L'agréable "Carnage" de Roman Polanski

Carnage, le dernier film de Roman Polanski, qui vient enfin de se voir remettre à Zurich le prix d’honneur pour l’ensemble de son oeuvre décerné en 2009, fut sans aucun doute l’un des films les plus intéressants présentés par la dernière édition de la Mostra del Cinema. 
Trailer de Carnage de Roman Polanski © RedakOblikon
Trailer de Carnage de Roman Polanski © RedakOblikon
Trailer de Carnage de Roman Polanski © RedakOblikon
Carnage, le dernier film de Roman Polanski, qui vient enfin de se voir remettre à Zurich le prix d’honneur pour l’ensemble de son oeuvre décerné en 2009, fut sans aucun doute l’un des films les plus intéressants présentés par la dernière édition de la Mostra del Cinema.

 

Pour la raison suivante, surtout : le défi en quoi consiste la transposition cinématographique d’une pièce, Le Dieu du carnage, de Yasmina Reza, transposition qui respecte la dynamique narrative propre au théâtre tout en proposant un objet valant pleinement pour soi.Petit miracle que celui réalisé par Polanski : il a signifié une fois de plus combien le cinéma était capable d’utiliser à son avantage l’unité de lieu theâtrale d’origine aristotélicienne.Dans Carnage, c’est cela qui frappe : l’intensité palpable, servie par un souci insolent du détail saisi en milieu fermé, de la rage et de la violence contenues.Polanski subdivise la longue scène unique du film en une myriade de détails imagés pour se livrer sur ses personnages et leur contexte à une véritable oeuvre de vivisection.L’action se trouve accélérée, alentie, amplifiée, resserrée, bouleversée par une sorte de cubisme analytique cinématographique et le spectateur désorienté, éperdu, ne peut que se laisser ravir par ce sublime, par ce rutilant jeu de massacre, quasi solide, porté par les corps d’une distribution remarquable.L’intrigue est à la fois commune et féroceDeux gamins de onze ans se battent dans un parc citadin. Le plus fort blesse l’autre.Les parents de la “victime“, Penelope et Michael, invitent dans leur appartement du quartier chic de Park Slope, à Brooklyn, Nancy et Alan, les parents du “bourreau”, pour faire le point.Penelope est une intellectuelle libérale qui écrit un livre sur la tragédie du Darfour, son intention est de remédier au problème de façon urbaine, de faire taire les rancoeurs.Tous se rangent à son point de vue.Pas pour les mêmes raisons, néanmoins... et pas à n’importe quel prix.Les lignes de partage entre les êtres en présence se redessinent de façon continue jusqu’à ce que chacun apparaisse au spectateur pour ce qu’il est.Désopilants, perfides, désespérés, les quatre parents font étalage de leurs contradictions au cours de cette journée qui se révélera la pire de leur vie. Carnage est le récit d’un règlement de comptes, pire, d’une “boucherie” sans épopée, sans effusion de sang.Il n’y manque que les armes. Et les nervis ont été remplacés par de tout petits petits-bourgeois, Kate Winslet et Christoph Waltz, Jodie Foster et John C. Reilly, qui se massacrent généreusement au salon.Il s’agit de régler un différend entre gosses, nulle affaire d’état, certes.Mais voilà que l’incident banal se fait déclencheur de “son pire”.Voilà nos quatre adultes engagés dans une logique du pire : à l’accort succède vite l’agonistique.Un mot déplacé entraîne l’autre, les demi-sourires écorchent, les névroses éclatent au grand jour et la mayonnaise prend.Tout se développe à partir d’une provocation étymologique : l’individu est ce qui est “in-divis”. Il ne saurait être divisé, il est sacré et inviolable en tant qu’indivisible, en tant qu’irréductible.Tout peut être négocié, pas ce noyau insécable qu’est l’individu.L’individu demeure sauvagement hermtétique à la divisiblité de l’univers, de la matière, de l’esprit.Chacun de nous défend son individualité propre comme un tigre quand elle se trouve mise en péril.Voilà l’orgueil du moi, sa dignité. Voilà ce qui se dresse en cas d’alarme, d’invasion du monde ou de l’Autre, cet “enfer” sartrien.L’individu moderne craint plus que tout sa divisibilité comme l’aristotélisme abhorrait le concept d’infini en tant qu’identifié au naufrage de la sacro-sainte idée de limite.Moi, l’individu, je demeure indivisibile par extension radicale, militante, du noyau dur de mon âme. Cette unité têtue n’a de sens que si elle définit au coeur du monde, cet enfer divisible, ma distinction, mon altérité, mon ipséité.Cette revendication de mon indivisibilité n’est pas action, elle est “ré-action”.La résistance coriace de l’unité individuelle est une impulsion réactionnaire.Je m’oppose à la divisibilité de l’univers depuis mon irréductibilité d’individu “a-tomique” (non sécable). L’essence de l’individualité moderne est la contradiction qu’elle porte à ce qui l’entoure et qui n’est point de l’ordre de l’individuel.Cela est menaçant comme “diviseur”, comme facteur d’une possible division mortelle de l’in-divis individuel.Qu’est-ce que ce diviseur (ce diabolos...) ?Paradoxalement, ce diviseur, cette menace vécue par l’in-divis individuel est aussi facteur de réunion, de conjonction, d’agencement, parce que menacer l’indivis, c’est s’y confronter, c’est se réunir à lui, c’est s’y frotter. Défendre l’indivision individuelle du moi (comme sujet, comme conscience, comme âme) ne saurait être le fruit que d’une décision radicale de défendre son unité en recrutant les forces de la volonté et de la foi contre un ennemi à la fois extérieur et cultivant sa proximité, contre un diviseur “collé”, apparié au moi.Voici l’exercice de style, nourri de perfidie : pouvoir de la causette, inventée, nous suggère Polanski, pour susciter les divisions.L’abstraction à l’oeuvre dans Carnage, l’acuité psychologique, le gouvernement de l’espace, le sens du rythme : tout nous ramène au premier Polanski, au Couteau dans l’eau, pesée des tensions sexuelles et sous-tensions politiques en moins.

Carnage demeure un jeu fait pour divertir interprètes et public.

Acteurs, partition musicale, mouvements de caméra, tout confère au film la légèreté sinueuse d’un ballet élégant.Au sortir de la projection, nous voici satisfaits et inchangés. La leçon est passée : l’individualisme contemporain a porté à son plus haut degré l’hostilité individuelle farouche à ce contexte insinuant et transcendant qui menace sa précieuse unité irréductible.Et plus cette unité se défend plus son artifice se porte au jour, plus le masque de bois de la “persona” est cela qui prend la parole, une parole indistincte de cette voix vraie qu’elle recouvre et protège.Plus s’affirme l’unité individuelle plus s’en manisfeste la duplicité “personnelle”... Qui est celui que nous voyons, que nous entendons ? Un individu ou un homme ? Sur ce visage que voyons-nous : l’insécable noyau du masque personnel qui résiste au monde, à l’autrui et au temps diviseurs ou le reflet mimétique de la disconstinuité du vivant comme complexe ? Cette voix que nous entendons, est-ce la voix sui generis d’un masque ou celle, limpide, de cette humanité filtrant le bruit des choses, du monde et de la nature ? L’individualisme moderne pousse le sujet à se présenter devant le monde porteur d’un masque et d’une voix de fausset, mu par la noble ambition d’affirmer et de sauvegarder son unicité, son atomisme; et cependant, c’est quand il est le plus perméable aux formes de la nature et de l’Histoire qu’il se montre incontestablement le plus contigu à son être.Voici ce que nous rappelle l’agréable Carnage.

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