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Billet de blog 27 décembre 2025

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Comment l’Europe organise la chasse aux antifas

Dans un renversement sémantique spectaculaire, les mouvements antifascistes sont désormais présentés comme les héritiers d’un autoritarisme qu’ils combattent. Cette inversion du réel brouille les repères historiques et affaiblit les défenses démocratiques. Elle permet aussi une chasse aux « antifas » à travers l’Europe, inspirée du modèle maccarthyste revigoré par Donald Trump.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Assimiler l’antifascisme au fascisme relève pourtant d’un non-sens historique. Le fascisme est une idéologie de domination, de hiérarchie dans les populations et d’exclusion institutionnalisée ; l’antifascisme est né comme une réponse à la violence de ces mouvements totalitaires. Confondre les deux, c’est effacer la mémoire européenne des années 1930 et du prix payé pour cette confusion.

Ce glissement discursif permet de délégitimer toute critique frontale de l’extrême droite en la présentant comme liberticide, tout en réhabilitant, sous couvert de liberté d’expression, des discours appelant à la stigmatisation, à l’exclusion ou à la violence symbolique. La liberté n’est plus pensée comme un bien commun à protéger, mais comme une arme à géométrie variable.

Comme le rappelle Antonio Gramsci (fallait bien le citer sur ce thème), cette banalisation du fascisme ne naît pas dans le vide. Elle prend forme lorsque les démocraties libérales, traversées par un néolibéralisme autoritaire, renouent avec des rouages bien connus : disqualification des oppositions, construction de menaces intérieures, primat de l’ordre sur les droits, culte du chef, restriction des libertés individuelles au nom de la sécurité.

Illustration 1
Sur le parvis du palais de justice, le 12 février 2025 © Photo Margaux Houcine / Mediapart

Alors que ces mécanismes ont déjà conduit l’Europe au pire, ils sont recyclés en version 2.0, dans un contexte de précarisation massive, de fragmentation sociale et de désenchantement démocratique, alors que les dirigeants politiques n’arrivent plus à offrir une vision alternative avec les outils classiques dont disposent les démocraties libérales. L’histoire ne se répète pas, mais elle fournit les outils de sa propre réactivation. C’est pour cela qu’Ugo Palheta qualifie l’ère actuelle de néofascisme[2].

Une mise en parallèle des mouvements antifas et des groupes d’extrême droite

À travers l’Europe, la criminalisation des mouvements antifascistes ne repose pas sur une stratégie unique. Elle combine des discours politiques menaçants, des pratiques répressives et intimidantes, et, dans certains cas, des restrictions juridiques directes. Ces méthodes ne s’excluent pas : elles s’additionnent et se renforcent.

Aux Pays-Bas, suite à l’assassinat de Charlie Kirk aux Etats-Unis, des députés de partis de droite et d’extrême-droite s’allient pour faire adopter une motion interdisant les « antifas » dans le pays.

Dans le pays voisin, en Belgique, le président du parti libéral Mouvement Réformateur a qualifié le mouvement antifa de « structure aux procédés fascistes. Elle est aujourd’hui et sans aucun doute, le plus grand danger pour notre démocratie. » Pour cela, son parti qui fait partie de la coalition au pouvoir, annonce vouloir travailler au Parlement et au sein du gouvernement à dissoudre le mouvement antifa.

Que ce soit en Autriche, en Allemagne, où les autorités pourchassent et répriment violemment les organisations antifascistes et de soutien à la Palestine, de nombreux gouvernements et responsables institutionnels affirment combattre « tous les extrémismes ». Pourtant, derrière ce discours, ils renvoient sur le même plan des mouvements visant l’exclusion ou la hiérarchisation des droits, et les collectifs qui s’y opposent.

Ce glissement idéologique de « l’extrême-centre »[3] est renforcé par la diffusion d’un vocabulaire stigmatisant visant les mouvements progressistes, désormais régulièrement désignés comme « wokes », « islamo-gauchistes » ou « extrémistes de gauche ». Ces termes, assez abstraits, permettent de transformer des revendications égalitaires, antiracistes ou féministes en menaces pour l’ordre public, et d’assimiler la critique du racisme ou de l’autoritarisme à une forme de radicalité dangereuse, à criminaliser.

Derrière une façade apparente de neutralité, les partis libéraux ou conservateurs au pouvoir en Europe jouent le jeu de l’offensive fascisante, en neutralisant la critique antifasciste. Qu’on s’entende bien, cette neutralisation est volontaire, comme l’expliquait d’ailleurs assez bien Pablo Pillaud-Vivien en évoquant les interdictions de la Préfecture de Police de Paris en mai 2025 de deux évènements antagoniques : le défilé néo-nazi du C9M et le rassemblement antifasciste qui devait avoir lieu le même jour près du Panthéon[4].

Deux affaires symboles de la répression en France

Restons en France, où deux affaires récentes montrent comment la criminalisation de l’antifascisme peut prendre des formes différentes, et comment les garde-fous démocratiques sont parfois contournés par une police administrative trop puissante.

D’une part, l’arrestation en 2025 du militant antifasciste Rexhino Abazaj alias Gino, visé par un mandat d’arrêt émis par la Hongrie et incarcéré en France avant que la cour d’appel de Paris n’ait finalement refusé son extradition, illustre la dimension transnationale de la répression des militants engagés.

En 2023, lui et une dizaine d’activistes antifascistes participent à un contre-rassemblement à Budapest : le “Day of Honour”. Ce rassemblement annuel de groupes néonazis est autorisé par les autorités hongroises. Des affrontements éclatent entre les participants et un groupe de contre-manifestants. Les autorités hongroises interpellent uniquement les manifestants antifascistes, accusés d’avoir agressé le cortège néonazi. Alors que la cour d’appel de Paris avait invoqué que ses droits fondamentaux ne seraient pas garantis en cas de procès en Hongrie, Gino est visé par une seconde demande, émanant cette fois-ci d’Allemagne, l’un des participants ayant accusé Gino étant de nationalité allemande.

Ce cas est le plus emblématique de cette gradation de la répression à l’encontre de militant.es antifascistes au niveau européen, avec des mandats d’arrêts successifs par la Hongrie puis l’Allemagne. Si la coopération judiciaire pénale européenne peut assurément être instrumentalisée politiquement, il semble que les garde-fous français fonctionnent encore, avant l’examen de la demande d’extradition le 28 janvier 2026.

Mais un autre cas démontre cependant que les autorités coopèrent parfois et contournent l’autorité judiciaire pour réprimer des prises de positions antifascistes. 

En effet, l’affaire de l’illustratrice italienne Elena Mistrello met en lumière une autre facette de cette criminalisation : l’atteinte portée à la liberté culturelle et d’expression. Arrivée à l’aéroport de Toulouse en novembre 2025 pour participer au festival de la bande dessinée indépendant de Colomiers, elle a été interpellée puis refoulée manu militari vers l’Italie sans explication préalable. Ce n’est qu’à bord de l’avion de retour qu’un procès-verbal lui est remis, lui notifiant qu’elle est inscrite au Fichier des Personnes Recherchées. Alors que Mme Mistrello affirme n’avoir jamais été interpellée ni même avoir eu une quelconque interaction avec la justice en France ou en Italie, et qu’il ne semblait donc exister de motifs graves et précisément établis, ce cas semble relever d’une entrave particulièrement grave à la liberté de circulation telle que promulguée par l’article 21 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. Malgré les protestations d’organisations telles que la LDH ou bien de syndicats culturels et artistiques, aucune réponse n’a été apportée ni par les autorités françaises, ni italiennes.

Ce silence démontre aussi une certaine complaisance entre un régime se revendiquant d’un héritage fasciste (l’Italie de Meloni), et un autre (la France de Macron) le dénonçant dans les discours mais dissolvant pourtant des collectifs antifascistes tels que la Jeune Garde.

La bataille se joue aussi au Parlement Européen : le 1er octobre, un élu belge membre de la coalition d’extrême droite au Parlement européen présidée par Jordan Bardella, a déposé une résolution pour classer les antifas comme « organisation terroriste », afin selon lui de démanteler ses « réseaux de soutien et de financement »[5].

Et c’est là tout le danger de cette progression à travers l’Europe. Le fascisme n’advient pas par la seule force d’un dictateur prenant le pouvoir en un jour : il se construit par une réponse sécuritaire à des problématiques sociales, par une restriction des libertés individuelles au nom de l’ordre, par une érosion de l’Etat de Droit par des libéraux convaincus qu’il faut reprendre la sémantique des partis xénophobes pour contrer leur progression.

Criminaliser l’antifascisme, c'est fragiliser la démocratie

L’antifascisme n’est pas une idéologie marginale ni une menace pour l’ordre démocratique. Il est, historiquement et politiquement, une réponse à la violence, à l’exclusion et à l’autoritarisme. Le criminaliser revient à inverser les responsabilités, à brouiller les repères, à fragiliser les fondations mêmes des sociétés européennes.

Alors même que les discours xénophobes et anti-droits prospèrent, le parallèle avec la chasse aux antifas montre une inversion catastrophique des valeurs en Europe.

Pour finir sur une note optimiste et les possibles politiques qui pensent encore avec leur cerveau et non à travers le prisme raciste des médias Bolloré, face à la montée des extrêmes droites en Europe, leur réponse doit être la « dépénalisation » du terme antifasciste.

L’idéologie antifasciste, même réprimée et bâillonnée, continuera à persister et à se transmettre. Elle s’élèvera d’autant plus lorsque le péril fasciste et nationaliste progressera. Comme le dit Saïd Bouamama[6], « la tentation du fascisme ne monte que lorsque, en face, une évolution sociale est possible ». C’est le réflexe d’une classe dominante apeurée, acculée, qui préfère sauter dans le vide pour maintenir une hiérarchie des classes, des races, des genres. Plus le mouvement antifasciste s’élargira et touchera toutes les luttes, plus il sera difficile de faire advenir un ordre sécuritaire, autoritaire au profit d’une petite minorité.

De Porto à Vilnius, d’Athènes à Liège, les mouvements antifas sont dans le viseur parce que les revendications d’émancipation se font de plus en plus entendre, et que la seule réponse du néolibéralisme autoritaire consiste en une tentative d’étouffement et de criminalisation.


[1] Tribune de Sylvie Laurent, historienne, « Le Maccarthysme était une version mineure de ce qui se joue aujourd’hui aux Etats-Unis » Le Monde, 10 octobre 2025. En ligne :  https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/10/10/sylvie-laurent-historienne-le-maccarthysme-etait-une-version-mineure-de-ce-qui-se-joue-aujourd-hui-aux-etats-unis_6645567_3232.html

[2] Fascisme. Fascisation. Antifascisme, par Ugo Palheta, Billet de blog Mediapart, 28 septembre 2020

[3] Comment l’extrême-centre a mis l’extrême-droite au pouvoir (en Allemagne, en 1933), France Culture, 16 août 2025

[4] Refuser la criminalisation de l’antifascisme sans crier au péril fasciste à chaque provocation, Politis, 10 mai 2025

https://www.politis.fr/articles/2025/05/parti-pris-refuser-la-criminalisation-de-lantifascisme-sans-crier-au-peril-fasciste-a-chaque-provocation/

[5] Parlement Européen, motion de résolution B10-0447/2025, 1 octobre 2025

[6] Comment la France est devenue un Etat policier, Blast Info, 22 décembre 2025, https://www.youtube.com/watch?v=FjWdS9w4Jbw

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