Une réflexion sur les mots « pouvoir », « puissance », « force », « autorité », et finalement « violence »… 1/2

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Une réflexion sur les mots « pouvoir », « puissance », « force », « autorité », et finalement « violence »…

Il me parait assez triste de constater qu’à son stade actuel la terminologie de notre science politique est incapable de faire nettement la distinction entre divers pots clefs, tels que « pouvoir », « puissance », « force », « autorité », et finalement « violence », dont chacun se réfère à des phénomènes distincts et différents. « Puissance », « Pouvoir », « autorité », nous dit Passerin d’Entrèves, ce sont là des mots auxquels un sens exact n’est pas attribué dans le langage courant ; les plus grands penseurs eux-mêmes les utilisent parfois au hasard. Il est cependant plausible de présumer que ces mots se réfèrent à des qualités différentes, et leur sens devrait donc être soigneusement examiné et déterminé… L’usage correct de ces mots n’est pas seulement une question de grammaire, mais aussi de perspective historique (1). » Les utiliser comme s’il s’agissait simplement de synonymes, non seulement dénote une certaine insensibilité à leur signification linguistique, ce qui paraît assez grave, mais témoigne en outre d’une ignorance regrettable des réalités auxquels ce langage se réfère. Il est toujours tentant, en ce cas, de proposer des définitions nouvelles ; mais même s’il m’arrive de céder quelque peu à cette tentation, il me semble qu’ici il ne s’agit pas simplement d’une inattention de langage. Au-delà d’une confusion apparente demeure la ferme conviction que des distinctions terminologiques plus précises seraient, au mieux, d’une importance mineure : a conviction que le problème politique essentiel est et a toujours été de savoir qui domine et qui est dominé. Pouvoir, puissance, force, autorité, violence : ce ne sont là que des mots indicateurs des moyens que l’homme utilise afin de dominer l’homme ; on les tient pour synonymes au fait qu’ils ont la même fonction. Ce n’est que lorsqu’on aura cessé de ramener la conduite des affaires publiques à une simple question de domination que les caractères originaux des problèmes de l’homme pourront apparaître, ou plutôt réapparaître, dans toute leur authentique diversité.

Ces caractères, dans le contexte de cet ouvrage, peuvent se définir de la façon suivante :

Le pouvoir correspond à l’aptitude de l’homme à agir, et à agie de façon concertée. Le pouvoir n’est jamais une propriété individuelle ; il appartient à un groupe et continue à lui appartenir aussi longtemps que ce groupe n’est pas divisé. Lorsque nous déclarons que quelqu’un est « au pouvoir », nous entendons par là qu’il a reçu d’un certain nombre de personnes le pouvoir d’agir en leur nom. Lorsque le groupe d’où le pouvoir émanait à l’origine se dissout (potestas in poplo – s’il n’y a pas de peuple ou de groupe, il ne saurait y avoir de pouvoir) son « pouvoir » se dissipe également. Dans le langage courant, lorsqu’il nous arrive de parler du « pouvoir d’un homme », du « pouvoir d’une personnalité », nous conférons déjà au mot « pouvoir » un sens métaphorique : nous faisons en fait, et sans métaphore, allusion à sa « puissance ».

La puissance désigne sans équivoque un élément caractéristique d’une entité individuelle ; elle est a propriété d’un objet ou d’une personne et fait partie de sa nature ; elle peut se manifester dans une relation avec diverses personnes ou choses, mais elle en demeure essentiellement distincte. La plus puissante individualité pourra toujours être accablée par le nombre, par tous ceux qui peuvent s’unir dans l’unique but d’abattre cette puissance, à cause justement de sa nature indépendante et singulière. L’hostilité presque instinctive du nombre à l’égard de l’homme seul a toujours été attribuée, de Platon jusqu’à Nietzsche, au ressentiment, à l’envie qu’éprouve le faible à l’égard du fort, mais cette explication psychologique ne va pas au fon des choses. Cette hostilité est inséparable de la nature même du groupe, et du pouvoir qu’il possède de s’attaquer à l’autonomie qui constitue la caractéristique même de la puissance individuelle.

La force, terme que le langage courant utilise souvent comme synonyme de la violence, particulièrement quand la violence est utilisée comme moyen de contrainte, devrait être réservée, dans cette terminologie, à la désignation des « forces de la nature » ou de celles des « circonstances » (la force des choses), c'est-à-dire à la qualification d’une énergie qui se libère au cours de mouvements physiques ou sociaux.

L’autorité, qui désigne le plus impalpable de ces phénomènes, et qui de ce fait est fréquemment l’occasion d’abus de langage (2), peut d’appliquer à la personne – on peut parler d’autorité personnelle, par exemple dans les rapports entre parents et enfants, entre professeurs et élèves – ou encore elle peut constituer un attribut des institutions, comme, par exemple, dans le cas du Sénat romain (auctoritas in senatu) ou de la hiérarchie de l’Eglise (un prêtre en état d’ivresse peut valablement donner l’absolution). Sa caractéristique essentielle est que ceux dont l’obéissance est requise la reconnaissent inconditionnellement ; il n’est en ce cas nul besoin de contrainte ou de persuasion. (Un père peut prendre son autorité, soit en battant son fils, soir en acceptant de discuter avec lui, c’est-à-dire soit en se conduisant comme un tyran, soit en le traitant en égal.) L’autorité ne peut se maintenir qu’autant que l’institution ou la personne dont elle émane sont respectées. Le mépris est ainsi le plus grand ennemi de l’autorité, et le rire est pour elle la menace la plus redoutable (3) .

La violence, finalement, se distingue, comme nous l’avons vu, par son caractère instrumental. Sous son aspect phénoménologique, elle s’apparente à la puissance, car ses instruments, comme les autres outils, sont conçus et utilisés en vue de multiplier la puissance naturelle, jusqu’à ce qu’au dernier stade de leur développement ils soient à même de le remplacer.

(1) Op. cit., p. 10 ; cf. également p. 213, où, discutant de la signification exacte des termes « nation » et « nationalité », il précise fort justement que « les seuls guides compétents dans cette jungle de tant d’opinions divergentes sont les linguistes et les historiens, et c’est vers eux que nous devons nous tourner afin qu’ils nous viennent en aide ». Et en distinguant l’autorité du pouvoir, il revient à la maxime de Cicéron : potestas in populo, auctoritas in senatu.

(2) IL existe des gouvernements autoritaires qui, assurément, n’ont rien de commun avec la tyrannie, la dictature ou le pouvoir totalitaire. En ce qui concerne l’arrière-plan historique et la signification politique du terme, voir le chapitre « What is Authority ? », dans notre ouvrage : Bettween Past and Future : Exercises in Political Thought, op. cit., trad.fr., La crise de la culture, op.cit., chap.III : « Qu’est-ce que l’autorité ? » ; ainsi que la première partie de l’excellente étude de Karl-Heinz Lübke, Auctoritas bei Augustin, Stuttgart, 1968, accompagnée d’une abondante bibliographie.

(3) Wolin et Schaar, op. cit., déclarent fort justement : « Les règlements ne sont plus observés parce qu’un grand nombre d’étudiants ne respectent plus les autorités universitaires, les administrateurs et même les professeurs. » Ils concluent alors : « Quand l’autorité disparaît, le pouvoir entre en scène. » Cela est également vrai, mais je le crains, pas exactement dans le sens où ils l’entendent. Ce qui, en premier lieu, est entré en scène à Berkeley, c’est le pouvoir étudiant, à l’évidence pouvoir dominant sur tous les campus, simplement du fait que les étudiants y sont supérieurs en nombre. C’est pour briser le pouvoir que les autorités eurent recours à la violence, et c’est précisément parce que l’université est essentiellement une institution fondée sur l’autorité et, dans ce sens, a besoin d’être respectée, qu’il lui est si difficile de récuser ce pouvoir par une procédure violente. L’université, de nos jours, fait appel à la police pour assurer sa protection, exactement comme l’Eglise catholique avait coutume de le faire avant que la séparation de l’Eglise et de l’Etat la contraigne à ne plus compter que sur sa seule autorité. Peut-être doit-on à plus qu’une singularité le fait que la crise la plus grave qui touche l’église en tant qu’institution coïncide avec la crise la plus grave de toute l’histoire de l’université – seule institution laïque à être encore fondée sur l’autorité. Cette double crise ne peut-elle être attribuée « à la désintégration en chaîne du noyau atomique de l’ »obéissance » dons la stabilité étati considérée comme immuable », ainsi que le remarquait Heinrich Böll à propos de la crise que connaissent les Eglises. Voir « Es wird immer später », dans Antwort an Sacharov, Zurich, 1969

Hannah Arendt "Du mensonge à la violence" Edition "Pocket" p.143-146

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