http://youtu.be/bN8f8TxxkPs
La révolution psychique du XIIème siècle. - Une hérésie néo-manichéenne, venu du Proche-Orient par l'Arménie et la Bulgarie bogomile, celle des "bons-hommes" ou cathares, ascètes condamnant le mariage mais fondant une "Eglise d'Amour", opposée à l'église de Rome (1), envahit rapidement la France, de Reims au Nord et des confins de l'Italie jusqu'à l'Espagne, pour rayonner de là sur toute l'Europe.
Dans le même temps, d'autres mouvements hétérodoxes agitent le peuple et le clergé. Opposant aux prélats ambitieux et aux pompes sacrales de l’Église un spiritualisme épuré, ils aboutissent, parfois, plus ou moins consciemment, à des doctrines naturalistes et même matérialistes avant la lettre. Le "qui veut faire l'ange fait la bête" semble illustré par leurs excès ; mais ceux-ci traduisent bien plutôt la nature révolutionnaire des problèmes qui surgissent dans l'époque, l'inordinatio profonde du siècle, dont les plus grands saints et les plus grands docteurs subissent et souffrent la passion au moins autant qu'ils ne parviennent à la transmuer en vertus et en vérités théologiques : saint Bernard de Clairvaux et Abélard sont les pôles de ce drame dans l’Église, et au niveau de la spéculation.
(1) Comme Amor s'oppose à Roma. Les hérétiques reprochaient à l'Eglise catholique d'avoir inverti le nom même de Dieu qui est Amour.
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En même temps, le relâchement de l'autorité et des pouvoirs ménage, comme nous l'avons vu, une possibilité nouvelle d'admettre la femme, mais sous le couvert d'une d'une idéalisation, voire d'une divinisation du principe féminin. Ce qui ne peut qu'aviver la contradiction entre les idéaux (eux-mêmes en conflit !) et la réalité vécue. La psyché et la sensualité naturelles se débattent entre ces attaques convergentes, ces condamnations antithétiques, ces contraintes théoriques et pratiques, ces libertés très obscurément pressenties dans leur fascinante nouveauté...
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Celui que l'on nomme parfois le dernier troubadour, Guiraut Riquier, donnera de ces vers le commentaire suivant :
"Les cinq portes sont Désir, Prière, Servir, Baiser et Faire, par où Amour périt." Les quatres degrés sont "honorer, dissimuler, bien servir, patiemment attendre (1)".
Que à faux amour, il se voit vertement dénoncé par Marcabru et ses successeurs, en des termes qui peuvent éclairer indirectement sur la nature de l'amour vrai ou du moins sur certains de des aspects. Et tout d'abord, dit Marcabru, "Il lie partie avec le diable, celui qui trouve qui couve Faux Amour". (Et en effet, le Diable n'est-il pal le père de la création matérielle...et de la procréation, selon le catharisme ?) les adversaires du vrai amour sont les "homicides, traîtres, simoniaques, enchanteurs, luxurieux, usuriers...les maris trompeurs, les faux juges et les faux témoins, les faux prêtres, faux abbés, fausses recluses et faux reclus (2). Ils seront détruits, "soumis à toute ruine", et tourmentés en enfer.
Noble Amour a promis qu'il en serait ainsi, là sera la lamentation des désespérés.
Ah ! noble Amour, source de bonté, par qui le monde entier est illuminé, je te crie merci. Contre ces clameurs gémissantes, défends-moi, de peur que je ne sois retenu là-bas (en enfer) ; en tous lieux je me tiens ton prisonnier et, réconforté par toi sur toutes choses, j'espère que tu seras mon guide.
(1) Cf. plus haut (p.129) la description du "service" selon l'école Sahajiyâ. Cette interprétaton du Guiraut Riquier est exacte. On peut s'en assurer en lisant Aelius Donatus (commentaire su térence, IVème siècle) : Quinque lineoe sunt amoris, scilicet, visus, allocutio, tactus, osculum, coitus. (Noter que Désir correspond à visus - le fameux premier regard qui enflamme - et Servir à tactus.) Le thème des Cinq lignes d'amoour peut être suivi à travers toute la poésie latine du moyen âge, jusqu'à la renaissance, où o le retrouve chez marot et ROnsard. les variations sont très légères. Mais en 1510, Jean Lemaire de Belges écrit dans son illustration de Gaule : "Les nobles poètes disent que cinq lignes y a en amours... le regard, le parler, l'attouchement, le baiser, et le dernier qui est plus désiré, et auquel tous les autres tendent pour leur finale résolution, c'est celui qu'on nomme par honnêteté le don de mercy." le contraste avec l'amour courtois est clair. Et non moins le sens donné à mercy, que plusieurs auteurs assimilent pour leur part à la grâce, chez les troubadours...
(2) Les Cathares condamnaient la guerre et toute forme d'homicide, légal ou non. Et en place de faux juges, faux prêtres, faux reclus, et de maris trompeurs, les Inquisiteurs du siècle suivant n'eussent pas manqué de lire simplement juges, prêtres, reclus, et maris !
O grand amour, ô amour sans aucune mesure qui t'a mené en cette tourmente !
Je vivais avec le monde dans la joie et les plaisirs. et il fallait que tu souffrisses http://youtu.be/HNnzi4IVwZU