Donner sa voix à M. Macron, est-ce une condition pour rester fréquentable ?

Depuis hier, la chasse aux abstentionnistes est ouverte.

Souvent, les lendemains de scrutin sont amers. Ils actent le naufrage de l’espoir fou que tout aurait pu changer, que votre vote aurait pu suffire à faire la différence. Ce fantasme rassurant et orgueilleux est soigneusement entretenu par les démocraties électives pour qui il est une condition de survie.

Mais voilà vous y avez cru, la démocratie directe ne sera pas pour cette année et vous vous retrouvez contraint de faire un choix guère réjouissant. Trois alternatives s’offrent à vous : voter Macron, voter Le Pen ou… vous abstenir. Notons que l’écrasante majorité des médias et du personnel politique met un point d’honneur à ne pas mentionner la troisième alternative. D’emblée, la question posée aux interviewés pour le second tour n’est jamais : « qu’allez-vous faire ? » mais toujours : « pour qui allez-vous voter ? ». C’est que depuis longtemps dans nos démocraties électives, « citoyen » est devenu synonyme d’ « électeur ». Pourtant, l’électorat n’y est guère plus qu’un accessoire jetable qui sert à légitimer périodiquement l’exercice du pouvoir par une caste politique garante des privilèges.

D’où nous vient ce sentiment de suprême dégoût devant l’alternative qui nous est proposée ? J’entends déjà les voix du pragmatisme : « c’est le jeu de la démocratie, il ne faut pas être mauvais joueur et s’unir pour éviter le pire. » Pourtant, quelque chose cloche. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Des décennies de politiques libérales ont saigné les classes populaires, devenues la base du FN. Les deux partis de pouvoir ont mené les mêmes politiques économiques, usant jusqu’à la corde le sacro-saint argument thatchérien, there is no alternative. Quel est l’intérêt de vivre en démocratie et de choisir des partis politiques s’il n’existe aucune marge de manœuvre ? Le FN est logiquement apparu comme le seul échappatoire pour des classes populaires acculées au fond de l’impasse. Cette situation a alors permis aux partis de pouvoir néo-libéraux d’utiliser l’épouvantail FN pour s’assurer de l’adhésion des électeurs apeurés. La boucle était bouclée, et comme dit Bossuet : «Dieu se rit des hommes qui déplorent des effets dont ils chérissent les causes ».

Le 23 avril 2017, nous avons atteint un des points de rupture de notre démocratie. Pour éviter l’arrivée d’un parti anti-démocratique au pouvoir, il nous faut voter précisément pour le représentant du courant de pensée qui a rendu ce parti anti-démocratique si populaire. La fabrique du consentement a si bien fait son office que les électeurs effrayés par l'épouvantail FN ont voté Macron dès le premier tour, persuadés d'avoir fait leur devoir républicain.

Prétendre que le deuxième tour est une confrontation entre la France fascisante, xénophobe et réactionnaire d’une part et la France libérale et dynamique d’autre part est un mensonge. Ce deuxième tour est une confrontation entre la France apeurée et la France en colère. Devons-nous choisir ? Pas si l'on considère que le pire est déjà arrivé. 

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