Apocalypse-Brecht

Fatzer Fragment / Getting Lost Faster de Fabrizio Arcuri (acteur, auteur et dramaturge de la “Compagnia degli Artefatti”) est le résultat du projet collaboratif entre le Teatro Stabile de  Turin et la Volksbühne de Berlin. Résultat d'une série d’activités conjointes organisées dans la capitale piémontaise et à Berlin, cette pièce s'est forgée à partir de rencontres, débats, approfondissements théoriques consacrés à la dramaturgie contemporaine ainsi qu'à un échange didactique destiné aux étudiants de l’école de Turin.

Ce partenariat international est né au sein du Festival Prospettiva placé sous la direction direction de Fabrizio Arcuri. Il a été viabilisé par le soutien du Goethe-Institut de Turin, qui, au cours de ces quelques mois, a collaboré avec les deux

institutions, développant une activité efficace et indispensable d’organisation. Fatzer Fragment est le texte inachevé du dramaturge allemand, connnu en Italie grâce au montage qu'Heiner Müller a produit des quelque 500 pages de notes et brouillons laissés par Brecht.

Le théâtre de Fabrizio Arcuri est une recherche de parcours créatifs stimulant les capacités critiques des sujets qui participent au spectacle, que ce soient les acteurs ou les spectateurs. Cette conception s’exprime aussi de façon radicale dans le texte fragmentaire La ruine de l’égoïste Johan Fatzer, auquel Brecht travailla entre 1927 à 1932, écrivant plus de six cents pages de notes qui incluent certaines scènes complètes, éléments de choeur, notes théoriques et phrases à peine déchiffrables. Un travail imposant, dans lequel le dramaturge allemand  a cherché à développer une nouvelle dramaturgie dans laquelle opère un regard à la fois stupéfait et conflictuel.

Heiner Müller fut le premier à chercher à tirer de ce travail considérable et inabouti  un spectacle «représentable», une sorte de longue suite sur la révolution indispensable et impossible, où se voient renverser les grandes problématiques humanistes: la confiance en la lumineuse marche progressiste de la société. L’humanisme n’est pas ici converti en son contraire, mais en une sagesse nouvelle: la conscience de la catastrophe du présent. Le comportement des protagonistes du drame a en effet, comme conclusion, l’échec.

C’est une période, en somme, au cours de laquelle l’espérance de réaliser «cette chose simple si difficile à obtenir» est quasi réduite à néant; alors revient à la charge «la marche puissante des armées» contre-révolutionnaires. Selon la perspective de Arcuri, affronter le Fatzer de Bertolt Brecht revient  à s'essayer à un pur et simple laboratoire d’écriture, râtures, ajustements, fragments irrésolus  et reprises, tout en éprouvant la sensation de ne pouvoir en venir à bout. Brecht  a écrit dans l’idée de rechercher une nouvelle forme de dramaturgique, ouverte, mais ce parcours a été poussé si loin qu’il l’a conduit à produire une oeuvre qui, conçue comme telle, a fini par rencontrer, page après page, son irreprésentabilité.

Il est donc évident que toute clé de dévoilement des énigmes du Fatzer, ne peut que se révéler partiale et partielle. Toutefois, cette difficulté, cette sensation désarmante d’échec s’affirme tout au long du script, pour devenir, in fine, l’élément formel et conceptuel le plus concret et fondateur de l’ensemble de l'oeuvre. Dans le Fatzer, les contradictions ne sont pas explicites, aucun comportement vertueux ne vient rompre en visière sa nemesis, mais l’on y rencontre une séquence de points de vue qui ontcomme unique résultat la catastrophe: la prise de position assumée, quelle qu’elle soit, conduit à la déconfiture. Certes, la période historique qui fait fond à l’écriture de Brecht  revêt une irrécusable importance, elle est irréfragablement contre-révolutionnaire, sur tous les plans. A cette époque, en effet, la démocratie en Europe avait déjà explosé et rencontré ses ultimes conséquences: le fascisme italien, le nazisme allemand et, en Russie, l’involution autoritaire du régime soviétique.

Une période sombre, où l’espérance de réaliser «cette chose simple si difficle à obtenir» se trouve  presque réduite  à néant, et où il est inévitable que le dramaturge allemand voit son texte irrigué par l’idée de défaite. Aujourd’hui, à plus de quatre-vingt ans de distance, la toile de fond semble presque immodifiée et, mutatis mutandis, la puissance et l’actualité du texte de Brecht, de sa redécouverte et de sa mise en scène apparaissent au grand jour.

La vérité, comme il est dit clairement dans le Fatzer, c’est que «l’homme doit cesser d’exister». Cela ressemble à  l’Apocalypse, mais en réalité c’est là juste une espérance. Celle de ne pas échouer, une fois de plus.

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Ce texte a été écrit pour la troisième édition des Chantiers d'Europe, qui mettent cette année à l'honneur la Grèce et l'Italie. Le Théâtre de la ville offre des places aux abonnés de Mediapart. Pour consulter le programme et réserver, cliquez ici.

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