En Serbie, lutter collectivement contre le culte de la personnalité

Le 4 mars dernier, les Belgradoises et Belgradois étaient appelés à élire leur future Conseil Municipal. Une élection de taille en Serbie, où certains voyaient dans cette élection locale le début de la fin pour le régime d’Aleksandar Vucic. Parmi eux, deux listes portés par des personnalités et non des partis, ainsi qu’un mouvement citoyen en appelant aux biens communs.

Les rues de Belgrade étaient inondées d’affiches, de panneaux publicitaires, tous à l’effigie d’un seul homme : l’omnipotent président de la République et président du parti Progressiste Serbe (Srpska Napredna Stranka - SNS), Aleksandar Vucic. Il ne s’agissait pourtant pas d’élections nationales, mais de « simples » élections locales.

Elles ont cependant vu une domination sans partage de listes personnifiées à l’extrême. Entre le président de la République en personne qui appose son nom sur la liste sans mentionner le nom de son parti, l’ancien maire de Belgrade Dragan Djilas qui a préféré lui aussi la jouer sans étiquette et le troisième dans cette course, Aleksandar Sapic, actuel maire de Novi Beograd, ces élections ressemblaient réellement à une course nationale.

Le cas Vucic semble le plus éloquent, car il n’avait aucunement l’intention de briguer un mandat de maire de Belgrade. Cette stratégie visait vraisemblablement à détourner l’attention du bilan du maire actuel, Sinisa Mali, issu du SNS et dont les affaires de corruption et de gestion opaque de la ville pouvaient causer bien des dégâts. Ce même Mali qui est désormais annoncé dans un ministère en guise de "remerciement" pour son travail à la mairie de Belgrade.

En tout cas, le SNS n’a pas lésiné sur les moyens pour atteindre la barre de 45%, avec une présence écrasante du président Vucic dans les médias à diffusion nationale - qu'ils soient privés (Pink, Studio B, B92) ou publics (RTS, l'équivalent de France Télévisions) - faisant clairement office de porte-parole du gouvernement. Le jour des élections, de nombreux contrôleurs de listes d’oppositions, ainsi que des citoyens et des ONG, ont pu témoigner de l’ampleur de la fraude : échanges de voix contre des paquets alimentaires ou bien directement contre de l’argent, convocations à voter de personnes n’existant pas ou n’habitant pas sur Belgrade, pointage des votants sur des listes parallèles, transports gratuits de groupes de personnes jusqu’aux bureaux de votes… Dans une Serbie en proie à un chômage élevé et avec un revenu moyen de quelques centaines d’euros, des provisions pour la semaine ou quelques dinars supplémentaires ne peuvent faire de mal.

Pourtant, dans ce simulacre d’élections et de démocratie, une liste assez singulière s’est dégagée. Bien qu’elle n’ait pas atteint la barre symbolique des 5% nécessaire pour envoyer ses représentants au Conseil Municipal, l’initiative Ne Da(vi)mo Beograd a réussi à mobiliser près de 30 000 personnes autour de son programme participatif et de sa volonté de faire de la politique autrement. Portée par de jeunes gens issus d’horizons divers et débutants en politique, l’initiative qui lutte contre les privatisations massives menées par le SNS au pouvoir, a eu le don de réveiller une partie de la population qui semblait découragée par des années de promesses de démocratie et de lutte contre les conflits d’intérêts, et dont on attend toujours les résultats. En construisant un programme autour des biens communs, de la protection de l’environnement, de la transparence dans la vie publique, Ne Da(vi)mo Beograd semble redonner un espoir à ceux qui croyaient que seule la rhétorique nationaliste pouvait fonctionner auprès des électeurs. Malgré un silence total des médias nationaux pro-régime, malgré les attaques et les intimidations dont ils ont pu faire l’objet, les activistes de l’initiative ont pu pleinement exploiter les nouveaux outils de la politique, en se lançant en mode commando dans une campagne participative. Bien que la population locale ne soit pas totalement passée à l’ère des réseaux sociaux, notamment parmi les couches les plus âgées, Ne Da(vi)mo Beograd a su parler aux mouvements sociaux, à ceux qui refusaient de prolonger le culte du chef, culte qui rappelle étrangement les temps pas si vieux de Slobodan Milosevic. 

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De plus, en tissant des liens étroits avec des mouvements similaires à travers l’Europe, que ce soit Barcelona En Comu, Zagreb je Nas, la mairie de Naples ou bien encore DiEm25, les jeunes activistes de Belgrade ont posé une première pierre vers le municipalisme en Serbie. Au sortir des élections, la question qui revenait incessamment était : vont-ils à nouveau se présenter ? Avec de nouveaux mouvements qui émergent un peu partout à travers le pays (Nis, Kraljevo…) et l’exaspération des citoyens qui attendent une amélioration de la vie sociale et démocratique du pays, Ne Da(vi)mo Beograd semble être bien lancée pour être celle qui mènera cette bataille à un niveau plus large. Le mouvement se distingue singulièrement des partis traditionnels, aussi bien par sa lutte contre le néolibéralisme assumé aussi bien par les conservateurs que les sociaux-démocrates, que dans sa manière de penser la vie politique. Pour ses membres, s’impliquer dans les rues revêt déjà une forme d’engagement politisé. Il ne s’agit pas uniquement de dénoncer quelque chose et de se battre contre des idées, mais bien d’avancer les leurs, pour un Belgrade orienté vers les biens communs et les espace publics, une ville reflétant les besoins humains et non les intérêts financiers.

Cette nouvelle forme de faire de la politique a été reconnue par de nombreux groupements politiques, mais aussi par bien des citoyens qui n’espéraient plus rien de leurs élus. En se posant comme un rempart face à la privation des droits, à la privatisation de l’espace et des services publics, Ne Da(vi)mo Beograd devrait donner une idée aux mouvements de la base à travers l’Europe et à ces citoyens qui ne se retrouvent pas dans les partis traditionnels ou dans les nouveaux partis centré autour d’un seul personnage. 

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