cette doctrine sont d’ordres religieux et irrationnel.

Les peuples latins ont une relation à l’argent qui les place à l’opposé des anglo-saxons et définit leur rapport au capitalisme. Leur héritage culturel leur fait apparaître la recherche du gain comme honteuse ; l’argent ne doit être pour le Latin qu'un moyen d’arriver à ses fins. La culture catholique encore pregnante l'a imprégné des paroles évangéliques de Matthieu (19 :24) : « Je vous le dis encore, il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. » En Europe du Sud, l’argent est utilisé à des fins de prestige, d’honneur, de famille et de plaisirs hédonistes qui composent les représentations méridionales du bonheur.

Après la seconde guerre mondiale, le libéralisme économique, condition du capitalisme, est devenu ultra-dominant en Europe occidentale et dans le monde du fait de l’hégémonie des Etats-Unis, bouillon de culture d'un puritanisme protestant appelé à évoluer en capitalisme débridé. Cette hégémonie américaine et libérale n’a fait que se renforcer après la chute de l’URSS. Union européenne, FMI, OMC, toutes les grandes institutions internationales à but économique nées après la deuxième guerre mondiale ont été pensées pour appliquer le libéralisme dans le monde entier.

Le tour de force du capitalisme est d’être parvenu à imposer la vision de la vie et du travail issue de l’éthique protestante comme la seule norme rationnelle sérieuse et valable. Considérons à titre d’exemple les connotations religieuses que renferment les termes politico-économiques prétendument rationnels employés dans les arènes du débat européen. On parle d’une austérité, parfois même d'une ascèse appliquée aux pays du Sud pour les redresser, d’économistes orthodoxes qui incarnent l’esprit de responsabilité et la rigueur. De même, les mots de Jeroen Dijsselbloem pourraient être ceux d’un pasteur puritain du temps de la Prohibition dénonçant deux vices suprêmes, l’alcool et les femmes, fruits de l'oisiveté.

Lorsqu’Angela Merkel – fille de pasteur protestant, est-il utile de le rappeler – met tout en œuvre pour imposer une austérité dont la capacité à rétablir une activité économique normale en Grèce est contestée par les économistes les plus reconnus (Paul Krugman ou Thomas Piketty pour ne citer qu’eux), sa préoccupation n’est-elle que d'ordre strictement rationnel ? Cet imaginaire protestant dont la mission serait de combattre l’oisiveté et le dévergondage pécheurs du Sud et de lui faire adopter de force la vertu allemande transpire dans les discours. La majorité des responsables politiques des pays du Sud ont d'ailleurs déjà complètement intégré l'orthodoxie libérale et ont recours à la culpabilité, si efficace avec les latins, pour la faire accepter : "Les Allemands, eux, acceptent de travailler dur et de gagner peu." Le Sud a été colonisé à son insu : le travail qui n'était pour lui qu'un moyen est devenu une fin. Ses responsables politiques ne parlent plus de bonheur mais de croissance et de PIB.

Le drame réside dans le fait que les apôtres de cette orthodoxie capitaliste imbibée d’éthique religieuse sont parfaitement persuadés qu’ils agissent rationnellement et de la seule manière possible. Quoi de plus rationnel pour l’homme que de travailler 50 heures par semaine quand une vingtaine suffiraient à assurer non seulement sa subsistance mais son confort matériel ? Les tenants de cette idéologie masquée la présentent toujours comme une indéniable évidence. Il faut qu’ils admettent qu’elle relève d'un choix politique et philosophique, et qu’un modèle alternatif dépend tout simplement d’une autre conception de la finalité de la vie humaine. 

Libérons-nous de l’obsession de la croissance, de la dette et du PIB. Libérons-nous de cette culpabilité chrétienne rampante qui prétend nous purifier du péché originel par le travail.

Assumons de ne pas vouloir vivre pour travailler. Nous ne sommes pas sur terre pour chercher la fortune mais pour trouver le bonheur.

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