Jean-Luc Mélenchon du phénomène de campagne à l'OPA sur la gauche

El Watan, 26.09.2017

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Jean-Luc Mélenchon du phénomène de campagne à l'OPA sur la gauche

 

Dans le jeu politique et son espace, le discours reste le symbole éveillé de la lutte pour l’obtention du pouvoir. Patrie, Peuple, Conseil National de la Résistance, ces mots historiquement porteurs de sens résonnent dans les prises de position de l’Insoumis Jean-Luc Mélenchon. Mais, désormais, les paroles vont au-delà du principe d’opposition et du contre-pouvoir pour ouvrir la brèche d’une dynamique alternative et d’un mouvement au service de « l’ère du peuple ». 

Le taux d’abstention aux différentes élections parle de lui-même : ce peuple est bien désespéré et disponible pour transformer l’indignation en théorie politique d’insoumission dans un but assumé d’organisation et d’action. Aujourd’hui, se définir comme Insoumis est d’ailleurs devenu une véritable identité.

 A quoi renvoient l’identité, l’idéologie, le temps et l’espace politique de l’Insoumission conçu et optimisé par la France Insoumise dans une logique de conquête du pouvoir ? Quels sont les facteurs qui structurent et influencent la force de cette marque politique ? En termes d’identité visuelle, le Phi de philosophie, l’amour de la sagesse, est l’homophone du FI, de la France Insoumise, qui renvoie au parti politique. Le parti politique serait celui de l’amour de la sagesse, conforme à une éthique, porteur de valeurs supérieures et humanistes. En l’occurrence, durant ses discours de campagne pour l’élection présidentielle de 2017, Jean-Luc Mélenchon était le seul à réitérer et promettre le «Bonheur». L’idéologie est donc orientée vers une vision et libérée de la simple parole de gestionnaire. 

 La signification : performance et imaginaire véhiculée par la France Insoumise est également très forte. Depuis la Révolution du Jasmin, l’espace politique de l’Indignation largement répandu en Europe, est fondateur des nouvelles expressions politiques de la gauche radicale. Les politiques européennes d’austérité ont agi comme facteurs aggravants de la bipolarisation entre les gagnants et les perdants de la construction européenne, augmentant les besoins de protection et de sécurité des citoyens réconciliés avec les positions nationalistes.

 A cela s’ajoute le temps de l’effondrement de la social-démocratie qui a également été le catalyseur de l’éclatement et de la dissolution des partis socialistes européens incapables de se positionner et de résoudre le problème de la protection des travailleurs dans un espace économiquement intégré en proie au libéralisme économique. Enfin, le besoin d’intégration sociale, d’estime et d’accomplissement au sein d’un nouveau mouvement fort, combatif et conflictuel entre en résonance avec l’identification et la purgation du conflit démocratique.

 De la théorie à l’évolution du système partisan et à la politique 2.0

 La force de la France Insoumise a été de percevoir que la politique ne s’adresse plus à des cibles mais à des persona (parler à travers) porteuses de valeurs partagées, orientées vers des besoins d’accomplissement de destin et non de gestion d’intérêts directement privés satisfaisant une certaine clientèle.

 Agir (en ligne) pour infléchir tous les espaces, casser les codes et se défaire des filtres des partis politiques traditionnels qui ne sont plus crédibles : par la politique 2.0, les réactions et prises de position deviennent virales et surtout incontrôlables. 

 Il n’est donc pas étonnant que la pensée politique très forte et ultra conflictuelle de la France Insoumise ait trouvé dans les réseaux sociaux un écho et une force de frappe considérables en réponse au système partisan éclaté et obsolète des vieux appareils politiques. 

 Le populisme est-il un nouvel humanisme ?

 Idéologiquement, l’insoumission sort du cadre et de l’aura du patriarcat que représente le système pour travailler les « esprits libres » et les « consciences engagées ». La théorie des clivages qui fonde le champ politique nous amène à aborder le champ du populisme.

 Actuellement, l’évolution du système politique, l’effondrement du système partisan et la période de transition démocratique constituent les indicateurs parfaits de la naissance d’une nouvelle ère politique : dès lors, il convient de penser et de s’ériger en représentant du populisme comme traduction politique des intérêts du peuple. Le peuple, cet ensemble de citoyens vivant dans une société organisée et régie par des lois saura-t-il se reconnaître, et qui est-il ?

 Dire non : aux élites, au système en est le leitmotiv. Nous vs Eux : ceux qui défendent leurs intérêts, contre Nous, porteurs de l’intérêt général. Par ses ambitions de défense de la majorité, l’idéologie populiste de l’insoumission revisite le concept de lutte des classes : mais le prolétaire s’est aujourd’hui transformé en salarié. Si, par la forte personnalité de Jean-Luc Mélenchon et le discours conflictuel de la France Insoumise, l’Insoumission est en passe de récupérer l’hégémonie et le monopole de l’opposition, le défi reste pour autant de le dépasser pour affirmer une idéologie hégémonique fortement structurée, ancrée et diffuse dans la société pour les échéances électorales à venir.

 

(*) Doctorante Histoire de la Politique 

Laboratoire Telemme – CNRS

Aix-Marseille-Université

 

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