Petit précis sur les chicago’s boys…

Asesinato de Orlando Letelier © litopos
Asesinato de Orlando Letelier © litopos

Au moment de la mort de Milton Friedman, en Novembre 2006, on sentit, à la lecture de nombreuses notices nécrologique, une grande crainte : que le décès du maître marquât la fin d’une époque. Dans le National Post du Canada, Terence Cocoran, l’un des disciples les plus fidèle de Friedman, se demanda si le mouvement lancé par l’économiste lui survivrait. « Dernier grand champion de l’économie du libre marché, Friedman laisse un vide. Aujourd’hui, personne n’a une stature égale à la sienne. Les principes que Friedman a définis et défendus résisteront-ils à l’épreuve du temps, en l’absence d’une nouvelle génération d’intellectuels solides, charismatiques et compétents ? Difficile à dire (Terence Cocoran, « Free markets Lose Their Last Lion », National Post (Toronto), le 17 Novembre 2006).

Le sombre constat de Cocoran ne rend absolument pas compte de l’état de profond désarroi dans lequel le capitalisme sans entraves se trouvait en Novembre de cette année-là. Les héritiers intellectuels de Friedman aux Etats-Unis, c'est-à-dire les néoconservateurs à l’origine du complexe du capitalisme de désastre, venaient de subir le plus grand revers de l’histoire du mouvement. Ce dernier avait connu son apogée en 1994 au moment où les républicains avaient obtenu la majorité au Congrès ; seulement 9 jours avant la mort de Friedman, ils le perdirent de nouveau au profit des démocrates. Trois grands facteurs expliquèrent la défaite des républicains aux élections de mi-mandat de 2006 : la corruption politique, la mauvaise gestion de la guerre en Irak et la perception selon laquelle le pays, ainsi que le dit à-propos Jim Webb, candidat démocrate élu au sénat des Etats-Unis, s’était laissé entrainer « dans un système de classes sociales comme nous n’en avions pas vu depuis le 19 ème siècle (Jim Webb, « Classs Struggle », Wall Street Journal, le 15 Novembre 2006.).Dans tous les cas, les principes sacrés de la doctrine économique de l’école de Chicago – la privatisation, la déréglementation t la réduction des services gouvernementaux – étaient à la base des dysfonctionnements.

En 1976 Orlando Letelier (Le 21 septembre 1976, Orlando Letelier, ex-ministre de la Défense de Salvador Allende, est assassiné à Washington (District de Columbia) dans un attentat à la voiture piégée commis sur ordre de Pinochet. Sa collaboratrice Ronni Moffitt fut également tuée, et le mari de cette dernière blessé. Cet assassinat prit place dans le cadre de l'opération Condor de coordination entre les services de renseignement des différentes dictatures militaires du Cône Sud.) l’une des premières victimes de la contre- révolution, avait bien vu que les inégalités entre les riches et les pauvres, crées par les Chicago Boys au Chili étaient « une réussite politique provisoire et non un échec économique ». Pour Letelier, il étati évident que les règles « du libre marché » suivies par la dictature atteignaient bel et bien leur objectif : non pas créer une économie à l’harmonie parfaite, mais plutôt enrichir les nantis et faire des syndiqués de la classe ouvrière des pauvres sans importance. On observe la même stratification partout où l’idéologie de l’école de Chicago a triomphé. En Chine, malgré une croissance économique fulgurante, l’écart de revenus entre les citadins et les 800 millions de pauvres qui vivent dans les campagnes a doublé au cours des vingt dernières années. En 1970, les 10% des Argentins les plus riches gagnaient 12 fois plus que les plus pauvres ; en 2002, ils gagnaient 43 fois plus. La « réussite politique » du Chili a véritablement été mondialisée. En Décembre 2006, un mois après le décès de Milton Friedman, une étude de l’ONU a révélé que « les 2% d’adultes les plus riches du monde détiennent plus de la moitié de la richesse globale des ménages ». C’est aux Etats-Unis que le renversement est le plus frappant : en 1980, au moment où Ronald Reagan amorça la croisade friedmaniennne, les PDG gagnaient 43 fois plus que le travailleur moyen ; en 2005, les PDG touchaient 411 fois plus. Pour ces cadres, la contre-révolution née dans un sous-sol de l’immeuble des sciences sociales dans les années 1950 a sans contredit été une réussite. Mais cette victoire, ils l’ont obtenue au prix d’une perte de confiance généralisée qui résidait au cœur de la libéralisation des marchés, à savoir que la richesse accrue serait partagée. Pendant la campagne des élections de mi-mandat, Webb a dit : « La percolation n’a pas eu lieu (Geoffroy York, « Beijing to Target Rural Poverty », Globe and Mail (Toraonto), le 6 Mars 2006 ; Larry Rother, « A Widening Gap Erodes Argentina’s Egalitarian Image », Nex York Times, le 25 Décembre 2006 ; Institut mondial pour le développement des recherches économiques, « Selon une étude inédite, la moitié de la richesse mondiale serait détenue par les 2% les plus riches », communiqué de presse, le 5 Décembre 2006 , www.wider.unu.edu ; Sarah Anderson et al., Executive Excess 2006 : Defense and Oil Executives Cash in on Conflict, le 30 Août 2006, p.1, www.faireconomy.org ; Webb, « Class Struggle ».)

L’accumulation d’une telle richesse par une infime minorité de la population mondiale n’a pas été pacifique, ainsi que nous l’avons vu, ni même, dans bien des cas, licite. Corcoran avait raison de s’interroger sur le calibre des leaders du mouvement, mais le problème ne s’ »explique pas uniquement par l’absence de figures de proue de la stature de Friedman. Rn fait, les architectes de la croisade internationale en faveur de la libéralisation totale des marchés étaient mêlés à une quantité sidérante d’affaires judiciaires et de scandales, dont les plus anciens dataient des premiers laboratoires latino-américains et les plus récents de l’invasion de l’Irak. Aucours de ses 35 années d’histoires, la doctrine de l’école de Chicago a progressé grâce à l’étroite collaboration de chefs d’entreprises puissants, d’idéologues militants et de dirigeants politiques à la poigne de fer. En 2006, d’importatns protagonistes de chacun de ces camps étaient en prison ou faisaient face à des accusations.

Augusto Pinochet, premier chef de l’état à mettre en application le traitement de chos prôné par Friedman, étati assigné à résidence (il est mort avant d’avoir répondu à des accusations de corruption et de meurtre). Le lendemain du décès de Friedman, la police uruguayenne a arrêté Juan Maria Bordaberry en relation aux meurtres de quatre éminent gauchistes en 1976. Bordaberry avait dirigé l’Uruguay à l’époque de son adhésion brutale à la doctrine de l’école de Chicago, celle où des collègues et des étudiants de Friedman agissaient comme conseillers principaux. En argentine, les tribunaux ont retiré leu immunité aux ex-dirigeants des junts et condamné l’ex-président Jorge Videla et l’amiral Emilio Massera à la prison à perpétuité. Domingo Cavallo, qui dirigea la banque centrale sous la distature et pilota l’imposition de la thérapie de choc tous azimuts sous la démocratie, a également été inculpé de « fraude liée à l’administration publique » ? Una accord relatif à la dette conclu par Cavallo avec des banques étrangères, en 2001, a coûté des dizaines de milliards de dollars au pays, et le juge, en gelant des actifs de Cavallo d’une valeur de dix millions de dollars, a statué que ce dernier avait agi « en pleine connaissance de cause (Raul Garces, « Former Uruguayan Dictator Arrested », Associated Press, le 17 Novembre 2006 ; « Argentine Judge Paves Way for New Trial or Ex-Dictator Videla », Agence France-Press, le 5 Septembre 2006 : « Former Argenine Leader Indicted for 2001 Bond Swap », MercoPress, le 29 Septembre 2006, www.mercopress.com).

Naomi Klein, « La stratégie du choc, la montée d’un capitalisme du désastre » Essai traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné Ed. Leméac/Actes sud p.537-540

Lire aussi sur recommandation de Naomi Klein « Center for Latin American Economic Studies (Chicago) ; capitalisme du désastre, idéologie et ; université de Chicago

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