Pour une internationale islamogauchiste-bisounours

Votre confort a une histoire.

C'est le propre de l'émotion que de se manifester spontanément. Comme une rivière qui, d'ordinaire calme et claire, se met à charrier troncs d'arbres et rochers du jour au lendemain. L'émotion nous rappelle à ce que nous sommes : des animaux sociaux sujets à l'empathie autant qu'à la crainte.

Quand des attentats font irruption dans nos vies, c'est la crainte qui s'impose en premier. N'importe qui capable de transposer les derniers instants de Samuel Paty à sa propre existence sera horrifié, bouleversé de prendre conscience qu'il existe des hommes que rien ne pourra détourner de leur folie meurtrière.

Étranger à la guerre depuis des décennies, le quotidien occidental a patiemment compilé ses règles, son organisation, son registre de comportement. Plongés au cœur d'un marché mondial, les Français ont peu à peu adopté le spectacle et la consommation comme principaux ressorts de leur action. Le rôle de l'État s'est graduellement replié pour correspondre à celui de garant de la consommation tranquille. Pouvoir vaquer à ses occupations sans subir les remous du reste du monde, visiter des pays pauvres pour une durée limitée dans des conditions sécurisées, préparer les fêtes en couvrant de cadeaux ceux que l'on aime... La première chose que nous attendons aujourd'hui de l'État, c'est qu'il nous permette de vivre comme si rien d'autre n'existait que nos vies douillettes.

À chaque fois qu'un de nous est éventré par une balle d'AK47, décapité à la hache ou égorgé au couteau par une idéologie extérieure mais qui pourtant est parvenue à pénétrer notre bulle, nous ressentons la peur. De n'être plus protégés, d'être vulnérables face à un ennemi masqué qui s'est glissé parmi nous, d'être haïs par des foules entières qui souhaitent notre mort dans des pays lointains. Par un mécanisme social aussi primitif qu'inévitable, la peur durcit les cœurs les plus tendres. Les traits se tendent, les poings se ferment ; ce n'est plus le temps de la compréhension. Compréhensif, on l'a été, et « ils » en ont profité. Ils ont pris notre mansuétude pour de la faiblesse, et nous ne ferons pas la même erreur deux fois.

« Nous sommes maintenant en guerre ». « Il faut choisir son camp ». « Ne montrer aucun signe de faiblesse ». « Ceux qui ne seront pas avec nous seront contre nous ». Ces paroles sont d'autant plus laides qu'elles sortent de la bouche de ceux que nous aimons. En position de survie, le groupe se prépare à une lutte à mort. Il ne tolèrera pas de traîtres à l'arrière. Être un bisounours n'est plus un défaut attachant, c'est une tare qui met en danger le clan.

Un mot, qui n'était qu'une private joke de skinheads il y a dix ans, est aujourd'hui sur toutes les lèvres pour désigner ces sans-couilles qui cachent leur faiblesse derrière des raisonnements humanistes : islamogauchistes. Judéobolchéviques d'hier, les islamogauchistes ont deux fonctions. La première est de totaliser le groupe contre un ennemi commun selon une typologie binaire. La seconde est de se durcir en purgeant, ridiculisant l'innerschwein ("salopard intérieur" : chez les nazis, part de soi qui est restée attachée à la compassion et à la compréhension et fait donc obstacle à la nécessité de se montrer sans merci). En public, utiliser le mot islamogauchiste joue le rôle d'un mantra qui signifie « jamais plus on ne me prendra à être compréhensif ». Comprendre : « à être faible ».

Que les musulmans représentent 7 % de la population et que les musulmans intégristes ne représentent à leur tour qu'une infime fraction des musulmans de France donne des éléments pour replacer dans de justes proportions l'éventuel péril que ferait peser l'islamisme sur notre mode de vie. Qui pourrait affirmer sans ciller que 93 % de la population française se voit imposer son mode de vie par les musulmans ? Que ceux-ci sont sur-représentés à l'Assemblée nationale ? De la même manière, puisque le chômage et la pollution tuent à eux deux (14 000 + 48 000 = ) 68 000 Français par an, un Français aura environ 1360 fois plus de chance de mourir de ces deux fléaux plutôt que du terrorisme (250 morts ces cinq dernières années). Mais évidemment, aucune caméra ne se déplacera dans ces deux cas. Sans spectacle, pas d'émotion.

Le terrorisme est aussi plus inacceptable que les autres maux de notre société parce qu'il provient de cet extérieur dangereux et incompréhensible, que mettent en scène des séries comme le Bureau des légendes ou des films comme le Chant du loup. Concoctées sous le patronage bienveillant de l'armée et des renseignements, ces productions se soucient plus de montrer le danger auquel est exposé la France – et donc le caractère essentiel de la mission des renseignements/défense - que les dynamiques susceptibles de l'expliquer et de le comprendre. Oui, des foules brulent des drapeaux français dans le monde arabe. Oui, un ex-premier ministre malaisien twitte des appels à la violence à peine voilés contre les Français.

Ces constats devraient nous inciter, plus que jamais, à comprendre. À la seconde où vous pensez que les Turcs, les Arabes, les Pakistanais sont des imbéciles incapables de comprendre votre conception de ce qu'une société doit être, vous pourriez être de cette foule qui brule un drapeau français. Les musulmans sont, et de loin, les premières victimes du terrorisme islamique. En Turquie, en Égypte, en Arabie Saoudite – trois alliés militaires de la France – des hommes et des femmes meurent de ne penser ni comme le pouvoir, ni comme les islamistes.

Vous craignez que les vagues migratoires, trop nombreuses, submergent la France et sa culture ? Vous préféreriez laisser les migrants en Méditerranée ou dans un camp du sud de l'Italie ? Vous n'êtes pas responsable de trois cent ans de colonisation, ni de l'exploitation des ressources des pays du Sud dans des conditions inéquitables. Vous n'en êtes pas responsable, et pourtant vous devez vivre avec ses conséquences. Le confort dont vous profitez aujourd'hui a une histoire. Il ne revient pas aux Français de décider si la réalité leur convient ou non, il leur revient de décider comment s'en accommoder, si possible avec dignité.

Incapable de faire face à l'explosion des inégalités, au chômage de masse et à la crise environnementale, le gouvernement s'est saisi du meurtre de Samuel Paty comme d'une opportunité pour ne pas se faire doubler sur sa droite aux prochaines présidentielles. Immoral, manipulateur, dangereux et, pour utiliser un mot cher au pouvoir, populiste, ce tour de passe-passe insulte la mémoire d'un serviteur du bien commun.

L'islamisme radical existe, évidemment. Il est problématique pour de nombreuses raisons et ne peut se soustraire à la loi. Mais pour une poignée d'associations fermées et quelques islamistes radicaux assignés à résidence, quel prix avons-nous payé ? La séparation des pouvoirs, principe fondateur de notre démocratie, n'est plus qu'une vue de l'esprit. La transposition de dispositions issues de l'état d'urgence dans le droit commun permet aux préfets et au ministre de l'Intérieur d'assigner à résidence et de perquisitionner n'importe qui sans passer par un juge.

Moins de liberté contre plus de sécurité : cette formule n'est qu'un leurre et ceux qui la vendent le savent bien. Si les pouvoirs exceptionnels de l’exécutif ne lui ont pas permis d'arrêter plus de terroristes, ils lui ont en revanche permis de perquisitionner des écologistes et d'enfermer à domicile de simples suspects. Sans parler des drones de la police qui survolent désormais les manifestations en enregistrant les visages des participants, l'interconnexion des fichiers de la sécurité sociale avec ceux de la police et l'utilisation d'antennes capables d'espionner les téléphones portables, sans que leurs propriétaires soient sous contrôle judiciaire. Feutrées et cyniques, ces dérives sournoises affaiblissent la République bien plus sûrement que le fondamentalisme islamique.

Pour des débats de fond, pour une culture du débat, pour la liberté d'expression, pour une réponse politique à la hauteur des enjeux actuels, pour que la compréhension soit toujours plus forte que la peur et la haine, islamogauchistes et bisounours de tous les pays, unissons nous !

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