“The Tree of life” ou le sens du monde

Des venelles d’une province texane, la caméra de Terrence Malick s’élève jusqu’aux étoiles et à leurs big-bangs, leurs dinosaures, leurs astéroïdes.
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Des venelles d’une province texane, la caméra de Terrence Malick s’élève jusqu’aux étoiles et à leurs big-bangs, leurs dinosaures, leurs astéroïdes.

A la façon du Kubrick de 2001 mais d’un Kubrick qui eût fait siens le regard et les couleurs communes à Herzog et au Tarkovski de Zerkalo, Malick oeuvre à la formulation d‘un “esperanto” du cinéma, un monument mystique dédié au genre humain, à ce genre humain dont la vie ne saurait obéir qu’à cet impératif si simple à énoncer, si difficile à mettre en pratique : “aime, si tu es en quête de bonheur”.

Malick était le metteur en scène le plus attendu de la dernière édition du Festival de Cannes. Son idiosynchrasie farouche l’a conduit à éviter de participer à la projection de sa dernière oeuvre, la cinquième en quarante ans de carrière.

The Tree of life, aujourd’hui accessible en DVD.

Un casting imposant -Brad Pitt, Sean Penn, Jessica Chastain- est mis au service du cinéaste anachorète, philosophe, ouvrier, ancien ornithologue, six ans après sa dernière réalisation, Le Nouveau Monde, qui ne connut pas le succès de son chef d’oeuvre absolu, La Ligne rouge.

Tous l’attendaient comme on attend les grands auteurs, cette rage au coeur de celui qui, aigri par des théories de films médiocres, veut remontrer au lecteur que ce n’est pas qu’il n’aime pas le cinéma mais que le cinéma ne saurait être en action que dans l’oeuvre des grands metteurs en scène.

Générique : une voix-off lit un verset biblique

Une flammèche absorbe le regard, un instant avant d’être littéralement submergée par des images grandioses, fleurs, plantes, nuages, astres, le soleil, des méduses dansant dans l’onde qui semble battre avec l’intensité d’une essence qui voudrait sortir de l’écran. Hypotypose.

Et nos acteurs de danser au rythme de ces images, apparaissant disparaissant de façon quasi logique, parlant peu, usant du geste, de ces gestes dont certains nous demeurent illisibles.

Mais le spectateur, on le sait, veut raison, sens, signification, trame, diégèse, histoire.

Nous sommes dans le Midwest des années cinquante et la famille O’ Brien, mère, père, fils mâles (trois) vit une existence heureuse que ne vient troubler que l’excès d’autorité de Monsieur O’ Brien (Brad Pitt), excès qui lui aliène son fils aîné, un enfant au caractère trempé qui ne tolère pas ses duretés et se réfugie dans le giron candide de sa mère, si douce, si compréhensive, si aimante, pour tout dire seule digne d’amour.

 

C’est autour de cette histoire ténue que se développe le film entier.

Sean Penn interprète l’un des fils (le rebelle ?) qui vit dans une grande ville, s’habille avec goût et semble avoir un bon job mais dont l’esprit vagabonde au souvenir de son frère mort, dont nous ne savons rien si ce n’est qu’il a disparu dans les airs à l’âge de dix-neuf ans dans des circonstances inconnues.

La lueur prie Dieu de protéger une famille, de pardonner à des proches qui ne doivent rien craindre s’ils vivent sous la protection de son amour.

A partir de ce point se développe le film. A partir de ce point qui est signalement de la trajectoire humaine et spirituelle d’une famille comme il en est tant...

La question est : où mène cette trajectoire ?

 

Aux origines du monde. Au chaos originel, à cet âge peuplé de dinosaures et vide de traces humaines, à cet âge livré à une végétation sans ennemi, à une mer munificente de poissons et micro-organismes.

Les images de la famille O'Brien se succèdent en alternance de celles du fils que bourrellent songes et souvenirs: à l’orée du film, une voix-off nous rappelle que l’homme peut choisir la voie de la Nature ou celle de la Grâce, que le sens de sa vie dépend de ce choix.

Ou bien...ou bien...

La Grâce permet au sujet de vivre sans peur de la souffrance et de trouver un sens au coeur des épreuves les plus affreuses, la perte d’un enfant pour une mère, d’un compagnon de jeu entre tous aimé pour un frère.

Le regard oscille entre passé du monde et passé familial, entre le présent d’un sujet et les origines de la terre, en quête d’un sens introuvable.

Voici un film difficle à regarder, difficile à comprendre, difficile à commenter.

La puissance des images emporte avec elle la trame étique et le “sens du sens” du spectateur.

Malick a choisi de se concentrer sur la vision plus que sur le verbe, sur la spiritualité et sur la beauté du naturel, oeuvre de dieu à contempler et conserver intègre au regard ; mais il le fait de façon si personnelle et puissante, énergique (au sens grec de l’enargeia) qu’il sidère proprement son spectateur, l’abandonne comme interdit.

Il génère en lui un doute, aussi fort que banal : “ce film que je vois est-il mauvais, est-il beau ?”

Eh bien, il est puissant, imparfait, surréel, il est l‘oeuvre d’un maître si immensément supérieur que l’on en tremblerait, l’un des seuls à pouvoir susciter à la fois la vacarme des applaudissements et la stridence des sifflets. A laisser en soi se former librement l’aridité d’un jugement. L’arbitraire d’un sens. En somme, un monde.

Nous pouvons regarder, nous dit Malick, ce dont nous ne pouvons parler.

Le sens humain succède au monde.

 

 

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