«Actualité anachronique» du livre: entretien avec Henri-Pierre Jeudy

Le philosophe, sociologue et écrivain Henri-Pierre Jeudy, né en 1945, spécialiste de l’art, du patrimoine, de la ville, de la catastrophe, a créé cet automne une nouvelle maison d’édition: Châtelet-Voltaire. L’engagement d’un intellectuel dans cette aventure singulière au champ de la création contemporaine justifiait l’entretien qui suit.

 

1) Henri-Pierre Jeudy, votre carrière de sociologue et de philosophe est faite, pourquoi vous lancer dans une entreprise éditoriale par définition risquée, aujourd'hui ?

 

 

J’ai écrit et publié une quarantaine de livres. Des essais, des fictions, des récits. Mais j’ai toujours été tenté de concevoir une petite maison d’édition parce que l’écriture n’est pas seulement une activité et une passion individuelles, elle engage une communauté d’écrivains et de lecteurs. Sans doute faut-il être égaré par une belle illusion pour créer une maison d’édition dans un village perdu même si celui-ci bénéficie d’une célébrité ancestrale parce que Voltaire et Emilie du Châtelet y ont vécu.

 

 

2) Le livre comme support physique est contesté par des formes de publication nouvelles : quelle est selon vous l'importance historique de cette donne ?

 

Les livres que nous concevons ont chacun 60 pages, nous les éditons par série de six. C’est la règle du jeu. Elle peut paraître arbitraire, mais elle est bien pensée : l’objet est lui-même petit, agréable à tenir entre les doigts (ou dans une main), il est plaisant et surtout il n’est pas lassant. Si nous choisissons le petit livre comme moyen d’expression et de diffusion, c’est dans la mesure où, à l’époque de la numérisation, l’actualité de son anachronisme lui assure une durée. Le petit livre est lui-même « voyageur », il se prête à différents styles, de l’aphorisme à la chronique, du pamphlet à l’éloge, du manifeste à la critique, du récit à la poésie…

 

 

3) Revenons à votre collection : comment la décrire, comment s'effectue le choix des auteurs et des textes ?

 

Nous cherchons à publier des textes qui marquent leur distance par rapport à l’hystérie médiatique de l’événementiel. Nous connaissons les auteurs, et nous souhaitons que, dans les textes proposés, l’effet anachronique – « texte légèrement décalé », devienne un mode de réflexion « actuel ». C’est ce paradoxe qui anime notre stratégie éditoriale.

 

 

4) Le fait qu'une collectivité territoriale soutienne votre maison éditoriale souligne-t-il une évolution du soutien public aux éditeurs ?

 

En Champagne-Ardenne, il y a peu d’éditeurs, le soutien que nous avons est donc enthousiaste. Nous publions dans chaque série au moins deux livres qui ont un lien avec le territoire et nous allons créer une collection de portraits ethnographiques qui participeront de la « mise en valeur » de la région.

 

 

5) Comme aborde-t-on comme éditeur ET sociologue la question de la diffusion, la question du rapport à la presse ?

 

Nous avons un distributeur (Pollen) mais nous nous impliquons aussi directement dans la diffusion. Le rapport à la presse est d’abord régional, des articles sont parus dans l’Est-Eclair, l’Union, le Journal de la Haute-Marne… Et nous faisons des présentations dans les librairies, notamment à Paris.

 

 

6) Présentez-nous quelques-uns des ouvrages parus ?

 

Un Japonais en Haute Marne de Masahiro OGINO, est l’aventure d’un anthropologue venu de Osaka plusieurs années de suite pour étudier les manières de vivre en Haute Marne. Le livre se présente comme un jeu d’analogies entre des représentations de la vie et du territoire dans des villages haut-marnais et des considérations sur les pratiques de la vie quotidienne au Japon. Le blues du tram, de Gisèle BIENNE se lit comme un poème sur le tramway de Reims. C’est à un double voyage que nous invite l’auteur, dans ces pages au rythme scandé, tel un morceau de musique ou une chanson de tous les temps. Voyage dans sa ville – son centre, ses quartiers, ses places, ses parcs, ses gares, ses cafés – mais aussi voyage dans la littérature qui ne connaît pas de frontière. Pour un dressing d’Emmanuel TUGNY est un essai dans lequel l’auteur explore, pièce après pièce, les éléments d'une garde robe masculine, assumant, au nom du rapport au corps et à l'histoire des formes plastiques et littéraires, l'exercice de la prescription subjective, d'un arbitrage des élégances à la Balzac (Traité de la vie élégante). De l’argent faisons table rase, de Marie CUILLERAI, est un pamphlet en faveur de la gratuité. L'argent n'est pas seulement une réalité économique. L’auteur se propose d'évoquer un certain nombre de lieux communs sur l'argent, pour traverser des bizarreries de nos comportements quotidiens. Loin des savantes analyses sur sa valeur, son utilité, sa stabilité, l'argent demeure notre fétiche moderne, ce livre enclenche toujours un même rêve : demain, on rase gratis...

 

 

7) Quels sont les projets à venir de Châtelet-Voltaire ?

 

Dans la prochaine série (à paraître fin mars 2012), nous avons prévu des textes très différents les uns des autres : La limite des cendres de Jean-Paul GAVARD-PERRET, sur l’art et le paysage, Mes élections de Marc ABELES, un anthropologue politique bien connu, le mythe de Clairvaux, de Jean-François LEROUX, sur l’enfermement carcéral et monastique, Scènes d’exorcisme dans l’Aube, de Patrice JOSSET, professeur de médecine à Paris, directeur du mystérieux musée Dupuytren, Chroniques de Vert-Bois, textes rassemblés dans des ateliers d’écriture par Maria Claudia GALERA et Verlaine gisant, d’Emmanuel TUGNY, un libretto d’opéra destiné au compositeur britannique John Greaves et consacré aux derniers jours du poète.

 

8) Vous êtes un spécialiste de l'intime : qu'est-ce qu'un auteur, qu'est-ce qu'un éditeur, au regard de cette question ?

 

Je pense que l’expression publique de l’intimité ne passe pas seulement par l’exhibition de l’ego. Elle garde son secret, et l’écriture peut le préserver.

 

 

9) Les ouvrages de Châtelet-Voltaire sont à la fois très ancrés dans les débats et les problématiques "citadines" et en même temps, ils rendent compte du territorial le plus "excentré". C'est un choix délibéré de la part d'un philosophe de la ville ?

 

Oui, c’est un vrai choix : le livre régional contemporain semble servir à la seule défense des identités territoriales. Il est plus intéressant de traiter la relation si conflictuelle entre le localisme et le globalisme en cherchant à tirer profit des tensions qu’elle provoque. Il faut en quelque sorte inverser la perspective d’un « localisme traditionnel » destiné à épouser la logique de « la réserve territoriale » et promouvoir une écriture citadine du « trou perdu ».

 

 

 

10) Vous préfacez souvent, vous coécrivez (Maria Claudia Galera, Emmanuel Tugny), vous dirigez des ouvrages collectifs, vous voilà éditeur : cette idée de la création " en commun" vous est-elle philosophiquement chère ou est-ce pur hasard des rencontres ?

 

L’idée d’écrire avec des amis m’a toujours séduit. Je crois même attendre de celui ou celle qui m’est cher (chère) une connivence dans la pratique de l’écriture.

 

 

 

(Propos recueillis par Viviana Vacca.)

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