Ferme tes yeux de chair : à propos de Romeo Castellucci et « Sur le concept de visage du fils de Dieu »

L’image est offerte dans son mouvement même, en action et en déploiement, en gésine et en naissance, en libération. Pour celui qui regarde, spectateur d’une impossible spectacle de la beauté, l’ouïe peint, la vision ne fait qu’un avec la parole, double assomption du corps : ici comme là bas, l’esprit est emporté.

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Cette démarche de l’esprit créateur le peintre Friedrich la traduit dans son Journal :

« Ferme tes yeux de chair pour contempler d’abord ton image avec l’œil de l’esprit ; puis fais monter vers la lumière ce que tu as vu ainsi dans les ténèbres afin que cette image agisse en retour sur ceux qui la regardent, de l’extérieur vers l’intérieur. »

Pour le romantiques et Romeo Castellucci, le théâtre est conçu comme l’ultime lieu d’une bataille, d’un affrontement, celui sur lequel se joue le drame de l’histoire et de l’humanité, où l’invisible se transforme en visible et en palpable.

De l’iconoclastie a l’époque d’une super- icône, l’Anthropoclaste Romeo Castellucci mettait dans le même sac un tourbillon d’êtres et des sacs, d’attributs divins et de chair, de pensée e de crime, de pneuma et de pneu, apparitions trop fulgurantes pour la saisie d’une représentation.  

L’immense visage de Jésus selon Antonello da Messina. Il est doux, pleine. Le visage est une mise en abyme. Le visage est la scène, scène des corps dans le théâtre de la Societas Raffaello Sanzio, communauté de vie et d’art. Il interroge la manière de regarder le monde.

Sur scène, l’appartement paraît luxueux, mais ce n’est qu’apparence. Le lit est dans le salon et une petite table fait office de ligne de démarcation entre trois fonctions biologiques essentielles : dormir, bouffer, regarder la télévision. Et chier. Car le vieux monsieur qui habite là se fait dessus. Son fils, probablement de passage, croit pouvoir s’en aller. C’est une vieille croyance. Le temps s’étire. S’écoule. Le liquide malodorant est partout. Son père se liquéfie.

Les gestes du fils chassent l’odeur : l’amour est un don surnaturel. Il le nettoie, le déplace, le rechange, s’agenouille, se relève. Cela n’en finit pas. C’est un chemin de croix, sous l’œil impassible de Jésus.

Cette main sur ce dos est un miracle : de la Shoah à ce geste, toute l’humanité se nettoie pour recréer sans cesse la toile, celle qui redonne visage à notre regard, à la figure du «bon berger». Le théâtre dans les yeux.

« Ce spectacle est une réflexion sur la déchéance de la beauté, sur le mystère de la fin. Les excréments dont le vieux père incontinent se souille ne sont que la métaphore du martyre humain comme condition ultime et réelle. Le visage du Christ illumine tout ceci par la puissance de son regard et interroge chaque spectateur en profondeur. C'est ce regard qui dérange et met à nu » a dit Castellucci à propos de son controverse Sur le concept du visage du fils de Dieu qui bouleverse et s’impose par sa violence.

Les images partagent avec le chose qu’elles représentent le statut d’idoles à abattre ; la représentation est donc idolâtrie. Chaque spectacle de la Societas Raffaello Sanzio est un gouffre ascensionnel… Chaque tableau est de violence beauté fulgurante. Ballade âpre entre ce que l’on voit et ce que l’on croit voir, entre un réel et un imaginé. Cruelle épopée mentale et intellectuelle.

Déroulé de traces, effraction dans l’univers des images, des «H/histoires», collectives et individuelles….
Nous ne sommes pas ménagés dans cet étrange voyage qui nous transporte pour interroger nos regards, nos visions, nos anticipations… nos places de spectateurs… Nous sommes presque bombardés

La coulée finale d'un voile d'encre noir, descendant sur le tableau tel un suaire nocturne, marque le visage du Christ. Il ne s’agit donc de représenter le monde mais d’opérer un passage vers cet autre monde. Le sens tient entièrement dans cette émotion très directe. L’œil amène l’information, le son, l’émotion.  

Passez, traversez, ignorez les complaisances cathartiques, voyez sans voir.

Et pourtant….S’il ne fait pas images, il fait vision, prêt à prendre corps dans la pensée comme en théâtre.

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