Vie et mort d’un grand Italien: souvenirs de Giorgio Bocca

Grâce à internet, peut-être, l'enterrement de Giorgio Bocca a vu affluer vers la dernière demeure du journaliste un nombre considérable de personnes : c'est une foule énorme qui s'y est pressée pour saluer le plus grand conteur du destin Italien.

Grâce à internet, peut-être, l'enterrement de Giorgio Bocca a vu affluer vers la dernière demeure du journaliste un nombre considérable de personnes : c'est une foule énorme qui s'y est pressée pour saluer le plus grand conteur du destin Italien.

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Giorgio Bocca a voyagé en Italie à pas de géant: ce fut un voyage insensé que le sien, nourri de perfection, beau, amer, entamé au cours de la Deuxième Guerre mondiale, à une époque d'incertitude, et qui s'est achevé à l'ère de la finance menée au clic de souris, en passant par le Vietnam, le Vajont, le boom de la criminalité, Silvio Berlusconi...
Un dernier salut a été adressé au dernier des grands. Beaucoup de gens communient avec moi, en Italie, dans la douleur. Nous demeure la satisfaction de ce qu'il ait pu mener à bien son dernier projet d'écriture. Il n'a pas laissé son travail inachevé, il a échappé au cauchemar de l'écrivain. Le beau travail, le travail acharné d'une vie lui survit. Dans l'église, à Milan, il y avait Ezio Mauro, Umberto Eco, les écrivains, les éditeurs, les juges, et des anonymes de la banlieue de Milan. Giorgio Bocca s'en est allé comme s'ils étaient de sa génération, ceux-là, il a donné à ces gens l'occasion de lui offrir une dernière prière humble. Et même de se prêter à la communion, d'écouter un prêche...
Des mots presque immuables. Même si on a fait une exception pour Bocca. Un spécialiste de la Bible est en effet venu de Lodi, Roberto Vignolo, qui a cité un passage du livre de la sagesse. Il a évoqué -thème fondamental- l'importance de la parole, présentant Bocca comme son farouche partisan.
Cette définition a, physiquement, suscité quelques sursauts parmi la foule car si Bocca était un partisan, un partisan de la parole, c'est vrai, il l'était surtout de la parole juste !

Il ouvrait une table de bien, où pouvaient se trouver assis, commensaux, un rabbin, un moine, un écrivain mais aussi un étudiant, le représentant d'un comité de quartier. On s'y réunissait, autour du patriarche, comme une famille élargie.
Entre deux plats, une parole vraie fluait, tous y avaient leur mot à dire, petits ou grands.
Convivialité, parole à l'antique. Il était insécure, timide, Giorgio Bocca, mais il était pur comme le diamant.
Du dehors, on aurait pu, le voyant, ignorer qu'il fût un être fantasque, nourri par un univers de fantaisie...il suffisait pourtant de lire Il Provinciale, peut-être le plus beau de ses livres, pour s'en convaincre.
Giorgio Bocca portait en lui, aussi, une nostalgie permanente de sa terre natale, il avait en lui ces mondes originels auxquels il n'a jamais dit adieu, parce qu'ils étaient ses racines, son identité, son «lieu».
Il a réussi à transformer ce microcosme identitaire - les montagnes de la guerre de la jeunesse, la typographie du cours Valdocco à Turin parcourue avec Calvino, Pavese et Raf Vallone, Nuto Revelli dans son magasin de Cuneo, les leçons dans le Langhe, en été, avec Bobbio et d'autres- en un paysage moral qui a été la toile de fond constante de son journalisme exceptionnel, lui conférant force et durée.
A l'orée, après avoir mis la première page blanche dans la machine à écrire, il a traduit du dialecte du Piémont. Est-ce la raison pour laquelle il est allé directement au fait, pour laquelle ses mots semblèrent aussitôt choses, pour laquelle ces choses résonnèrent toujours comme la vérité ?
Il faut relire les vieilles chroniques publiées dans la Gazzetta sera au début des années cinquante, peut-être dans l'arrière-salle même où il découvrit l'assassinat d'Emilio Olmo, le cordonnier meurtrier d‘Alessandria. Il y a dans ces textes une puissante rudesse, l'on y fait étape sur tel détail du magasin noyé dans la pénombre, sur la ville qui respire tout autour, il y a là de l'inconscient choral, mythique, et une puissante actualité. Le dessinateur Tullio Pericoli, sur la couverture de l'ancienne Vita da giornalista, a brossé Bocca son stylo sur les épaules, comme un fusil. Le partisan, en effet, ne prit jamais sa retraite, il a exhorté le journaliste et lui a donné son âme, il a convoqué pour cela les souvenirs, les valeurs, les paysages et les amis.

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"Trop d'idéologie chez Bocca », disent ceux qui ont changé d'avis, ses apostats, et ceux qui ne souffraient pas le contexte culturel de la «Résistance permanente» à l'oeuvre dans le travail du journaliste. Logique trop primitive et binaire que la sienne, qui a naturellement conduit à une partition brutale de son auditoire entre amis et ennemis fidèles? Mais dans cette Italie opportuniste où nous avons vécu, au cœur de ses journaux, cette radicalité est devenue une force. Elle a donné l'assurance au public d'un austère équilibre, d'une stabilité : elle lui a offert une référence, une indépendance.
Bocca a vécu où il préférait vivre : en dehors des salons, dans le monde de l'engagement civique, celui où la capacité est préservée de l'analyse distanciée du fait politique.
Bocca connaissait bien le « craxisme », le communisme de Togliatti, le berlusconisme émergeant comme une forme de miracle à Milan, le monde des grandes entreprises, l'Etat conduit dans une solitude presque héroïque par de grands serviteurs rompant en visière le crime organisé. Au cours de son voyage en Italie, le journaliste est devenu un écrivain, un homme d'idées, un chroniqueur, essayant chaque fois de découvrir, de comprendre, de restituer aux lecteurs ce qu'il avait rencontré et compris. Les idées allaient ainsi, suscitées par l'impact des événements et du corpus de valeurs de Bocca. Le résultat fit nouveauté, toujours plus nouveauté. Une dernière image : la tête de pioche de Bocca, de Bocca incarnant une façon d'être, un ethos, un refus de la complaisance, de l'adhésion au prétendu bon sens d'une société en proie à la compromission permanente. La rigueur âpre de Bocca au regard d'incorruptible, mettant en relation l'événement et son éthique forgée au contact de ses livres, tous annotés, de cette rangée d'étagères devant laquelle il se tenait derrière son grand bureau.
L'écriture de Bocca dit tout de lui, ennemie du moderne, partant incapable de vieillir, jamais mièvre, hostile à la complexité et à la métaphore, mais aussi au banal, au réductionnisme. Elle a toujours été animée par une conscience « provinciale » au meilleur sens du terme, par l'idée qu'il y a encore quelque chose à découvrir, toujours quelque chose, pour faire accéder à un horizon de surprise.

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Il s'agissait de raconter les histoires en préservant soigneusement leur richesse et leur unicité : ainsi, en province, quelques faits se font symboles et on les fait durer dans le récit, l'hiver. La mémoire et le présent se mêlent : il faut à tout prix tenir en vie les compagnons de destinée, de pensée, de lutte, le bonheur des conversations où passe la joie d'une espérance.

 

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