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Billet de blog 6 oct. 2010

Une réflexion sur les mots « pouvoir », « puissance », « force », « autorité », et finalement « violence »…2/2

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Sans doute est-il nécessaire d rajouter d’ajouter que ces distinctions (« pouvoir », « puissance », « force », « autorité », et finalement « violence »), tout en n’étant nullement arbitraires, ne correspondent pas, dans le monde réel auquel elles se réfèrent cependant, à des compartiments aux cloisons étanches. Ainsi, dans les communautés organisées, le pouvoir institutionnalisé prend souvent le masque de l’autorité, exigeant une reconnaissance immédiate et inconditionnelle ; sans laquelle, aucune société ne pourrait fonctionner. (Un petit incident, encore isolé, qui s’est déroulé à New York, indique ce qui se produirait si, dans les relations sociales, l’autorité authentique s’effondrait, au point de ne plus pouvoir assurer même son rôle dérivé purement fonctionnel. Un incident mécanique mineur dans une rame du métropolitain – le système de fermeture automatique des portes fonctionnait mal – s’est transformé en un sérieux arrête de circulation sur la ligne, qui dura plus de quatre heures, avec un embouteillage de plus de 50 000 usagers, du fait que, lorsque les autorités chargées de la sécurité du transport demandèrent aux passagers de descendre de la rame défectueuse, ceux-ci refusèrent simplement d’obéir (1). De plus, comme nous le verrons, rien n’est plus fréquent que l’association du pouvoir et de la violence : il est extrêmement rare de les trouver séparés l’un de l’autre et sous leur forme pure et donc extrême. Il n’en résulte pas cependant que l’autorité, le pouvoir et la violence ne soient qu’une seule et même chose.

Il faut néanmoins reconnaître qu’il est particulièrement tentant de penser le pouvoir en termes de commandement et d’obéissance, et donc de confondre pouvoir et violence, dans l’analyse de ce qui n’est, en réalité, que l’une des manifestations caractéristiques du pouvoir, c'est-à-dire le pouvoir du gouvernement. Du fait que, dans les relations internationales aussi bien que dans les affaires intérieures, la violence ne se manifeste qu’en dernier ressort, dans le but de maintenir l’intégrité de la structure du pouvoir à l’encontre de deux qui la contestent – l’ennemi extérieur ou le criminel – il semble qu’en réalité, la violence constitue la condition indispensable du pouvoir, et que celui-ci ne soit qu’une façade, le gant de velours dissimulant la main de fer, sous peine de devenir « tigre de papier ». A l’examiner de plus près, cependant, cette conception du pouvoir paraît beaucoup plus contestable. Le fossé qui, dans ces circonstances, sépare la théorie de la réalité, apparaît en pleine lumière quand on examine le phénomène de la révolution.

Depuis le début du siècle, les théoriciens de la révolution n’ont cessé d’affirmer que les chances de réussite d’une révolution s’étaient constamment affaiblies en proportion à l’accroissement de la puissance destructive des armes qui sont à la disposition exclusive des gouvernements(2).L’histoire de ces soixante-dix dernières années, marquée par la réussite ou par l’échec d’un nombre étonnant de révolutions, ne confirme pas cette thèse. Ceux qui tentaient l’aventure, dans des conditions aussi manifestement défavorables étaient-ils fous ? Sans tenir compte même de certains exemples de totale réussite, comment est-il possible, dans ces conditions, d’expliquer des succès temporaires ? Le fait est qu’il existe une telle différence entre la puissance des moyens de violence qui sont à la disposition de l’Etat et ceux que le peuple peut lui-même rassembler – allant des bouteilles de bière aux fusils et aux cocktails Molotov – que les progrès techniques ne modifient guère en cette situation existante. Les manuels qui ont la prétention d’indiquer « comment accomplir une révolution », à partir d’une évolution graduelle, passant de la contestation au complot, de la résistance au soulèvement armé, sont tous fondés sur cette idée fausse qu’il est possible de « faire » une révolution. Dans une confrontation où la violence seule s’oppose à la violence, le gouvernement a toujours bénéficié d’une supériorité absolue ; mais cette supériorité n’existe que pour autant que la structure du pouvoir gouvernemental demeure intacte – c'est-à-dire aussi longtemps que l’on obéit aux ordres que l’armée, ou les forces de la police, sont prêtes à faire usage de leurs armes. Quand ce n’est pas le cas, la situation se renverse brusquement. Non seulement la rébellion n’est plus réprimée, mais les armes elles-mêmes changent de mains – parfois, comme dans le cas de la révolution hongroise, en l’espace de quelques heures. (Les Etats-Unis, après des années de combats inutiles au Viêt-nam, devraient cependant se souvenir du fait qu’avant de recevoir une aide massive de la part de la Russie, le Front Nationale de libération a combattu longtemps avec des armes qui avaient été fabriquées en Amérique.) C’est seulement après de tels événements, quand la désintégration du pouvoir gouvernemental permet aux rebelles de s’armer, que l’on peut parler de « soulèvement armé » ; fréquemment, celui-ci ne se produit pas du tout ou survient lorsqu’il est nécessaire. Les moyens de la violence deviennent inutiles quand on n’obéit plus aux ordres, et le facteur décisif n’est plus alors une question d’obéissance au commandement, mais un problème d’opinion : celui du nombre plus ou moins grand de ceux qui sont du même avis. Tout dépend du pouvoir que la violence parvient à rassembler. Les effondrements dramatiques du pouvoir, qui se produisent au cours des révolutions, révèlent soudainement à quel point l’obéissance civile – aux lois, aux gouvernants, aux institutions – n’est que la manifestation extérieure du soutien au consentement.

Lorsque le pouvoir se désintègre, les révolutions deviennent possibles mais non fatales. Les exemples sont nombreux de régimes totalement impuissants qui ont pu néanmoins survivre pendant de longues périodes de temps, soit que personne ne se soit avisé d’éprouver leur force et de révéler leur faiblesse, soit qu’ils aient été assez heureux pour ne pas s’engager dans une guerre et subir une défaite. La désintégration ne se révèle souvent qu’au cours d’un affrontement direct ; et même en ce cas, alors que le pouvoir est déjà dans la rue, il faut encore que quelque groupe d’hommes préparé à cette action, s’en empare et en assume les responsabilités.

Hannah Arendt "Du mensonge à la violence" Edition "Pocket" p.146-150

(1) Voir le New York Times, du 4 Janvier 1969, pp.1 et 29.

(2) C’est ainsi que Frank Borkenau déclare dans ses réflexions sur les causes de la défaite subie par la révolution espagnole : « L’écart démesuré, par rapport aux révolutions précédentes, traduit un fait nouveau. Jusqu’à ces dernières années, la contre révolution s’appuyait généralement sur les forces réactionnaires techniquement et intellectuellement inférieures aux forces de la révolution. La situation a changé avec l’avènement du fascisme. Désormais, toute révolution devra très probablement affronter l’appareil le plus moderne, le plus efficace, le plus impitoyable qui ait jamais existé. Cela signifie la fin de l’âge où les révolutions évoluaient librement, selon leurs propres lois. » Il y a plus de trente ans que ces lignes ont été écrites (The Spanish Cockpit, Londres 1937 ; Ann Arbor, 1963, pp.288-289) et elles suscitent encore l’approbation de Chomsky, qui les cite dans son récent ouvrage (op.cit., p.310 ; trad. Fr., p.196). Chomsky estime que les interventions françaises et américaines dans la guerre civile du Viêt-nam prouvent l’exactitude des prédications de Borkenau, « « fascisme » étant remplacé par « impérialisme libéral ». Il me semble que ce dernier exemple prouve le contraire.

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