Une fois de plus…

Sur la route menant au Rocio, après la Parc naturel de la Doñana, vous passez devant de grandes étendues de terres sauvages, plus loin vous arrivez sur une finca splendide et en ce jour de tempête elle revêt un air mystique. Les habitations apparaissent, des silhouettes légendaires vous observent...
Sur la route menant au Rocio, après la Parc naturel de la Doñana, vous passez devant de grandes étendues de terres sauvages, plus loin vous arrivez sur une finca splendide et en ce jour de tempête elle revêt un air mystique. Les habitations apparaissent, des silhouettes légendaires vous observent...

 

Les pensionnaires de Pablo Romero, devrais-je dire Partido de Resina, parsèment, de part et d’autre, le chemin. Le fer si reconnaissable vous accueille dans un endroit idyllique. De passage à Séville j’avais envie d’évoquer l’avenir de la ganaderia avec le Ganadero José Luis Algora Cabello, l’occasion de faire le point sur cette renaissance difficile, mais attendue. Autour d’un café, les tasses frappées du fer Pablo Romero, nous avons conversé sur le futur de ses toros, les problèmes de sélections, les relations avec la presse et sur le travail qui doit redonner ces lettres de noblesse à une ganaderia mythique : « Cette année est très importante pour nous, si tout se passe bien nous pourrons continuer notre marche en avant, continuer cette quête entreprise en 1998 quand nous avions repris l’élevage. Notre passion, notre aficion nous guide chaque jour. Tu ne peux pas faire ce métier si tu n’es pas passionné, si tu veux simplement gagner de l’argent tu fais autre chose. »

« Nous n’avons que deux corridas prévues pour la temporada, plus une novillada. Je préfère la qualité à la quantité, tu avances certes moins vite mais tu gardes en tête ton objectif. Quand nous avons racheté ces toros, il y avait quatre corridas invendues, la ganaderia était au plus mal. Depuis ce jour, nous effectuons une sélection très rigoureuse, je n’aime pas qu’il reste de toros au campo. On tue souvent en privé et tous les toros qui ne me plaisent pas je les vends en novillada. ». La raison pour laquelle il n’a que deux corridas prévues cette année est qu’il veut prendre le temps ; il n’achète pas ailleurs, chez domecq par exemple : « On avance doucement, on essaye de trouver des solutions à l’intérieur de l’élevage avec les huit sementales et les vaches qui sont pur sang Pablo Romero. Forcément la sélection est longue. L’année dernière, à Madrid, nous avons remporté le prix du meilleur lot de toros décerné par les aficionados. Nous aurions pu lidier six ou sept corridas mais on verra ce que ça donne cette année. Si tout se passe bien dans les deux arènes les plus importantes d’Espagne et de France, on passera à l’étape supérieure en 2012. ». J’ai voulu comprendre ce point de vue si singulier : que recherche-t-il exactement ? : « Ce qui est primordial, c’est la morphologie du toro, il faut qu’il soit parfait. Il doit avoir une tête imposante, un cou musclé, des jarrets puissants pour gommer ce problème de faiblesse que nous essayons d’éliminer petit à petit. Les critères de sélection chez Partido de Resina sont les suivants : la morphologie, la bravoure au cheval et la noblesse à la muleta. S’il manque un critère je ne peux pas me permettre de faire un essai, je dois être exigeant avec mes toros, autant qu’eux le sont avec les toreros. Si une vache est mal faite il faut qu’elle soit vraiment excellente durant le tentadero pour qu’elle devienne reproductrice. ».

 

Ce qu’il veut pour ses toros c’est que les toreros reviennent vers eux, que la légende redémarre. « Quand on parle de Pablo Romero, on se souvient d’Antonio Ordoñez, notamment à Nîmes. Aujourd’hui, le Juli, Perera, Ponce et Joselito ont toréé les Pablo Romero, ça veut bien dire que mes toros ont de la classe, qu’ils embistent quand ce problème de faiblesse ne ressort pas. ». Comment éliminer ce défaut ? Cela viendrait-il de la consanguinité ? José Luis se laisse aller à me dire que depuis qu’il n’est plus revenu en France, en corrida de toros, cet inconvénient s’estompe mais il tient à me faire comprendre qu’on ne sait pas à l’heure actuelle si la consanguinité est néfaste ou positive pour l’animal : « Beaucoup d’éleveurs en parlent, pourtant aujourd’hui rien n’est prouvé. Ce qui fait le plus de mal au toro de combat c’est le trajet du campo aux corrales. Durant cette période, tu vois le comportement de tes toros changer, physiquement et mentalement. C’est pour cela que j’amène mes toros le plus tôt possible aux corrales pour qu’ils aient le temps de récupérer. Un ami vétérinaire a publié une étude qui prouve que l’animal est plus stressé dans le camion que dans l’arène, il dégage plus de dopamine (une hormone) que lors de la pique. Lorsqu’on parle de consanguinité on ne sait pas si cela influe réellement. Cependant, dans notre ganaderia c’est un peu différent des autres. Nous avons le même sang depuis si longtemps, qu’il nous faut être attentif aux effets de la consanguinité. Pour la reproduction et la composition des lots de toros, nous prenons des pères et des mères les plus éloignés génétiquement. Le plus fréquent c’est la malformation génétique qui fait mal à l’espèce ; c’est valable pour toutes les espèces, notamment chez les chevaux. Dans ce cas précis on sait que la consanguinité est mauvaise. Nous ne sommes pas certains qu’elle ait une influence sur le comportement du toro, mais pour des raisons de sécurité nous nous efforçons de l’éliminer de l’élevage. ».

 

La génétique est primordiale dans un élevage de toros de combat, les tentaderos permettent de donner une ligne conductrice de travail. Cependant des interrogations subsistent : « La généalogie, la sélection des mères reproductrices et des pères reproducteurs est quelque chose de fascinant, mais qui reste aléatoire. C’est ce qui fait la beauté de la tauromachie. Tu ne peux pas savoir réellement ce que va donner un toro en piste. Tu peux avoir les meilleures notes, les meilleurs atouts génétiques, un toro peut être excellent, son frère, lui, peut sortir extrêmement mauvais. Forcément la généalogie et la lignée me donnent un pourcentage de réussite mais ce qui me donne le plus d’informations, c’est l’observation. Je passe énormément de temps à regarder mes toros. Quand tu observes, tu manipules, tu comprends plus précisément le comportement qu’ils vont avoir dans le ruedo. Celui qui reste tranquille, qui est calme quand tu le mets dans les torils pour le soigner ou mettre les fundas, ne donne pas de coup de tête ou ne cherche pas à s’échapper : tu sais que celui-ci sera brave et noble. A l’inverse celui qui se débat et tient absolument à partir, il sortira manso. Tout ça tu le vérifies dans l’arène, constamment. ».

 

Depuis plusieurs années, on entend dire que la manipulation lors de la pose des fundas est néfaste pour le toro, que ces dernières empêchent les cornes de respirer. Pour José Luis la réponse est simple : « Mes toros ont des fundas que je retire deux semaines avant la corrida et tout ce qui se dit sur les fundas sont de pures bêtises. Elles sont la solution à la plupart des angoisses ganaderas. Elles empêchent les pertes, elles assurent la valeur commerciale des toros en protégeant les cornes de l’usure, notamment quand ils grattent le sol ou les arbres. Il faut savoir que 75% des corridas l’an dernier étaient avec des fundas. Le Juli met les fundas dans sa ganaderia, Daniel Ruiz les met à tous ses toros… Il n’y a que des avantages ; si dans le futur je vois que le comportement des toros est altéré par cette manipulation, qui est un travail difficile et dangereux pour nous, j’arrêterais de les poser. ».

 

Après une heure et demie de discussion passionnée le ganadero se livre sur ses espoirs, ses craintes et sur l’information donnée par les médias : « J’ai beaucoup d’illusions pour cette année ; revenir en France est important pour nous. L’aficion française est différente de l’espagnole. Quand tu vas là-bas, les gens accordent plus d’importance aux toros. Ici, mis à part Madrid et quelques plazas du Nord les aficionados sont toreristas. Un cartel avec des toros de Pablo Romero et des toreros qui ne sont pas figuras ne remplit pas les arènes. En France, quand les aficionados regardent les cartels, la première question est de savoir quels sont les toros, peu importe qui est devant. Cette différence, tu la retrouves dans la presse. Chez vous, lorsqu’on lit une reseña, on sait comment se sont comportés les toros. Il faut valoriser les toros et les oreilles qui ont été coupées. Forcément si ce sont des figuras qui tuent tes toros, à ce moment là on parle de ta ganaderia. L’année dernière à Madrid nous avons sorti quatre toros pour couper des oreilles ; ce ne fut pas le cas. Le lendemain dans la presse on n’a parlé que des toreros, on n’a pas su si les toros ont embisté ou sortis avec de la noblesse. Je me moque de savoir si un tel a fait quinze derechazos et dix naturelles. Par contre si je lis qu’un tel a fait une série avec un toro noble qui mettait la tête, que le torero a amélioré le comportement initial du toro en allant le chercher sur d’autres terrains, là c’est différent. L’aficion française est plus respectueuse du toro. J’ai hâte de revenir en France ».

 

La tempête s’est apaisée… L’occasion de visiter la placita et les salons de la finca. Une tête de toro trône au milieu de son salon personnel, c’est le Juli qui l’a mis à mort. L’espérance et le travail effectué durant toute l’année par José Luis, commence à apporter son lot de succès. Malheureusement pour la France et pour Nîmes, il faudra attendre. Une fois de plus…

 

V.Morelli

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