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Billet de blog 31 mars 2022

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Petit argumentaire à destination des indécis de gauche

« Faites ce que vous voulez, mais votez Macron », titrait un ex-journal de gauche en 2017. Sur les traces de Laurent Joffrin, ce billet tente un recensement des différents arguments destinés aux indécis.e.s de gauche.

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Les élections, c'est la semaine prochaine. De cette vaste mise en scène sociéto-médiatique visant à légitimer l'émergence ou la reconduction d'un chef presque suprême incarnant au passage une orientation politique souvent captieuse, il y a beaucoup à dire ; je n'y consacre qu'une phrase qui aura déjà agacé la délicate cognition logographique du lecteur.

L'indifférente morosité que ce rendez-vous électoral provoque chez à peu près tout le monde est devenue palpable même pour les esprits les plus éloignés de la réalité matérielle. Des stars médiatiques ultralibéralement neutres en arrivent à se demander si il ne faudrait pas voir là le signe d'un malaise démocratique, même si cela reste difficilement compréhensible étant donné le mal qu'elles se donnent à nous offrir de passionnants shows politiques relevés de polémiques affriolantes. Gérard Larcher (président du sénat macron-compatible et sénateur depuis une date plus ancienne que celle à laquelle je naquis) déclare sur Europe 1 que « si le Président de la République est réélu, cela se fera avec une omission du débat démocratique et avec un risque de [crises de] légitimité ».

De ces prémisses l'observateur objectif tirera deux inférences  :

a. Ces gens sont lents.

b. Ces gens progressent.

La constance des programmes appliqués depuis Sarkozy nous a montré qu'il est nécessaire pour des questions d'apparence et d'acceptabilité de faire valider tous les cinq ans quelqu'un qui, quelle que soit son étiquette, appliquera des réformes néolibérales, productivistes et capitalistes. C'est ce que les hommes en costume appellent communément l'alternance démocratique. Et c'est bien parce que les classes populaires ont compris que les partis politiques traditionnels sont impuissants face aux marchés financiers mondialisés qu'elles se sont mises à voter massivement Front National. Alain Mergier et Jérôme Fourquet l'avaient déjà expliqué en 2011 à F. Hollande (Le point de rupture. Enquête sur les ressorts du vote FN en milieu populaire, publié par la Fondation Jean Jaurès, think tank du PS), avec autant d'effet sur ses politiques qu'une pisse de chameau dans un violoncelle.

Cette crise de légitimité existe depuis des décennies. Macron est simplement le premier à rendre la prise d'otage si évidente, ajoutant gracieusement au passage une petite touche personnelle de mépris. Puisque Marine Le Pen et Éric Zemmour sont ses seuls contradicteurs, il parvient (avec l'aide des éditocrates ultralibéralement neutres) à structurer une représentation du monde à la fois simple et très pratique, sous forme de clivages de type : complotistes/scientifiques, pro-européens/nationalistes, libéraux/fascistes, réalistes/idéologues, responsables/populistes, etc... Et enfile (mais à contrecoeur, c'est un Grand Homme) son costume de rempart contre la barbarie tout en laissant les valeurs d'extrême droite se normaliser.

Spoiler alert : Macron sera réélu. On ne peut, à ce stade, pas y faire grand'chose. En revanche, il y a une chose essentielle que le vote peut changer : les termes du débat et, à travers lui, la présentation médiatique qui sera faite des clivages de la société française. Pour cela, il faut parvenir à offrir à Macron au second tour un interlocuteur capable de le rabattre sur ses angles morts. De rendre évident la raison pour laquelle il ne souhaite pas de débat au premier tour. De rappeler que les premières préoccupations des Français sont le pouvoir d'achat et l'écologie. Que les contraintes budgétaires imposées par l'UE l'ont été sans que les électeurs aient été à aucun moment consultés. Que les CRS crèvent des yeux régulièrement et impunément. Que des lits d’hôpital sont encore supprimés aujourd'hui. La liste est longue ; chacun trouvera sans difficulté de quoi l'allonger.

Ami lecteur, si tu te reconnais dans la gauche (dans le cas contraire, je m'en tiendrai bien sûr au vouvoiement) tu te trouves probablement dans un des quatre cas ci-dessous :

  1. Tu ne comptes pas voter.

  2. Tu comptes voter, mais pour un candidat d'adhésion et non pour le mieux placé.

  3. Tu aimerais voter utile, mais décidément tu ne peux pas encadrer Mélenchon.

  4. Tu soutiens Mélenchon depuis toujours et tu veux voter pour lui parce que UN AUTRE MONDE EST POSSIBLE.

Examinons chaque situation avec circonspection.

  1. Tu ne comptes pas voter. Tu refuses de déléguer ta souveraineté individuelle à quelqu'un qui prétendrait te représenter sans même te connaître et que tu n'aurais aucun moyen de destituer une fois élu, et tu as entièrement raison. Tu es peut-être anarchiste, autonome, féministe radicale ou simplement méfiant.e envers les politiques. Tu as peut-être lu le dernier Bégaudeau (Comment s'occuper un dimanche d'élection ?, Divergences) et tu pratiques la politique de toutes les manières possibles tout en refusant de participer à un jeu électoral médiocre. Les appels au vote t'exaspèrent souvent. Le moutonnisme que sous-tendent les partis politiques encore plus. Penser qu'un vieux mâle blanc politicard va transformer en profondeur un monde de vieux mâles blancs politicards est certes peu réaliste. Tu n'as pas envie d'être utilisé par un système inique pour se légitimer. Soit. Mais si tu conviens du fait que Macron sera réélu quel que soit le scénario, donner ta voix à Mélenchon ne fera que forcer une alternative médiatique au match capitalisme/fascisme. Tu n'auras élu personne, tu pourras continuer à pratiquer la politique de toutes les autres manières qui te semblent justes. Tu auras simplement donné une chance à la politique institutionnelle de se mettre sur de meilleurs rails, sans pour autant t'être éloigné de ton désir d'une société des communs. Si il existe une possibilité d'utiliser stratégiquement un dispositif au service des dominants sans repousser le Grand Soir, pourquoi s'en priver ?  En le faisant, tu auras simplement relégué la droite identitaire au second plan, le temps d'un week-end. C'est déjà beaucoup.

  2. Tu comptes voter, mais pour un candidat d'adhésion et non pour le mieux placé. Il n'y a pas de vote inutile et les élections devraient exprimer la préférence de chacun qui souhaite l'exprimer. Malheureusement, le mode de scrutin actuel (uninominal à deux tours) est extrêmement grossier (de nombreuses méthodes alternatives bien plus fines existent comme le jugement majoritaire de Laraki/Balinski, par exemple). La préférence que tu exprimes n'a donc de valeur que si elle a une chance de l'emporter, ou si la personne élue tient compte des résultats dans son exercice du pouvoir. La caractéristique de cette élection, c'est que tous les candidats ont en principe eu un temps de parole égal. Voter pour un petit candidat, même si il fait un score de plus de 4-5%, n'augmentera pas sa visibilité. De plus, Macron a évidemment montré comment il utilise le dispositif électoral de manière purement stratégique et sans tenir compte des autres suffrages que ceux qui l'ont élu. Globalement, on peut aussi considérer qu'un Mélenchon au deuxième tour visibiliserait la gauche radicale dans son ensemble au détriment de l'extrême-droite qui impose aujourd'hui ses thèmes. Il sera toujours temps ensuite de défendre ses divergences vis à vis de LFI.

  3. Tu aimerais voter utile, mais décidément tu ne peux pas encadrer Mélenchon. Que ce soit à cause de l'Europe, de la guerre en Ukraine, du Vénézuela, de son agressivité, de « la République c'est moi », il ne mérite pas ton assentiment. De fait, le personnage n'est pas très sympathique. Mais là encore, il ne s'agit pas de l'élire. Aucun scénario ne permet d'envisager sérieusement qu'il le soit. Au pire, tu risques une cohabitation Macron-Mélenchon après les législatives et là, il ne te restera plus qu'à te préparer des pop corn en regardant le JT. Par ailleurs si tu es prêt à voter utile, c'est que raisonnes en termes de « moins pire ». Et donc, préfères-tu ton dégoût de Mélenchon à ton dégoût du Front National ou de Macron ? Si la réponse est oui, je vais devoir vous vouvoyer.

  4. Tu soutiens Mélenchon depuis toujours et tu veux voter pour lui parce que UN AUTRE MONDE EST POSSIBLE. Tu as probablement trouvé ce texte très ennuyeux et tu ne comprends pas comment je peux affirmer d'avance que Macron sera réélu. Espérons que le nouveau monde défendu par LFI saura s'incarner collectivement !

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