Entre Brésil et France, le livre

 

Luis Gomes, né en 1961, est docteur en philosophie. Il est, depuis quelque quinze ans, le directeur éditorial des éditions Sulina, sises à Porto Alegre, et l'un des éditeurs brésiliens les plus francophiles et novateurs. Il a publié, entre autres, Michel Houellebecq, Pierre Michon, Claude Simon, Edgar Morin, Michel Maffesoli, Jean Baudrillard...

L'édition, la France, le Brésil, l'Etat, la culture : le point de vue d'un éditeur, d'un Brésilien, d'un philosophe, d'un (très) libre penseur.

 

 

 

Le Brésil est l’un des rares pays au monde qui semble échapper à la situation de crise actuelle : le milieu éditorial est-il influencé par cette donne ?

 

Le marché éditorial brésilien a connu une croissance importante ces dernières années. Cette croissance a accompagné celle du pays dans son ensemble. Le monde de l’édition brésilien s’est considérablement professionnalisé, quasi industrialisé, l’investissement des entreprises croît à grande vitesse et les investisseurs étrangers ont découvert au Brésil une terre de conquête sur laquelle ils ont parié. Le nombre de lecteurs augmente de façon exponentielle grâce, notamment, à l’action éducative du gouvernement qui est l’un des principaux acheteurs de livres du monde, au profit, notamment, de la péréquation sociale et éducative. Ce soutien pratique de l’Etat encourage incontestablement l’investissement étranger à l’avantage de nos maisons et groupes éditoriaux.

 

 

Et la production ? Elle rend compte de cet enthousiasme relatif?

 

Malheureusement, si le nombre de lecteurs croît, la qualité de la lecture, elle, me semble décroître…or, la production littéraire est en dépendance de la qualité de ses lecteurs potentiels…je suis pessimiste, en ce qui regarde l’évolution culturelle générale…nous vendons plus de livres, oui, la situation est financièrement bonne mais il nous manque un lectorat capable de recevoir une production littéraire qui, elle-même, investirait sur la qualité esthétique, sur l’inventivité, sur ce que Philippe Sollers appelait « l’expérience des limites »…

Pour produire une littérature enthousiaste, croyante, aventureuse, il faut être deux…les carences éducatives brésiliennes et générales me semblent condamner la littérature à une certaine morosité…

 

Y a-t-il un rayonnement véritable des auteurs et penseurs brésiliens à l’étranger ?

 

C’est un vrai problème. Nombre d’auteurs brésiliens sont plus connus hors du Brésil qu’au Brésil. Pour une étrange raison : vous avez l’habitude de dire médiatiquement d’un mauvais livre qu’il est bon, un bon livre étant en général peu tolérable à ses relais contemporains…ici, nous mentons moins : la règle est celle du silence. Même des mauvais livres, l’on ne dit rien…le marché a à ce point abîmé le monde de la diffusion qu’il lui interdit presque de parler littérature, même de littérature « admissible », c'est-à-dire, en gros, comme l’a montré l’histoire littéraire, de littérature nulle…

 

 

Le Brésil comme nation a une politique du livre ou cette politique est-elle entièrement dépendante de l’initiative privée ?

 

L’Etat brésilien soutient le livre. Il achète, il diffuse, il répartit.

L’initiative privée, les lois de défiscalisation brésiliennes en faveur de la culture, contribuent elles aussi à l’initiative littéraire…

Mais, je le répète, cette initiative doit s’accompagner d’un effort d’éducation populaire. Point de salut pour le livre en un monde aux yeux duquel l’éducation est une valeur accessoire.

Le livre n’est pas fait pour le lecteur : il est fait pour l’éduqué.

 

Vous vivez à Porto Alegre, l’une des capitales de l’altermondialisme : en quoi cela influence-t-il votre travail ?

 

Porto Alegre est une ville ambigüe…il y fait bon vivre et il y fait bon courir à l’aéroport pour s’ enfuir… c’est une ville qui plombe, qui entrave ou qui donne l’élan…elle doit ressembler à vos ports, Saint-Malo, Dunkerque…

C’est un port, en somme…

Qui peut être allègre...

Michel Maffesoli a raison, il faut « envaginer » la féminité de cette ville…d’ailleurs, c’est cela la culture, n’est ce pas? « envaginer » une finitude…

Voilà, c’est la sensation de féminité du lieu, sans doute, qui fait que j’y travaille…

Vous êtes un des grands éditeurs brésiliens de livres français, pourquoi, comment ?

 

Mon rêve est de faire que se rencontre chez moi tout ce que la France littéraire a produit de profondément révolutionnaire, que s’y rencontrent les langues française et portugaise, aussi…pour que l’immensité frondeuse de vos grands auteurs fasse la preuve de sa résistance à la traduction…je voudrais que Sulina soit, en fin de compte, l’asile esthétique de Rimbaud…quand j’ai publié la première anthologie mondiale de fiction française contemporaine grâce au soutien, notamment de l’Institut français, j’avais l’impression d’offrir cet asile esthétique. Vous avez encore de très grands auteurs, en parlez-vous vraiment ?

 

Comment voyez-vous évoluer la culture littéraire et académique française ?

 

Elle est là, elle agonise mais elle nous survivra…elle vit ce que nous vivons…du reste, le marché se charge…il cherche à saisir, à palper, il y a toujours un fou pour chercher ce qu’il a déjà…la liberté libertaire de l’acte créateur vit ce que vivent les gens…le reste est vaine tentative de saisie…la culture française est la culture : elle est un mystère en proie à la bêtise. Mais vous reste l'institution : la France a inventé la modernité d'une entreprise intelligente, en matière de culture : l'Etat-mécène...comme éditeur, comme éditeur francophile, je ne peux que me féliciter que la France continue à soutenir sa culture depuis la décision politique. La France est encore un pays de liberté et d'intelligence, j'espère qu'elle le sait sufisamment pour le demeurer...

 

Quels sont les projets franco-brésiliens que Sulina va promouvoir ces prochains mois?

 

…et italo-brésiliens puisque vous travaillez avec nous, Viviana… et russo-brésiliens…

Un Brésilien est un géniteur intempérant de projets…une table, un verre, et la vie devient projet de vie…notre prochain projet est la traduction complète de la collection créée par Henri-Pierre Jeudy (d'ailleurs un de mes auteurs), Châtelet-Voltaire, dont il vous a parlé ici même. Les livres qui y sont publiés m’ont séduit parce qu’ils font voyager la production entre localisme et universalisme, entre auteur, lecteur et producteur, parce qu’ils sont de « grands petits livres », des livres voyageurs. C’est cela, pour moi, la France, un alliage de voyage entre micro et macro et de réflexion, parfois d’excès de réflexion, sur l‘ensemble d’un domaine. Cette collection autorise ce voyage. Sulina souhaite la publier.

Conseillez aux lecteurs de Mediapart quelques noms importants de la scène littéraire brésilienne contemporaine

 

Hum…nos footballeurs sont plus convaincants…et nos sénateurs corrompus…il y a de moins en moins de grands auteurs au Brésil…l’époque n’est pas à la manifestation de la grandeur littéraire…ou en tout cas pas à sa manifestation médiatique…je dirais d’instinct Wally Salomão, Juremir Machado…

 

Les élections présidentielles françaises approchent : un conseil brésilien à l’électeur ?

 

Votez, votez ! Mais ensuite, assumez. Au Brésil on dit « quand on couche on aime ». C’est cela, la démocratie : un acte de responsabilité radicale. Les Français sont aussi vifs que lunatiques, ils sont les rois de la velléité et de l’adultère politiques raisonnés : nous savons, au Brésil, combien il s’agit de penser avant de faire un choix politique, notre démocratie est jeune…votez, votez assurément mais défendez radicalement votre candidat avant et après l’élection. Soyez militant.

 

 

Votre conclusion :

 

Un au revoir à la brésilienne : je vous embrasse, tous !

 

 

 

 

(Propos recueillis par Viviana Vacca)

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