"L'humain, tu peux toujours essorer un peu plus."

C’était un soir d’avril quelque part en France. Deux salariés, deux copains, parlaient de leurs conditions de travail. L’un d’eux est en arrêt pour dépression. J’ai écouté. Mon stylo s’est alors mis à leur courir après, longtemps. De ces regards croisés, et éclairés, on a essayé de tout prendre, tellement c’était réfléchi, pertinent, et beau, finalement, toute cette pensée, vivante, debout.

 

Jusqu'au matin du 15 décembre 2015, il travaillait en tant que chargé de clientèle dans une entreprise, prestataire de services d'un grand groupe. Mais ce matin-là, il n'a pas eu envie d'aller au boulot. Et pis soudain, un éclair : il s'est mis à chercher sur internet les symptômes de la dépression. Il en avait les trois quarts. Son médecin le met en arrêt longue maladie. Quinze jours après, son mal de dos qu'il traîne depuis six mois, disparaît.

 

C'est évident que le chômage, ils ne veulent pas le résorber... Ça les arrange...”

 

Mathieu* a 32 ans, et depuis, il attend le coup de fil de son DRH, “un type humainement très bien”... Il raconte : “Aujourd'hui, il y a tellement de gens qui partent, qu'il les rassemble façon tir groupé, alors qu'avant c'était les uns après les autres.” Dans sa boîte, 80 personnes, sur 700, sont parties pour inaptitude au travail. Et aux patrons? “Mon DRH leur dit, mais eux ce qu'ils voient, c'est le tableau Excel. C'est pas une perte grave. On en revient au délire : “Y a du chômage derrière, y en a d'autres qui prendront le boulot...” Mathieu ajoute : “Plus y a du chômage, plus y a des dérives abusives sur l'humain. C'est évident que le chômage, ils ne veulent pas le résorber... Ça les arrange...”

 

Si tu glandes 10 secondes, c'est le Pérou, lâche Mathieu à propos de son rythme de travail, devenu infernal depuis un an. Cela fait six ans qu'il y travaille. Six ans qu'il est payé au SMIC, sans jamais une augmentation, alors qu'il a un poste à responsabilités qui demande des compétencesspécifiques.“On a été racheté par des financiers pour lesquels la qualité du service apporté à notre clientèle, c'est le dernier des soucis... Et nos clients attendent une image de qualité, et en même temps ils ont une exigence exponentielle. On nous demande des cadences de plus en plus élevées, une pression de plus en plus forte... Humainement c'est pas possible de prendre plus d'appels avec une qualité. Au bout d'un moment tu zappes les étapes, tu vas à l'essentiel, c'est la quantité qui compte... »

 

«C'est depuis que les entreprises ont la macronite ! »

 

Mathieu se tient là, avec sa roulée prête à fumer. « Toutes les techniques de management qu 'on applique à ma grosse boîte, s'appliquent maintenant à la sienne», confie-t-il en désignant son voisin, un copain, qui répond du tac au tac : «C'est depuis que les entreprises ont la macronite ! »

 

Des techniques de management, une certaine idée de la rentabilité, du profit, qu'ils déplorent de voir appliquées dans tous les secteurs.On le sait.Le copain justement, poursuit : « Cette philosophie néolibérale s'est infiltrée partout. Même là où elle n'avait pas à s'infiltrer ! Et ils vont toujours s'arranger pour que le côté coercitif et violent vienne de celui sur lequel va s'appliquer la coercition. L'une des raisons pour lesquelles notre société est violente, ça vient de la cupidité, de l'obsession du contrôle des masses. Eux te diront : « gestion »»

 

Il s'appelle Antoine*. Il a 35 ans. Il travaille dans une entreprise de menuiserie depuis 7 ans, et jure que « c'estpas une boîte de connards », mais qu'ils ont pas le choix, qu'ils sont obligés de s'aligner sur les autres. S'aligner pour pas crever. Antoine est un bavard, érudit. On imagine les patrons mal à l'aise face à un salarié dans son genre, à qui on ne la fait pas. Plus cultivé que les patrons eux-mêmes, et prêt à dégainer, avec sous le bras, des références historiques et sociologiques. Mathieu est pas mal non plus.

 

« L'humain, tu peux toujours essorer un peu plus. Et si t'es pas content, y a pleins d'autres torchons autour... »

 

«C'est de la gestion de la ressource humaine. Les humains sont une ressource. Point barre. Au même titre qu'une machine. Les prix des matériaux, tu peux pas les baisser. Là où tu peux gratter du fric, la variable, c'est l'humain ! » Tous les deux me parlent des machines, dont on peut tourner le bouton, à fond. Jusqu'au maximum. Elle ne pourra donner davantage. « L'humain, tu peux toujours essorer un peu plus. Et si t'es pas content, y a pleins d'autres torchons autour... »

 

Pour lui aussi, l'année dernière a été folle. Petit pion, parmi d'autres, de l'hypercompétitivité. Pour lui aussi, les clients sont de plus en plus exigeants. Il faut tout faire vite et bien. Au final, tu ne peux faire que vite. Le boulot est à faire en 8 heures. Pas d'heures sup. « L'atmosphère est devenue délétère ». Un coiffeur va par exemple vouloir que son salon ouvre dans deux semaines. Pas le choix pour les salariés. « Y a pas mal de petites boîtes qui prennent des marchés qui dépassent leurs capacités, car ils sont pris à la gorge, ils peuvent pas honorer et ils coulent. Les boîtes se font ensuite racheter. »

 

« Ils ont cherché à détruire le lien social car ça nuisait à la rentabilité »

 

Les deux amis, une cigarette vissée entre les lèvres, n'en veulent pas aux petits entrepreneurs, et sont bien d'accord là-dessus. « Les petites boîtes, c'est comme si elles étaient dans un aquarium dans lequel l'eau est toxique. »

 

Mathieu revient, avec quelque chose d'important. « Qu 'il faut pas oublier de dire ». « Le lien social, ils ont cherché à détruire le lien social dans ma boîte, car ils ont considéré que ça nuisait à la rentabilité. Donc on remanie. Régulièrement. On n'est pas là pour rire, on est là pour produire de la richesse. »

 

Le chômage revient sur la table. Comme un épouvantail bien commode, brandi par des chefs, pour inviter à ne pas venir pleurer. « Tous ces chômeurs sont utiles à la classe des rentiers, aux actionnaires, aux grandes familles bourgeoises, qui ne travaillent pas. Qui font que l'argent stagne. Leur argent, ils ne le réinvestissent pas dans l'économie, ils réinjectent juste ce qu'il faut pour que ça se maintienne. C'est de l'argent qui dort. Y a jamais eu autant de richesses générées, et y a aucune redistribution. C'est du fric qui dort au fond de leurs poches. À quoi ça leur sert ? » lance Antoine, avant de considérer le problème de possession du pouvoir comme étant d'abord psychologique.

 

« Descendez, le bâtiment n'est pas fait pour accueillir autant de personnes. »

 

Et quitter votre entreprise, vous y pensez? «Je suis rentré chez eux, ils m'ont beaucoup appris. C'est presque comme rompre avec une nana ! Y a un gros affect... Ce sont tes collègues... L'an dernier, j'ai failli claquer la porte 25 fois. Mais si je partais, je les laisse tomber. Ce travail que je fais pas, ce sera à mes collègues de le faire. » Mathieu partage cet avis : « Si on reste, c'est grâce aux collègues. C'est peut-être pour ça que j'ai craqué...Le lien social, ils voulaient le casser... »

 

Son patron, Mathieu ne l'a rencontré qu'une seule fois. C'était pour demander des augmentations. Ils étaient 200, partis le voir à l'étage. Il leur a dit « Descendez, le bâtiment n'est pas fait pour accueillir autant de personnes. » Il le dit dans un sourire, plutôt content de ce qu'il a vu vaciller. « Ils ont la trouille. »

 

«Le travailleur français est pas assez malléable, faut le casser. »

 

La violence liée au travail, la toute-puissance des uns, la frustration des autres, de tellement d'autres. « Le conflit c'est sain. Il y a une violence symbolique qui n'est plus tenable. On essaie d'effacer tout ce qui permet d'expliquer la condition de l'humain. On essaie de faire en sorte qu'on ne soit plus capable de réfléchir par nous-mêmes. On essaie de nous embrouiller. »

 

Tous deux évoquent les mêmes rituels institués dans l'entreprise, ces fameux systèmes de questionnaires notamment, tous les deux ans, « pour découper ta personnalité, et la recouper.» Et un débrief, régulier, pour être sûr que le salarié a bien compris ce que le patron attend. Auto-évaluation, compétences transversales... Et la capacité à gérer le stress ? « T'arrives forcément en position de faiblesse une fois que tu as rempli ça. Et il y a les entretiens individuels, tous les deux ans, obligatoires, imposés par le ministère. Il y a une volonté étatique de casser le travailleur. Le travailleur français est pas assez malléable, faut le casser. Ces entretiens individuels, c'est pour te faire rentrer dans les canons de la boîte. Le but c'est de te rendre performant. « Efficient », ils aiment bien. C'est très sournois, insidieux. La coercition doit venir de toi. Le toyotisme, c'est basé sur ce genre de choses. En France, depuis que Macron est passé, tu sens qu'un verrou a sauté. »

 

Virginie De Gouveia

*Les prénoms ont été changés.

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