L'Europe après l'Europe

JAN PATOCKA, Europe & Culture © Projet EEE
JAN PATOCKA, Europe & Culture © Projet EEE

 

L’Europe après l’Europe
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Jan Patocka
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traduit de l'allemand et du tchèque sous la direction de Erika Abrams. Postface de Marc Crépon.
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320 pages
23 €
isbn : 978-2-86432-496-6
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Résumé

 

Dans le monde de l’« après Europe », que Patocka situe dès la fin de la Première Guerre mondiale, et devant les impasses où nous a conduit ce qui ne s’appelait pas encore la « globalisation » et qu’il nommait lui-même « l’ère planétaire », il convient de s’interroger sur l’héritage européen. Qu’a-t-on retenu ou occulté de l’expérience et du destin de l’Europe ?
Il s’avère alors que l’adoption généralisée du seul calcul de la puissance – reste de sa suprématie déchue – constitue au fond un dévoiement de ses fondements philosophiques.
Partant du thème socratique du « soin de l’âme », Patocka élabore ensuite une analyse exigeante et radicale de l’identité de l’Europe, étrangère à toute notion réductrice d’appartenance et à toute illusoire spécificité.
Il conjoint le projet ontologique, le projet critique et politique et le projet de vie pour fonder sa vision de l’Europe sur ce qu’il appelle un « rapport essentiel et explicite à l’impérissable ».

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Extraits de presse

 
La Quinzaine littéraire, 15-31 mai 2007
L’Europe, après
par Étienne Tassin

Deux ouvrages qui semblent n’avoir rien de commun, si ce ne sont les hasards de l’histoire et de la langue. Et pourtant ! Né en Bohême en 1907, Jan Patocka fonde le Cercle philosophique de Prague avant d’être exclu trois fois de l’université : par les autorités allemandes pendant la guerre, par le régime communiste après 1948, et de nouveau après la répression du Printemps de Prague en 1968. Il donnera chez lui des séminaires clandestins qui tentent de tenir la promesse philosophique que porte avec elle l’idée d’Europe. Fondateur avec Vaclav Havel de la Charte 77, il meurt cette même année quelques jours après avoir subi un brutal interrogatoire de la police.

De trente ans plus jeune, né à Prague en 1936 dans une famille aisée d’entrepreneurs et d’intellectuels, Vaclav Havel eut à subir, lui, des autorités communistes, les conséquences de son origine sociale. Devenu écrivain, intellectuel engagé, conscience critique d’une société soumise à un régime totalitaire, actif en 1968, remarqué en 1975 pour sa virulente lettre au président Husak, porte‑parole de la Charte 77 dont il fut également un des fondateurs, ses textes sont censurés et il est emprisonné à plusieurs reprises, dont une fois pendant plus de quatre ans. La « révolution de velours » le voit jouer un rôle de premier plan dans la formation du Forum civique, ce qui le conduit bientôt à être nommé en décembre 1989 président de la république tchécoslovaque, puis après la partition de la Slovaquie et de la République tchèque, à être le premier président élu de cette dernière en 1992, réélu pour un second mandat de 1998 à 2003. L’ancien dissident, autorité morale constamment réprimée pour son intransigeante critique du régime, aura non seulement cette singulière destinée de devenir, comme Lech Walesa ou Nelson Mandela, la plus haute autorité politique de son pays, mais surtout d’exercer cette fonction avec autant d’exigence, de noblesse et de dignité qu’il en avait mises à dénoncer les abus du pouvoir. Du chef d’État, on disait alors couramment qu’il était un « président philosophe ».
L’originalité de Jan Patocka, phénoménologue formé à l’école de Husserl, aura été de développer, comme nul autre philosophe ne l’a fait en cette seconde moitié du vingtième siècle, une réflexion philosophique fondamentale sur la signification politique et historique de l’existence humaine. Et, dans le sillage de Husserl mais selon une orientation politique que le philosophe de Fribourg n’avait pas envisagée, de penser, au sein de cette historicité politique, l’Europe, élevée à la dignité d’un concept philosophique, comme le principe d’une civilisation appelée à une domination technique planétaire où elle s’expose, de ce fait, à sombrer corps et biens.
En ce point où la réflexion sur la signification historique et civilisationnelle de l’Europe croise l’interrogation sur le sens du politique et les formes de l’exercice du pouvoir, les itinéraires militants du philosophe politique et du politique philosophe se rejoignent en une même lutte pour la liberté et la dignité humaines au sein de la Charte. Le philosophe en mourut, le politique en naquit. Tout au long des 430 pages du Livre de l’après‑pouvoir, Vaclav Havel ne mentionne qu’une seule fois son aîné : « Quand j’ai vu pour la dernière fois Jan Patocka, le grand philosophe tchèque, c’était dans une salle d’attente de la prison de Ruzyne où nous avions été tous les deux interrogés au sujet de la Charte 77 et où je suis resté ; il me disait “Vous ne me croirez pas, mais la vie est très longue.” Cela m’a étonné mais aujourd’hui, alors que mon âge approche celui de Jan Patocka à l’époque, j’ai le même sentiment. Le sentiment d’avoir beaucoup vécu. » La longue vie de Jan Patocka devait s’éteindre quelques jours plus tard de retour chez lui ; celle de Vaclav Havel devait le mener de la prison de Ruzyne au Château de Prague où il allait assumer durant treize ans la plus haute charge politique. Ce passage de témoin reprend en sens inverse celui de Thomas G. Masaryk – le premier président philosophe de la Tchécoslovaquie auquel Jan Patocka a consacré de superbes pages dans La Crise du sens1 – à Husserl, comme si les terres de Bohême se distinguaient au sein de l’Europe par cette singulière interpellation de la philosophie et de la politique.
Ce livre de Vaclav Havel est aussi original que son auteur. Répondant aux questions de Karel Hvizd’ala qui l’avait déjà interrogé à distance en 19862, Havel mêle à ses réponses des extraits de notes datant des années d’exercice de ses présidences où sont consignées des observations pratiques sur la fonction présidentielle et la vie au Château et des pages de journal écrites lors de son séjour aux États‑Unis en 2005 puis à son retour à Hradecek ensuite. La réflexion a posteriori est ainsi entrecoupée des témoignages d’un présent passé et d’un commentaire personnel qui à la fois rend compte du présent actuel et revient en témoin dédoublé sur les deux écrits livrés au lecteur. Aucun autre texte rédigé par un « politique de profession » si l’on peut dire, eût‑il la plume d’un De Gaulle, ne permettrait de saisir avec autant de chair et de franchise la dimension humaine de l’exercice du pouvoir suprême, surtout lorsque celui qui l’exerce doit le faire après quarante ans de régime communiste et dans l’impréparation d’une révolution qui le propulse sans expérience à la plus haute fonction. Intitulé en tchèque En deux mots, s’il vous plaît3 par référence à la dictature des journalistes de la télévision qui ne cessent de rétrécir le temps de parole, alors que l’essentiel des notes présidentielles concerne la rédaction des innombrables et remarquables discours que Havel rédigea au cours de ses deux présidences, ce livre peut en revanche à bon droit être dit le « livre de l’après pouvoir », exactement au sens où la réflexion de Patocka porte sur ce qu’il advient de L’Europe après l’Europe.
Car la question est celle de l’après, non pas tant dans la dimension chronologique de ce qui succède à un état présent qu’au sens conceptuel de ce qui s’affirme, du sein ce qui est, au‑delà de ce qui est et contre lui, et que désigne le terme post. De même que Patocka fut le seul à réfléchir, depuis une « autre Europe » – celle de la Bohême4 d’un point de vue culturel et du rideau de fer du point de vue politique – ce qui advient à « l’ère posteuropéenne » de l’Europe, de la même façon Havel aura été le seul à pratiquer le pouvoir autrement, au‑delà des oppositions convenues d’une politique morale et d’une politique cynique, d’une politique utopique et d’une politique réaliste, et le seul à élaborer, comme ce livre le prouve après les autres, ce qu’on pourrait appeler une « politique postpolitique » correspondant à ce que lui-même nomma une « politique apolitique », c’est‑à‑dire non politicienne.
Or la « postpolitique » havélienne se remarque singulièrement à l’occasion de ses initiatives pro‑européennes. Loin d’être un euro‑enthousiaste, Havel sait que l’Union européenne « se laisse entraîner sans la moindre résistance dans la direction de l’actuelle civilisation mondialisée », subjuguée par le mythe de la croissance. Reniant l’héritage spirituel de l’Europe qu’elle avait incarné politiquement, renonçant semble‑t‑il à « sa tradition de responsabilité pour le monde », elle est devenue, écrit-il, « matérialiste et technocratique ». Mais c’est précisément là la raison d’un combat pour l’Europe d’après l’Europe, pour une Europe digne de ce que Patocka nomme, lui, « l’époque posteuropéenne » : l’Union peut « devenir l’exemple d’un ordre pacifique et politiquement juste sur le continent » si au lieu de suivre « le diktat de notre civilisation » consumériste et statonationale, affirme Havel, elle retrouve ce « soin de l’âme » par lequel Jan Patocka caractérisait le legs de l’Europe. Le diagnostic établi par le politique philosophe au contact des forces empiriques, entre autres lorsqu’il s’est agi de favoriser l’intégration de la Tchécoslovaquie puis des autres pays d’Europe centrale à l’OTAN avant même leur intégration à l’Union, rejoint celui qu’avait formulé le philosophe politique.
Le livre de Patocka réunit les essais qu’il a consacrés à l’Europe dès les années 40 et jusque dans les dernières années de sa vie. Ces essais constituent un ensemble unique d’une stupéfiante lucidité et d’une exceptionnelle profondeur. L’Europe n’y est pas un sujet secondaire, le cas d’une philosophie appliquée. Elle y occupe au contraire le rang d’un concept à la fois philosophique et politique décisif. Dans l’esprit de l’analyse que Husserl proposait de La crise de l’humanité européenne dès 1935, Patocka s’efforce de dissocier la domination planétaire de l’Europe, qui procède d’une culture technoscientifique et qui aboutit à une civilisation matérialiste, technologique, subordonnée à ce qu’il nomme « la vie nue pure et simple » vouée à la consommation, et sa signification spirituelle que lui lègue sa culture bimillénaire. Si le destin de la civilisation européenne est la domination technique planétaire où l’Europe se perd, le legs de l’Europe pour une post-Europe est le souci de l’humanité saisie en sa pluralité culturelle et son unité spirituelle. Tel est le paradoxe : si « l’ère planétaire est rendue possible par la technique et l’organisation européennes », par cette civilisation européenne qui s’est étendue à l’ensemble du monde sous le régime de la nécessité biologique de la vie, l’Europe d’après l’Europe doit, elle, réactiver sa signification philosophique originaire, le « soin de l’âme », qui ne désigne pas tant une attitude individuelle de salut de la conscience qu’une attention à ce qui élève les communautés humaines vers l’agir politique où s’éprouvent, « au‑dessus du plan de la vie pure et simple, (…) la sollicitude responsable pour autrui et le rapport à la vérité ».
Jan Patocka aura été le seul philosophe de l’après‑guerre à penser sérieusement la signification philosophique de l’Europe dans sa réalisation politique. Il est possible que Vaclav Havel ait été, lui, le seul homme politique qui eut à assumer la lourde responsabilité historique d’incarner ce paradoxal destin européen dans la vie politique du plus européen des pays d’Europe, avec tous les compromis et heurts que cette politique post‑politique appelait. Ce qu’il fit sans réserves, et contre tous les préjugés, avec la distance et l’humour que l’esprit dresse devant le réel pour mieux l’affronter. Le lecteur du Livre de l’après‑pouvoir est ainsi invité à réfléchir longuement sur cette sentence insolite qui, telle un koan zen, ponctue et clôt pour la relancer énigmatiquement la réflexion sur le pouvoir de Havel « (11.4.1999) [...] 8/ Pour arroser, il faudrait un plus long tuyau. [...] ».

1. J. Patocka, La Crise du sens, t. 1 et 2, Bruxelles, Ousia, 1985‑1986.
2. V. Havel, Interrogatoire à distance, entretien avec K. Hvizd’ala, traduit par J. Rubes, L’Aube, 1986.
3. Prosim strucne, que ne rend évidemment pas le titre français, non sans d’une affligeante platitude.
4. Cf. Conférences de Louvain. Sur la contribution de la Bohème à l’idéal de la science moderne, texte établi par Valérie Lowit et Filip Karfik, introduit par B. Bouckaert, Bruxelles, Ousia, 2001.

Étienne Tassin est professeur de philosophie politique à l’université de Paris 7 Diderot, membre du CSPRP (Centre de Sociologie des Pratiques et Représentations Politiques). Spécialiste de Hannah Arendt, il a publié notamment : Le Trésor perdu. Hannah Arendt, l’intelligence de l’action politique, Payot, 1999 ; Hannah Arendt, L’humaine condition politique, Paris L’Harmattan, 2001 ; Un monde commun. Pour une cosmo‑politique des conflits, Paris, Seuil 2003.




Le Monde, vendredi 4 mai 2007
Esprits d’Europe
par Alexandra Laignel-Lavastine

Qu’est-ce qu’un intellectuel européen ? Selon le sociologue allemand Wolf Lepenies, qui s’est penché sur cette énigme au fil d’une passionnante série de cours dispensés en 1991-1992 à la chaire européenne du Collège de France, deux grands profils se dégagent. Depuis le XVIIe siècle, il y aurait, d’un côté, l’intellectuel conquérant et missionnaire dont l’activité le situe « par-delà la mélancolie et en deçà de l’utopie ». C’est le scientifique. De l’autre, celui « qui rumine et qui doute », qui « souffre du monde » comme de lui-même car il ne peut agir. C’est le mélancolique. Sauf quand il se met à rêver d’un monde meilleur. Alors naît l’utopie, « ce genre qui accompagne l’éveil de l’Europe à l’époque moderne » et qui poussera tant de brillants esprits à se fourvoyer dans les idéologies totalitaires.
Mélancolie et utopie. Pour le lauréat 2006 du prix de la Paix des libraires allemands, c’est bien entre ces deux pôles, véritable fil conducteur de son livre, qu’il convient de repenser la grandeur et la misère des intellectuels européens, de Buffon à Karl Mannheim. Mais ce n’est pas tout. Car Wolf Lepenies, qui dirige le Wissenschaftskolleg de Berlin, institution très engagée dans le dialogue intellectuel entre les deux moitiés du Vieux Continent, était du coup bien placé pour discerner une troisième espèce. Il s’agit du « mélancolique actif » qu’incarne de façon exemplaire la figure de l’intellectuel de l’Est. Et de rappeler que ces combattants de la liberté – que l’on songe à un Bronislaw Geremek – « sont des moralistes qui ont fait à l’Europe le cadeau d’une nouvelle culture de la dispute ». Leur métier à eux aussi consistait, jusqu’en 1989, à se plaindre et à protester. Mais ce sont « des mélancoliques qui ont eu le courage d’agir » en démasquant, au péril de leur vie, « le caractère octroyé de l’optimisme officiel des régimes socialistes. »
Tel était justement le cas du philosophe et opposant tchèque Jan Patocka (1907-1977) dont les éditions Verdier publient, sous le titre L’Europe après l’Europe, un recueil d’inédits s’échelonnant des années 1930 à 1970. Cet intellectuel européen par excellence, disciple de Husserl, estimait que la philosophie doit toujours se tenir « sur la ligne du front ». Une intransigeance qui lui vaudra d’être persécuté par les nazis à partir de 1938, puis par les communistes à partir de 1948.
Le penseur, qui fut l’un des phares de la dissidence est-européenne, allait mourir tragiquement, en mars 1977, des suites de plusieurs interrogatoires policiers. L’auteur des Essais hérétiques (1975), son ouvrage le plus célèbre (aujourd’hui réédité en poche) venait de devenir, avec Vaclav Havel, l’un des trois premiers porte-parole de la Charte 77 à Prague, une organisation vouée à la défense des droits de l’homme.
Ironie de l’Histoire : le procès-verbal de ces interrogatoires, retrouvé dans les archives, peut se lire comme un hommage posthume à la probité morale du phénoménologue-résistant : « Sur sa fonction de porte-parole de la Charte 77, note le flic, il a déclaré avoir assumé ce devoir civique pour la bonne raison qu’il était improbable qu’un autre trouverait le courage de le faire. »
En quoi la réflexion de Jan Patocka sur la crise de l’Europe, un thème qui traverse toute son œuvre, nous est-elle si précieuse ? Comme le relève le philosophe Marc Crépon dans sa postface, elle l’est d’abord en ce que réfléchir sur l’Europe aujourd’hui, c’est « forcément prendre la mesure de la naissance, dans la seconde moitié du XXe siècle, d’un monde post-européen » que Patocka nomme déjà « l’ère planétaire ». Le problème sera dès lors de savoir s’il demeure quelque chose, dans « l’héritage spirituel européen », qui pourrait nous permettre de nous ouvrir au monde autrement qu’en épousant le seul critère de la puissance, de la rentabilité et de l’efficacité technique. Quelque chose qui n’ait pas été définitivement discrédité par les catastrophes du XXe siècle.
Avec cette lucidité quasi prophétique qui le caractérise, le philosophe de Prague avait déjà compris qu’on ne saurait opposer à cet universalisme ultra-pauvre une prétendue identité européenne autocentrée sur son fonds culturel. On s’en aperçoit chaque jour, toute la difficulté de la question européenne tient entre ces deux écueils. La réponse, Jan Patocka ira la chercher du côté de ce qu’il appelle le « soin » ou le « souci de l’âme », ce grand thème socratique dont l’invention représente à ses yeux l’acte de naissance de l’Europe, son « étincelle d’éternité ».
Ce souci, explique-t-il dans L’Europe après l’Europe, renvoie à un triple projet, inséparablement critique, politique et existentiel. Projet critique, parce qu’il s’agirait de renouer avec cette « pensée questionnante » qui a fait de la culture européenne le continent de la vie interrogée. Projet politique et existentiel, car il n’est pas d’État qui n’exerce son pouvoir sans jouer sur la peur, la résignation, mais aussi le désir de confort et de protection à tout prix, autant d’affects qui nous arrachent à la responsabilité d’un monde commun. En cela, renouer avec le souci de l’âme reviendra – et Patocka sait de quoi il parle – à avoir le courage de placer la liberté et la dignité humaines au-dessus de « l’enchaînement de la vie à son autoconsommation ».
C’est dans cette responsabilité que se concentre, pour le philosophe tchèque, l’héritage de l’Europe et son éventuelle « action transformatrice unifiante », laquelle ne se laisse en aucun cas rabattre sur quelque appartenance spécifique. De façon très significative, cette conclusion rejoint l’une des intuitions cardinales de Wolf Lepenies. À l’heure où « l’utopie des fins » (« le socialisme réel ») a rendu l’âme et où « l’utopie des moyens » (le capitalisme) a atteint ses limites, la première tâche des intellectuels européens, soutient-il, serait de se demander s’il existe « une tradition des Lumières qui ne soit pas eurocentrique ». D’où l’urgence qu’il y aurait à réinventer « une politique de l’esprit » qui, selon la formule de Paul Valéry, ne viserait plus à « ordonner le reste du monde à des fins européennes ».



Chronique par Martin Legros
Le Bateau Livre, France 5, jeudi 15 mars 2007

Il y a exactement trente ans, le 13 mars 1977, disparaissait le philosophe dissident Jan Patocka, sous le coup d’un interrogatoire musclé de la police politique tchécoslovaque, qui poursuivit cet homme de 70 ans jusque sur son lit d’hôpital.
Pour honorer cet anniversaire, qui coïncide avec le centenaire de sa naissance, les éditions Verdier publient deux ouvrages de Jan Patocka, remarquablement traduits par Erika Abrams, Les Essais hérétiques et L’Europe après l’Europe.
Grand philosophe, élève de Husserl et de Heidegger, chassé de l’université de Prague à plusieurs reprises pour son enseignement subversif, Jan Patocka a incarné la figure du philosophe dissident, du Socrate moderne.
Il donnait ses séminaires clandestins, dans des caves, sur l’actualité de Platon, sur l’importance de ce qu’il appelait le « soin de l’âme », c’est-à-dire d’une vie examinée, d’une existence portée, orientée par l’exercice ininterrompu de la raison et de la liberté. Il était devenu, avec Vaclav Havel, le porte-parole de la Charte 77, qui refusait la peur et entendait faire respecter par le régime totalitaire les droits civiques qu’il s’était engagé à respecter.
En lisant Jan Patocka, on ne peut pas ne pas penser à son itinéraire ou plutôt, parce que ce n’est pas une question psychologique, on a le sentiment que l’épreuve de la résistance a donné une force et un poids particulier à sa parole.
Jan Patocka évoque la naissance simultanée, en Europe, de la raison, de la politique et de l’histoire, ce qu’il appelle la « problématicité du sens » : l’ouverture à la question du sens contre le sens donné d’avance des mythes et des religions. Il évoque la responsabilité qui nous incombe de maintenir ouverte la question du sens contre le dogmatisme et le nihilisme. Mais chez Jan Patocka, la parole, la réflexion, à la différence de nombreux discours philosophiques, renvoie à une expérience concrète, à une épreuve vécue.
Dans le volume intitulé L’Europe après l’Europe, écrit dans les années 40 et 50, Jan Patocka est étonnement vivant et actuel. Il nous parle de notre situation à nous, Européens, de la crise de l’Europe, comme s’il était le contemporain de notre désarroi actuel.
Sa thèse est assez originale pour l’époque : l’Europe s’est suicidée avec les deux guerres mondiales mais cet échec a débouché, en même temps, sur la mondialisation de l’Europe. L’Europe a échoué dans sa tentative de dominer le monde mais, en s’émancipant de la tutelle européenne, le reste du monde a hérité, a récupéré les grandes inventions européennes de la science, de la technique, du capitalisme… Cependant, le danger est que ces inventions ne soient plus reliées à la finalité dernière qui était la leur à l’origine : la défense d’une rationalité et d’une humanité une.
L’œuvre de Jan Patocka est une leçon de vie et de philosophie d’une étonnante actualité.

Jan Patočka (1er juin 1907 à Turnov - 13 mars 1977 à Prague), est l’un des principaux philosophes tchèque du XXe siècle. Influencé surtout par Edmund Husserl, et dans une certaine mesure par Martin Heidegger, il s'intéresse à la phénoménologie et l'oriente dans de nouvelles voies, comme celle d'une philosophie a subjective, d'une différence entre l'Epochè et la réduction. Il travaille également sur Platon et son influence sur la civilisation européenne.

Biographie

Entre 1925 et 1931, il étudie la philologie slave, la romanistique et la philosophie à la Faculté des Lettres de l'Université Charles de Prague, puis il effectue plusieurs séjours d'études à Paris, à Berlin et à Fribourg, où il fait la connaissance d'Edmund Husserl, d'Eugen Fink et de Martin Heidegger. La phénoménologie devient alors l'une des bases de sa philosophie. Il fonde le Cercle philosophique de Prague et en devient le secrétaire.

Il enseigne à la Faculté des Lettres de 1936, qui marque aussi la date de publication de Le monde naturel comme un problème philosophique, une œuvre majeure qui influencera la philosophie tchèque, jusqu'à la fermeture des universités tchèques (1939) par l’occupant nazi. Patočka est enseignant à l’école primaire durant toute la période d’Occupation. Il est de nouveau professeur entre 1945 et 1949, avant d'être expulsé de l'université lors des purges communistes. Il travaille alors dans diverses institutions philosophiques et pédagogiques. Au Centre de recherches pédagogiques, il publie la première édition tchèque du Pansophica (Všenápravy) de Comenius. De 1964 à 1968, il est rédacteur au Centre philosophique de l'Académie des sciences tchèque. Il retrouve un poste à la Faculté de philosophie, en 1968. En 1972, il est retraité. Ses séminaires « de chambre », animent la vie culturelle de la capitale pragoise, alors atone en raison de la Normalisation en Tchécoslovaquie.

En 1977, il signe la Charte 77 et devient, avec Jiří Hájek et Václav Havel, l'un de ses premiers porte-paroles. S'ensuit une persécution policière constante. Après un interrogatoire particulièrement difficile, Patočka doit être hospitalisé et meurt d'une hémorragie cérébrale, le 13 mars 1977. Selon les mots de Paul Ricœur, Jan Patočka fut « littéralement mis à mort par le pouvoir ».

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Tombe de Jan Patočka au cimetière de Břevnov.

Philosophie

Dans son œuvre philosophique, Jan Patočka renoue avec la tradition représentée par J. A. Comenius, Tomáš Masaryk et Edmund Husserl, liée à un effort d'ancrer la dimension morale de l'homme dans une époque qui nie cette dimension. Il part de la phénoménologie de Husserl en la modifiant à partir de l'ontologie de Heidegger. Il se concentre sur l'analyse du "monde naturel" (Le Monde naturel en tant que problème philosophique, Přirozený svět jako filosofický problém, 1936, 1970, 1992), cherche ses bases métaphysiques et étudie la dépendance mutuelle et la cohésion de l'existence humaine et du monde.

Enfin, il aboutit à une philosophie phénoménologique, concevant l'existence dans l'esprit de trois mouvements existentiels de base : le mouvement d'auto-ancrage (l'homme accepte la situation dans laquelle il se trouve, et est accepté en tant qu'homme par les autres), le mouvement du débarassement de soi par le prolongement - mouvement du travail, du gagne-pain (l'homme ne prête son attention qu'aux choses qui peuvent lui être utiles, qui « prolongent » ses possibilités, il considère les autres ainsi que soi-même comme un objet de bénéfice qu'il est possible de manipuler) et le mouvement de la découverte de soi (l'homme dépasse le monde de l'immédiatement donné et réussit à rapporter au monde en tant que tout, il refuse de vivre une vie de consommation anonyme, il est conscient de sa nature mortelle et de la responsabilité de sa propre vie qui le porte au « soin de l'âme » platonicien comme à la chose la plus importante qu'il doit s'efforcer de remplir.)

Livres

  • Přirozený svět jako filosofický problém, Prague, 1936
  • Aristoteles, jeho předchůdci a dědicové, Prague, 1963
  • O smysl dneška, 1969
  • Kacířské eseje o filosofii dějin, Prague, 1975 (Samizdat)
  • Negativní platonismus, 1990
  • Platón. Přednášky z antické filosofie, 1991
  • Tři studie o Masarykovi, 1991
  • Evropa a doba poevropská, 1992
  • Úvod do fenomenologické filosofie, 1993
  • Tělo, společenství, jazyk, svět. Conférences 1968-69, 1995

En français

  • Le monde naturel comme un problème philosophique, traduit par Jaromír Danek et Henri Declève, La Hague, Martinus Nijhoff, 1976.
  • Essais hérétiques sur la philosophie de l'histoire. Traduit par Erika Abrams. Lagrasse: éditions Verdier, 1981.
  • Platon et l'Europe. Traduit par Erika Abrams. Lagrasse: éditions Verdier, 1983.
  • La crise du sens, tome 1, Comte, Masaryk, Husserl. Traduit par Erika Abrams. Brussels: éditions Ousia, 1985.
  • La crise du sens, tome 2, Comte, Masaryk et l'action. Traduit par Erika Abrams. Brussels: éditions Ousia, 1986.
  • Le monde naturel et le mouvement de l'existence humaine. Édité et traduit par Erika Abrams. Dordrecht: Kluwer Academic Publishers, 1988.
  • Qu'est-ce que la phénomenologie. Édité et traduit par Erika Abrams. Grenoble: J Millon, 1988.
  • L'écrivain, son "objet". Édité et traduit par Erika Abrams. Paris: P.O.L. 1990.
  • Liberté et sacrifice. Ecrits politiques. Édité et traduit par Erika Abrams. Grenoble: J. Millon, 1990.
  • L'idée de l'Europe en Bohême. Traduit par Erika Abrams. Grenoble: J. Millon, 1991.
  • L'art et le temps. Édité et traduit par Erika Abrams. Paris: P.O.L., 1992.
  • L’Europe après l’Europe, traduction par Erika Abrams, Lagrasse, éditions Verdier, 2007.

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