La vraie dette de l'Italie

Un vent mauvais souffle sur le Ministère de l'Instruction publique italien.
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Un vent mauvais souffle sur le Ministère de l'Instruction publique italien.

En témoigne, par exemple, le communiqué mémorable de la ministre Gelmini, consacré au tunnel entre Genève et le Gran Sasso, qui a récemment fait le tour des médias.Elle s'y est en effet félicitée du succès d'une expérimentation sur la vitesse des neutrons, se réjouissant de la construction du tunnel reliant le Centre européen pour la recherche nucléaire (CERN) et les laboratoires du Gran Sasso, tunnel qui autorisait enfin la circulation des particules. Un détail toutefois: pas plus de tunnel que de beurre en branche, la distance entre le CERN et les laboratoires a été parcourue à travers la matière... Aucun tunnel à l'horizon si ce n'est celui du ridicule que madame Gelmini a parcouru pour sa part avec une confondante alacrité et sans souci de retour (aucune rétractation officielle n'a été publiée à ce jour).Cet événement rend compte de l'indignité actuelle du système éducatif italien: selon l'OSCE, l'Italie dépensait avant la réforme berlusconienne 5.400 dollars par étudiant ( 10.200 pour l'Allemagne, 9.300 pour la France).

Le rapport étudiant-enseignant était de 20,4 pour 1 (12,4 pour 1 en Allemagne, 16,4 pour 1 en France).Sous l'autorité éminente de la Ministre, 30 % des crédits se sont vus retirés: les financements étaient déjà insuffisants, ils ont été réduits de façon totalement arbitraire.

Tous les organes démocratiquement légitimes ont été court-circuités dans cette optique ; le système universitaire italien emboîte à tous égards, avec une aveugle résolution, en partie pour subvenir à ses besoins, le pas du secteur marchand privé.Ce qui se prépare, c'est la privatisation à l'Italienne, comme par dépit, de l'activité publique d'éducation.

La recherche universitaire a toujours été le fondement du progrès scientifique et du développement social italiens. La précarisation des enseignants et des chercheurs affaiblit considérablement leur capacité à garantir l'avenir de l'espace culturel Italie.Pour que rien ne reste il suffit de tout ôter: c'est à un strip-tease institutionnel parfaitement économe de culture historique et de conception téléologique que le peuple italien assiste, médusé et impuissant. Et s'agissant d'école publique? Le roi de la bagatelle, le prince du "bunga-bunga", le Cesare Borgia de la concentration économique infantile, le représentant à vie du contournement des règles de l'excellence académique proclame " L'école publique est l'affaire d'enseignants qui inculquent à nos enfants des valeurs contraires à celles de leurs parents.

"La preuve est ici faite, une fois de plus, que la politique du gouvernement Berlusconi repose sur un goût de l'unanimité régressive qui préside à toute décision budgétaire.

Le fantasme berlusconien est en effet celui du consensus réactionnaire. Les réductions budgétaires sont l'instrument de ce tropisme politique.La société civile? L'opposition? La "participation" horizontale chère à Habermas? Splendides absentes du bouquet politique italien...

Chercheurs, enseignants, tous communient dans une indignation inaudible, au monde de la mise au ban de la marche en avant de l'idée.

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Il ne manquait plus à ce tableau consternant que la déclaration hautement informée de Madame Gelmini, l'heureuse promotrice du tunnel à neutrons transalpin au pays de Gramsci... En trente ans d'omniprésence médiatique et quinze ans de gouvernement, le Cavaliere est parvenu à mettre en pratique un véritable coup d'état culturel, démonétisant aux yeux de l'opinion publique les valeurs vétérotestamentaires de l'éducation et de l'enseignement laïques : pluralisme, équité, participation, intégration, connaissance, idéation, projection. L'exercice berlusconien du pouvoir a fait baisser l'immunité du corps citoyen face aux agressions objectives que constituent, au champ politique, l'admission de la cohérence tactique réactionnaire à visage d'improvisation pratique, de la vacuité prospective et du refoulement historique. La bêtise mécaniste semble avoir eu provisoirement raison de l'entendement de la cité Italie. Elle ne se contente pas d'agir, elle se manifeste de façon spectaculaire et pathétique, c'est à dire obscène, dans l'usage public, prosodique, de la blague, de la plaisanterie idiote, du lamento compassionnel inconséquent, élevés au rang d'or républicain...

Le corps électoral italien n'est plus tant convoqué à adhérer aux signes d'une dignité qu'à pardonner ceux d'une indignité farcesque recouvrant un projet historiquement et socialement régressif.

Les grimaces de Pantalon dessus, celle du petit-bourgeois ploucrate intellectuellement complexé et revanchard dessous.

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Le traitement de la question de l'éducation fait symptôme: la dette du pays est plus éthique que monétaire. La pragmatique berlusconienne doit plus à une cité dont les valeurs politiques modernes sont fragiles qu'à ses créditeurs en finance.Le citoyen italien peut et sait épargner en euros, a-t-il su épargner un sens du bien commun? La remise sur pied du politique italien ne peut en passer que par le retour sur la scène civile de la gravité d'une architecture perdue des valeurs. Non pas de ces valeurs paradoxales qui sapent l'idée même de valeur mais de celles qui en authentifient la suprématie en terre démocratique. L'antique virtù, l'énergie du gouvernement, aura fort à faire, l'arrogant ouragan Berlusconi passé, pour renouer avec la vertu, cette vertu dont l'enseignement est la responsabilité fondamentale d'une école et d'une université réintroduites au coeur du dispositif politique italien.

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