"L'art est une rébellion contre le destin"

Une semaine après un week-end de deuil à la Monumental de Barcelona, Morante fait le dernier paseo de sa temporada dans les arènes de Zafra. Construite en pierre blanche et d’une hauteur vertigineuse, la plaza donne une vision surréaliste du ruedo. Il y a de tout dans les tendidos, des oiseaux dans une boîte en carton pas très solide ne font que bouger. Leur pouvoir d’épouvante est bien plus grand qu’on ne peut l’imaginer, la frayeur se lit dans le regard de ma voisine… La faute à la feria ganadera qui se déroule en même temps. Il fait chaud mais les tendidos sont pleins et veulent vibrer. Morante, défenseur de l’art, de part son attitude, son toreo, sa vision et son rapport à la vie, se concentre dans le patio des cuadrillas. Les yeux fermés, il se demande surement comment faire pour nous toucher, nous émotionner, nous vider. Son art ne plait pas à tout le monde mais ne pas le reconnaître s’apparente à l’ignorance d’une réalité. 

Une semaine après un week-end de deuil à la Monumental de Barcelona, Morante fait le dernier paseo de sa temporada dans les arènes de Zafra. Construite en pierre blanche et d’une hauteur vertigineuse, la plaza donne une vision surréaliste du ruedo. Il y a de tout dans les tendidos, des oiseaux dans une boîte en carton pas très solide ne font que bouger. Leur pouvoir d’épouvante est bien plus grand qu’on ne peut l’imaginer, la frayeur se lit dans le regard de ma voisine… La faute à la feria ganadera qui se déroule en même temps. Il fait chaud mais les tendidos sont pleins et veulent vibrer. Morante, défenseur de l’art, de part son attitude, son toreo, sa vision et son rapport à la vie, se concentre dans le patio des cuadrillas. Les yeux fermés, il se demande surement comment faire pour nous toucher, nous émotionner, nous vider. Son art ne plait pas à tout le monde mais ne pas le reconnaître s’apparente à l’ignorance d’une réalité.

 

L’art n’est-il pas qu’une illusion ? Ou plutôt, la retranscription d’un message que l’on veut véhiculer ? Ce dernier n’est pas si complexe, il se réfère simplement à la sensibilité de chacun. Morante ne cesse de le rappeler. Il ne cherche pas à être reconnu de tous, simplement dire l’impossible, transmettre une partie de lui-même qu’il détient au plus profond de son âme ; cela depuis son plus jeune âge. Peu importe la manière, même dans ses pires moments, son attitude nous interpelle, il ne laisse jamais indifférent. Il avait dit avant son seul contre six de Zaragoza : « Cette corrida sera mémorable, autant dans le bon que dans le mauvais. ». Ce fut le pire, cependant, dans le ruedo une présence vous empêchait de quitter du regard le centre de la piste.

 

Analyser une peinture en profondeur vous montre toujours de nouveaux détails. Chaque faena du sévillan est une toile, une innovation. A Zafra, sa créativité artistique est équivalente à celle de Bilbao. Dans un style totalement différent de la tragédie grecque proposée à Pentecôte, à Nîmes, il fait sangloter les tendidos. Une intensité indescriptible dans chaque passe. Un capote débordant de sentiments vous oblige à rester debout, impossible de s’éterniser sur la pierre chauffée au soleil. Un haut de forme tombe dans la piste, il ne bougera plus jusqu’à la mort du toro. Morante invente, s’exprime avec une telle puissance que les larmes s’écoulent doucement le long de votre visage. Sa main caresse le sol, le toro de Daniel Ruiz se soumet avec une classe extraordinaire. La muleta ne cesse d’enchainer les derechazos et naturelles qui se transforment en miroir de l’histoire de la tauromachie. Belmonte, El Gallo, Rafael de Paula, Manolo Vasquez, ressurgissent en cet instant dans un style propre qui est le Morantisme. Devrais-je dire romantisme ? Ou époque baroque ? A chacun son interprétation.

 

Dans tous les cas, celui de la Puebla embrase les arènes, le temps s’arrête. La muleta est profonde, temple, les passes se succèdent avec une intensité toujours plus grande. L’émotion est palpable, le maestro se rapproche doucement vers ce chapeau tombé en début de faena. On se prend à imaginer qu’il va le prendre, le mettre sur la tête en guise de montera, ou le substituer à sa muleta. Il n’en fera rien, mis à part des cercles concentriques de passes aidées par le haut : la signature de son Œuvre. Morante ne veut pas le tuer, seulement le toro n’a pas étalé autant de classe à la pique. Le sévillan finira par des Belmontinas cosmiques et pinchera deux fois une faena de rabo qui se transforme en deux oreilles d’un autre temps. On en oublierait presque ses compagnons de cartels. Le Juli et Perera l’accompagnent, par la grande porte, en ayant toréées de manière juste et puissante. Morante marque les esprits et il est terrible de dire : on ne se souvient que de lui. Sa différence de toreo est telle, qu’il occulte la prestation poderosa d’un Juli maître de son art et celle trémendiste d’un Perera sur le retour.

 

Morante, artiste de l’indicible, conclut sa temporada. Il ne voyagera pas vers le Nouveau Monde. Tout l’hiver il cultivera ce message qu’il souhaite transmettre. Entouré de sa famille, il continuera sa quête vers les profondeurs de son art car comme disait Mallarmé : « L’art est une rébellion contre le destin ». Morante est un rebelle…

 

V.M

 

 

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