La diversité culturelle et l'Europe

Ode à la joie © korbus2727
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"Je vous propose, en effet, de commencer cette réflexion par le commentaire d'un texte du philosophe Edmund Husserl, le fondateur de l'école phénoménologique. Il s'agit du texte d'une conférence prononcé ici, à Vienne, au mois de Mai 1935, La philosophie dans la crise de l'humanité européenne.
Cette conférence de Vienne, on s'en souvient sans doute, prolongée ultérieurement dans le cycle de Prague, est à l'origine d'une des dernières œuvres de Husserl : Die Krisis der europäischen Wissenschaften une die transzendentale Phänomenologie.
Mai 1935...Le moment historique où Husserl prononce sa conférence de Vienne n'est pas insignifiant. C'est un moment où se nouent aussi bien le destin collectif des Européens que le destin personnel du philosophe.
Deux ans plus tôt, Adolf Hitler a pris le pouvoir en Allemagne. Il l'a pris, sans doute, grâce à la division des forces politiques antifascistes - dont la cause fondamentale est la politique aberrante de l'Internationale communiste : sa stratégie "classe contre classe", qui dénonce et attaque la social-démocratie comme l'ennemie principal - mais Hitler arrive aussi au pouvoir en vertu d'un processus électoral libre, formellement démocratique.
FORMELLEMENT : je m'arrête sur ce mot. Car il ne s'agit pas ici de reprendre les thèses extrémistes, de droite ou de gauche, léninistes ou fascistes de critique de la démocratie parlementaire.
Disons en passant que la démocratie parlementaire aura été, tout au long de ce siècle - et tout particulièrement dans les années trente où se situe la conférence de Husserl - la théorie, et la pratique politique, la plus critiquée, la plus violemment mise en cause par des penseurs et des politiciens de tous les horizons idéologiques.
Parallèlement, durant la même période historique, l'économie sociale de marché aura également été la cible d'idéologies politiques fort diverses. le rôle économique de l'État (providence ou garde-chiourme), de la planification centrale, de l'interventionnisme public aura été souligné de façon dogmatique et unilatérale, sans doute en réponse aux convulsions de toute sorte provoquées par la suite de la Première Guerre mondiale, convulsions et déséquilibres exaspérés par la grande dépression de la fin des années vingt.
Mais fermons cette parenthèse sur un sujet qui mérite une plus longue et plus minutieuse analyse.
Lorsque je parle de processus "formellement" démocratique qui a conduit Hitler au pouvoir, je veux simplement souligner que les élections libres, dans un système pluraliste, ne sont qu'un aspect, nécessaire mais insuffisant, du processus de démocratisation dans son ensemble. En effet, formellement, il est pratiquement impossible d'empêcher la participation électorale de groupes politiques qui, tout en respectant la légalité formelle du processus, soient stratégiquement décidées - en fonction de leur idéologie et de leur programme à à mutiler ou à détruire le système démocratique, une fois parvenus au pouvoir.
En fin de compte,le processus démocratique n'est réellement opératoire que si tous les groupes politiques sont disposés à respecter scrupuleusement les règles du jeu : élections libres et pluralisme, sans doute mais également séparation des pouvoirs, laïcité de l'État (par rapport aux religions de toute sorte et aux idéologies de salut public), système parlementaire, délégation des pouvoirs...En un mot : toutes les règles et normes qui assurent la libre expression des conflits de la société civile et qui fassent de la gestion démocratique des conflits le moteur d'une démocratisation permanente, la base d'un consensus qui ne peut être que dynamique, qui ne doit jamais se figer dans des formules autoritaires,même lorsque l'autorité compte sur un appui majoritaire.
Rappeler que l'arrivée de Hitler au pouvoir a lieu, deux ans avant la conférence d'Edmund Husserl à Vienne, essentiellement par la voie démocratique - je parle de l'arrivée, bien entendu, non pas de son maintien au pouvoir - n'est pas seulement nécessaire aujourd'hui parce que la démocratie parlementaire traverse une période de crise - crise de fonctionnement, de participation et des valeurs - et qu'il nous faut donc réfléchir de nouveau, produire des idées nouvelles à ce sujet, c'est également nécessaire d'un autre point de vue,moins directement politique.
Nous savons tous à quel point la question de la culpabilité collective (depuis que karl Jaspers l'a posée en 1946, avec la rigueur éthique qui caractérise toute sa philosophie) aura été au centre de la réflexion allemande, de la politique allemande, que ce soit directe ou détournée, que ce soit dans le discours explicite ou dans l'inconscient collectif.
Encore récemment, sur un terrain idéologique précis, cette questions est revenue au premier plan au cours de l'Historikerstreit qui a agité les milieux intellectuels et politiques allemands, dépassent largement le cercle restreint des spécialistes de l'histoire contemporaine de l'Europe.
Or il me semble que c'est dans les années trente, précisément, à l'époque de l'ascension démocratique - de Hitler au pourvoir, qu'il faut chercher les racines historiques et morales de la culpabilité. C'est à ce moment-là que la société allemande,le peuple allemand, avait encore la possibilité de changer de destinée, de refuser le destin que lui préparait, dans la radicale lisibilité de se textes programmatiques, le mouvement national-socialiste. C'est à ce moment-là qu'il était encore possible pour le peuple allemand de refuser l'horreur du destin que lui imposait, inéluctablement, le programme national-socialiste.
Plus tard, une fois les libertés abolies, le système totalitaire mis en place, la terreur déployée, et déployées aussi les illusions d'un renversement révolutionnaire des valeurs, d'un sursaut antinational, la possibilité concrète de se dégager collectivement des conséquences de cette culpabilité initiale, originaire, devient historiquement aléatoire.
La question, donc, à mon sens, n'est pas tant de s'interroger sur le silence coupable d'une société allemande atomisée, massifiée dans la solitude individuelle, privée de communication intrasubjective, qu'à provoqué la terreur hitlérienne. On peut comprendre ce silence, même si on le condamne à jamais, sans oubli possible, quelle que soit la volontiers de pardonner. C'est le silence que produit la totalitarisme, dans le déchaînement de ce versant spécifiquement humain qu'est le "mal radical", dont Kant nous a parlé déjà en 1791 après l'expérience de la Terreur révolutionnaire en France.
Ce n'est donc pal le silence qui est en question, c'est le discours massif, le bruit et la fureur des paroles scandées par le peuple, dans les derniers soubresauts de sa liberté, c'est-à-dire de sa servitude volontaire.
Ces observations paraissent nous éloigner de la conférence d'Edmund Husserl à Vienne, en Mai 1935, et des circonstances concrètes dans lesquels elle fut prononcée.
Mais pas du tout.
A la fin de sa conférence, Husserl trace, en effet, la perspective suivante :
La crise de l'existence européenne ne peut avoir que deux issues : ou bien le déclin de l'Europe devenue étrangère à son propre sens rationnel de la vie, la chute adans la haine spirituelle et la barbarie, ou bien la renaissance de l'Europe à partir de l'esprit de la philosophie, grâce à un héroïsme de la raison qui surmonte définitivement le naturalisme. Le plus grand danger pour l'Europe est la lassitude.
Des deux termes de cette alternative, le premier qui concerne le diagnostic, est d'une parfaite lucidité, d'un réalisme pertinenent. l'Europe a , en effet, connu la chute dans la haine spirituelle et la barbarie.
Dans sa concision abstraite de sa formulation, Husserl ramasse l'essentiel de la perspective historique. En 1935, en effet, nous assistons à la montée en puissance étrangement parallèle des deux systèmes totalitaires : le nazisme et le communisme. Malgré la brève phase tactique, de la part de Moscou, de la politique antifasciste des fronts populaires, ce parallélisme atteindra à son apogée en 1939, avec la signature du pacte germano-soviétique. Ainsi, après la défaite de la France, de Juin 1940 à Juin 1941, l'Europe connaîtra une alliance et un partage territorial qui dévoileront l'essence commune des deux systèmes.
Voilà une vérité difficile à penser, encore plus difficile à dire, du moins pendant des décennies. Une vérité pourtant essentielle, mais qu'il fallait penser rigoureusement, contre l'expérience subjective des luttes d'une multitude de combattants antifascistes. Qu'il fallait penser contre soi-même , contre ses propres illusions et son propre espoir.
Contre "l'illusion de l'avenir", si vous me permettez de renverser la formule qui constitue le titre de l'essai d'un autre Viennois célèbre, Sigmund Freud.
Dans le deuxième terme de l'alternative qu'il établissait, Edmund Husserl visait l'issue positive de la situation de crise, qu'il nommait "la renaissance de l'Europe".
Comment y parvenir ?
"A partir de l'esprit de philosophie, dit Husserl, grâce à un héroïsme de la raison." Ce sont là, certes, des formules abstraites sèches et désincarnées, au premier abord. Pour en dévoiler et en déployer le sens profond, concret, historique, il faudrait reprendre tout le fil du discours articulé par Husserl à Vienne d'abord, à Prague ensuite.
Du point philosophique, mais aussi d'un point de vue culturel et politique, ce serait là une entreprise nécessaire. Dans un séminaire privé tenu à Prague au cours de l'été et de l'Automne 1973, Jan Patocka a dit : "Depuis la KRISIS de Husserl, aucun philosophe, n'a réellement réfléchi sur le problème de l'Europe et de l'héritage européen."

Une tombe au creux des nuages Essais sur l'Europe d'hier et d'aujourd'hui de Jorge Semprun Collection climats éditions flammarion pages 112-118

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