La désobéissance civile

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"Ce n'est pas seulement dans les ouvrages qui ont
traité ce problème (La désobéissance civile)
que l’on trouve les figures de Socrate et de Thoreau, mais également, ce
qui est plus important, dans l’esprit de
ceux qui se livrent eux-mêmes à des actes de désobéissance civile. Pour tous
ceux qui ont été élevés dans la tradition occidentale de la conscience – et qui
ne l’a pas été ? – il paraît tout à fait naturel de considérer l’accord
avec l’opinion d’autrui comme secondaire par rapport à la décision prise dans la solitude, in foro
conscientae, comme si ce que nous pouvions partager avec autrui n’était pas une
opinion ou un jugement, mais une prise de conscience commune. Eu du fait que
les arguments invoqués en faveur de cette position se fondent en général sur des réminiscences
plus ou moins vagues de ce que Socrate ou Thoreau ont pu déclarer à propos « des
rapports entre la conscience morale du citoyen et le loi », il paraît
préférable de commencer notre analyse
par un examen des idées que ces deux personnages avaient réellement sur ce
point.
Dans le cas de Socrate, le texte le plus important est naturellement le Criton de Platon, et les arguments qui y sont exposés tendent beaucoup moins clairement et moins fortement à soutenir l'idée d'une sereine et volontaire exigence du châtiment que ne l'ont prétendu de nombreux manuels juridiques et philosophiques. Nous relevons d'abord le fait que Socrate, tout au long de son procès, n'a jamais contesté les lois elles-mêmes, s'en tenant à ce déni particulier de justice dont il a été victime, et qu'il nomme lui-même le "hasard". Il ne va pas se prévaloir de cette infortune personnelle pour "violer les accords et les conventions" par lesquels il s'estime lié aux lois mais avec ses juges. D'autre part Socrate indique que à Citron (qui cherche à le persuader de s'évader et de partir pour l'exil) que ce choix s'était offert à lui légalement, au moment de l'ouverture du procès. "Pendant le procès même, tu pouvais, si tu l'avais voulu, te faire condamner à l'exil ; et ainsi, ce que tu médites de faire aujourd'hui malgré la ville, tu l'aurais fait avec son consentement. Au lieu de cela, tu faisais le brave alors, tu te donnais l'air d'être indifférent à la mort, tu déclarais la préférer à l'exil. » Nus savons également, d’après l’Apologie, que la possibilité lui avait été offerte de renoncer à des examens critiques effectués publiquement, qui devaient sans aucun doute répandre l’incertitude sur la valeur des croyances et des coutumes établies, et qu’il avait là encore préféré la mort, car « une vie sans examen ne mérite pas d’être vécue ». Autrement dit, Socrate ne se serait pas montré fidèle à ses propres paroles s’il avait tenté de s’échapper. Il aurait démenti ainsi tout son comportement au cours du procès : « Tu donneras ainsi raison à ceux qui approuvent tes juges, tu feras qu’ils paraîtront avoir bien jugé ». Il se devait à lui-même, comme aux citoyens auxquels il s’était adressé, de rester et de mourir. « Il s’agit du paiement d’une dette d’honneur, la dette de l’homme d’honneur qui a parié et perdu, et qui paie car sinon il ne pourrait pas vivre en paix avec lui-même. Il y a en fait eu contrat et cette notion de contrat apparaît sous-jacente dans toute la dernière partie du Criton, mais…le contrat qui lie l’une et l’autre partie c’est…l’engagement contenue dans le procès (1) »
Le cas de Thoreau, beaucoup moins dramatique – il fut contraint de passer une nuit en prison pour avoir refusé de payer l’impôt électoral à un gouvernement qui reconnaissait l’esclavage, mais le lendemain matin il laissa sa tante l’acquitter à sa place – paraît cependant, à première vue, mieux correspondre à l’objet du présent débat ; en effet, contrairement au cas de Socrate, il protestait contre l’injustice des lois elles-mêmes. Ce qui est néanmoins gênant, dans cet exemple, c’est que Thoreau lui-même, dans le célèbre essai qu’il écrivit après l’incident, On the Duty of Civil Disobedience (Du devoir de désobéissance civile), introduisant ainsi ce terme « désobéissance civile », dans notre vocabulaire politique, s’est placé sur le terrain de la conscience individuelle et des obligations imposées par cette conscience porale, sans invoquer la question des rapports de la conscience du citoyen avec la loi. « D’une façon générale, un homme n’a évidemment pas le devoir de se consacrer à l’abolition de tout le mal existant, s’agirait-il même des pires abus ; il peut parfaitement avoir d’autres préoccupations et d’autres engagements ; mais c’est son devoir, tout au moins, d’essayer d’avoir les mains nettes, et lors même qu’il n’y consacre pas touts ses pensées, de refuser pratiquement de le soutenir. » Thoreau ne prétendait pas qu’essayer d’avoir les mains nettes suffise à améliorer le monde, ni que ce soit un devoir pour l’homme de travailler à cette amélioration. Il « n’est pas principalement venu au monde pour en faire un lieu où il fasse bon vivre, mais pour y vivre, que le lieu soit bon où qu’il soit mauvais ». En fait, c’est bien ainsi que nous entrons tous dans le monde – heureux si ce monde ou la place qui nous y est faite à notre arrivée est un lieu où il fait bon vivre, à tout le moins où les abus existants ne sont pas « de telle nature qu’ils vous contraignent à devenir un agent d’injustice exercée à l’égard d’autrui ». Car si tel est le cas, « je dirai : il faut violer la loi ».Thoreau avait raison l la conscience individuelle n’exige rein de plus (2).
En ce cas, comme toujours, la conscience est apolitique. Elle ne s’intéresse pas en priorité au monde où existent des abus, ou aux conséquences que ceux-ci peuvent avoir sur l’avenir de ce monde. Elle ne nous répète pas, avec Jefferson : « Je tremble pour mon pays quand je songe que Dieu est juste ; que sa justice ne peut pas être pour toujours en sommeil (3) », car elle ne tremble que pour l’individu et sa propre intégrité. Elle pourrait donc encore se montrer beaucoup plus radicale, et s’écrier, comme le fait Thoreau : « Ce peuple doit cesser d’avoir des esclaves, et cesser de faire la guerre au Mexique, même s’il devait lui en coûter son existence en tant que nation. » Cependant pour Lincoln, comme il l’écrivait en 1862, au cours même de la lutte pour l’émancipation des esclaves, « l’objectif primordial doit être d sauvegarder l’Union, et… non pas celui de préserver ou abolir l’esclavage (4) ». Cela ne signifie nullement que Lincoln n’était pas conscient de « l’injustice monstrueuse de l’esclavage en lui-même », ainsi qu’il l’avait déclaré huit années auparavant ; mais cela veut dire qu’il était également conscient de la distinction nécessaire entre « les devoirs de sa charge », et son « désir personnel qu’il n’y ait partout que des hommes libres (5) ». Et cette distinction, abstraction faite des circonstances historiques toujours complexes et équivoques, est en fin de compte fort semblable à celle que faisait Machiavel, lorsqu’il déclarait : « J’aime ma patrie plus que mon âme (6). » La discrimination établie par Lincoln entre les « devoirs de sa charge » et le désir personnel » ne signifie pas plus qu’il ignorait les impératifs de la conscience morale, que la distinction entre l’âme et la patrie ne prouve que Machiavel était athée et qu’il ne croyait ni à la damnation, ni au salut éternel.

Ce conflit potentiel entre l’ »homme vertueux » et le « bon citoyen » (selon Aristote, l’homme vertueux ne pouvait être un bon citoyen que dans un bon Etat ; pour Kant, même « une race de démons » était capable de résoudre le problème de l’établissement d’une constitution, « pourvu qu’ils fussent intelligents »), entre la conscience individuelle, qu’elle soit ou non persuadée de l’existence d’un au-delà, et la conscience du citoyen, membre de la communauté – ou, comme nous dirions de nos jours, entre la morale et la politique – ne date pas de l’époque actuelle et remonte même beaucoup plus loin que le terme même de « conscience », d’origine relativement récente dans la signification qui lui est présentement attribuée. Les arguments présentés en faveur de l’une ou de l’autre de ces deux positions sont également d’origine très ancienne. Thoreau était assez conséquent avec lui-même pour reconnaître qu’il pouvait être accusé d’irresponsabilité, le plus ancien reproche qui puisse être adressé à n’importe quel « homme vertueux ». Il déclarait explicitement qu’il n’était « pas responsable du bon fonctionnement des rouages de la société », qu’il n’était pas « le fils de son constructeur ». L’ancien adage : Fiat justitia et pereat mundus (Que justice soit faite, même si le monde doit périr) que l’on invoque d’ordinaire à l’encontre des partisans d’une justice absolue, exprime clairement la nature de ce dilemme.

Toutefois, l’argument selon lequel « il est impossible de traiter au niveau morale individuelle le problème de la désobéissance à la loi (7) » est encore d’un tout autre ordre. Non seulement les suggestions de la conscience sont apolitiques, mais elles revêtent toujours une expression subjective. Quand Socrate déclare : « il est plus honteux de commettre une injustice que de la subir », il entend clairement par là que cela vaut mieux pour lui ; de même il est préférable, dit-il, de « me trouver en désaccord et en opposition avec tout le monde que de l’être avec moi-même tout seul et de me contredire (8) ». Par contre, ce qui compte, d’un point de vue politique, est le fait qu’un acte répréhensible a été commis : la loi n’a pas à se soucier des résultats dont l’auteur, ou la victime, peuvent tirer personnellement bénéfice. Nos codes juridiques établissent une distinction entre les crimes qui doivent être obligatoirement réprimés, parce qu’ils sont dommageables à la communauté considérée dans son ensemble, et les délits où seul l’auteur et sa victime sont en cause ; cette dernière peut alors renoncer à son droit de poursuite. Dans le premier cas, l’état d’esprit des personnes en cause importe seulement dans la mesure où l’acte est intentionnel et où il est possible d’invoquer des circonstances atténuantes ; mais il importe peu que celui qui a subi un préjudice ait ou non l’intention de pardonner, ou que l’on soit convaincu que le délinquant n’aura jamais l’intention de pardonner, ou que l’on soit convaincu que le délinquant n’aura jamais l’intention de récidiver.

Hannah Arendt "Du mensonge à la violence" Edition "Pocket" p.59-65

(1) Voir l’excellente analyse de N.A. Greenberg, « Socrates’ Choice in the Crito », Harvarad Studies in Classical Philosophy, vol.70 n°1, 1965, qui démontre que l’on ne saurait comprendre le Criton qu’en le rapprochant de l’Apologie.

(2) Toutes les citations ont été tirées de l’ouvrage de Thoreau, On the Duty of Civil Disobediance (1849) : tr. Fr., La désobéissance civile, suivie de Plaidoyer pour John Brown, J.-J. Pauvert, 1968.

(3) Notes sur l’Etat de Virginie, Question XVIII (1781-1785).

(4) Dans une lettre adressée par lui à Horace Greeley, citée ici d’après Hans Morgenthau, The Dilemmas of Politics, Chicago, 1958, p.80.

(5) Citations tirées de l’ouvrage de Richard Hofstadter, The American Political Tradition, 1948, p.110 ; trad. Fr., Bâtisseurs d’une Tradition, Seghers, Paris, 1966, chap. V.

(6) The Letters of Machiavelli, publié sous la direction d’Allan Gilbert, Nex York, 1961, lettre 225 ; Toutes les lettres de Machiavel, présentées et annotées par Edmond Barnicou, 2 vol., Gallimard, 1955 : II, p.547.

(7) To Establish Justice…, op.cit.p.98

(8) Gorgias, 489 a et 482 c.

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