Lettre ouverte d'un jeune à Daniel Cohn-Bendit

Danny,

Pour moi comme pour tant de jeunes français tu étais un idéal. Un de ces rares politiques vraiment au-dessus de la mêlée, de ceux qui croient à ce qu’ils racontent et qui ne lâchent rien, quitte à marcher à contre-courant. Je te pensais naïvement avancer sans autre cap que l’écologie, la justice sociale et les libertés individuelles.

Et pour cause, tu étais un héros de Mai 68, cette révolution mythique dont on ne cesse de nous rabâcher les mérites libérateurs. Danny Le Rouge, je t’imaginais bravant De Gaulle sur les barricades, David contre Goliath. Ton incorruptibilité révolutionnaire faisait ton prix et ton intransigeance ta superbe. Au lycée, alors que les cours de français me faisaient découvrir l'Antigone d'Anouilh et que je regardais par la fenêtre ouverte, c'est à toi que je pensais. Tu parlais du supplice infligé à la Grèce par ses créanciers, de la mort indigne de Rémi Fraisse. Tu étais mon Antigone à barbe et à lunettes.

Danny, je me souviens de ma première présidentielle, en 2012. Dégouté d’avance par le spectacle des égos personnels et des armes de communication massive je me prenais à rêver : « Et si Danny était candidat... » J’entrevoyais déjà un monde porté par un second souffle, un monde où ma génération pourrait enfin gouter à du neuf, du vrai. Ré-inventer un modèle de société, créer un élan libérateur, secouer l’ordre établi. Avec une transition écologique, une vraie justice sociale et tout et tout. Rien de tout cela ne semblait hors de ta portée, toi qui à vingt-trois ans voulait déchirer le drapeau français pour en faire un drapeau rouge, toi qui haranguait sans relâche les foules estudiantines au nez et à la barbe de la police.

Danny les temps sont sombres et on comptait sur toi. Je dis « on » car je sais qu’ils sont nombreux les jeunes à avoir espéré en vain ton impertinence qui était pour eux un repère, une ultime raison de croire encore à la politique. On l’avait remarqué mais on ne voulait pas y croire : tu as changé Danny. Toi qui a connu Mai 68, tu dois la connaître mieux que nous cette chanson de Brassens qui dit que l’âge ne fait rien à l’affaire.

Pourtant Danny, c’est moche de te voir vieillir.

 

 

Un jeune de vingt-trois ans

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.