Article rédigé par Khaled Khalaf
Depuis juillet 2025, l’apprentissage du français pour les étrangers est passé en grande partie sur une plateforme en ligne. Tandis que l’État défend sa décision comme un pas vers l’accessibilité, d’autres dénoncent une réforme qui remplace le lien souvent crucial qu’apportaient les cours en présentiel par une solitude anxiogène, et qui exclut celles et ceux qui maîtrisent mal les nouveaux outils.
Jusqu’à l’été dernier, apprendre le français en France relevait encore d’une expérience collective. Dans les salles de classe de l’OFII (Office Français de l’Immigration et de l’Intégration) à destination des personnes étrangères en situation régulière, on échangeait, on riait parfois de ses erreurs; le professeur rebondissait sur une actualité ou une opportunité linguistique non prévue; on visitait ensemble un musée ou une mairie. Les cours offraient un lien essentiel.
Puis, en juillet 2025, tout a changé. Les formations physiques de 100, 200 et 400 heures ont été supprimées. À leur place, une plateforme en ligne, accessible vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avec des exercices corrigés par l’intelligence artificielle. Seul subsiste en face-à-face un cours de 600 heures réservé aux “allophones non-lecteurs et non-scripteurs”: autrement dit, aux personnes les plus débutantes.
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Feriz, 52 ans, face à un écran qu’il ne comprend pas
Feriz Saïd, agriculteur syrien, est arrivé en France en 2024 avec sa femme et ses cinq enfants. Comme tout nouvel arrivant, il s’est présenté à son rendez-vous d’intégration à l’OFII, enthousiaste à l’idée de débuter sa formation. C’est là qu’on lui a annoncé que l’apprentissage du français se ferait désormais à distance.
Quelques semaines plus tard, un email est arrivé. Dedans, un lien vers la plateforme “Frello”, un identifiant, et un mot de passe. Son compte créé, il n’avait plus qu’à apprendre…. seul.
“Toute ma vie, j’ai travaillé la terre. Je n’avais jamais touché un ordinateur”, me confie-t-il en arabe, assis devant un vieil appareil emprunté. Il ouvre Frello, tente de suivre les leçons, mais se perd dans les menus, les clics, les exercices qui défilent. Il ajoute “Quand je me trompe, la machine me dit ‘faux’. Mais pourquoi c’est faux? Soit personne ne me l’explique, soit je ne comprends pas l’explication.”
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Sa voix exprime un découragement et un désarroi profonds. “J’ai fui la guerre pour offrir un avenir à mes enfants. Mais moi, comment vais-je vivre ici si je ne peux même pas parler français ?” souffle-t-il, comme dépassé.
Son histoire se répète partout en France. Combien sont-ils, comme Feriz, à abandonner face à un écran qui juge sans accompagner, qui n’encourage pas, qui ne félicite ni d’un sourire ni d’un regard humains ?
Le paradoxe technologique : pour apprendre, il faut déjà savoir
Philip Simmonds, professeur de Français Langue Étrangère (FLE), ancien délégué académique aux Relations Européennes et Internationales de l’académie d’Amiens, et responsable de plusieurs programmes linguistiques et d’intégration, pointe du doigt une contradiction fondamentale. Il déclare : “La dématérialisation repose sur l’idée d’un citoyen autonome, équipé, compétent en numérique. Or, de nombreux migrants entrent dans le système d’accueil sans ces prérequis.”
Beaucoup d’apprenants “ont un accès limité à un ordinateur personnel avec une connexion stable”, explique-t-il. “Ils utilisent exclusivement leur smartphone, peu adapté aux cours longs ou aux exercices complexes.” Sans compter qu’ils manquent souvent de familiarité avec les applications, plateformes et formulaires en ligne.
L’État crée ainsi, sans le dire, une norme technologique implicite. Pour apprendre le français et s’intégrer, il faut déjà maîtriser les outils numériques, résume le professeur. Un cercle vicieux qui produit ce qu’il appelle “une forme d’exclusion structurelle”.
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Les conditions de vie amplifient le problème. Les migrants sont souvent hébergés dans des espaces collectifs inadaptés à l’apprentissage – foyers bruyants, centres d’urgence surpeuplés, logements précaires où la concentration est un luxe inaccessible. “Le manque de calme, l’instabilité administrative et psychologique engendrent une grande difficulté à suivre régulièrement les cours en ligne”, souligne Simmonds. “Sans compter que les préoccupations urgentes de ce public – logement, santé, travail – relèguent l’apprentissage à distance à une tâche non prioritaire.”
“À l’inverse”, rappelle-t-il, “les rendez-vous quotidiens ou hebdomadaires des cours en présentiel constituaient un cadre humain”, où l’entraide entre nouveaux arrivants et un suivi individuel, progressif et adapté à chacun constituaient une structure indispensable au progrès. Leur disparition laisse un vide que peut difficilement combler un interface numérique.
Philip Simmonds ajoute: “Dans la salle, les regards se croisent, les sourires encouragent, les hésitations deviennent des occasions de soutien mutuel. L’enseignant ajuste sa voix, son rythme, ses gestes en fonction des réactions immédiates des apprenants : un sourcil qui se fronce, une expression qui s’éclaire, une main qui se lève timidement. “
À travers ces interactions concrètes, la langue cesse d’être un simple ensemble de règles et devient vivante, habitée, partagée. Les accents se mêlent, les histoires personnelles enrichissent les exercices, et chaque moment de compréhension crée un pont entre les cultures. Simmonds estime que “le présentiel permet à chacun de se sentir vu, entendu, accompagné, dans une dynamique profondément humaine où l’erreur n’est pas un obstacle mais une étape vers la confiance.”
Moins de moyens, plus d’exigences
Le paradoxe est cruel : au moment même où l’apprentissage devient plus difficile, les exigences, elles, se durcissent. À partir de janvier 2026, il faudra justifier d’un niveau A2 pour obtenir une carte de séjour pluriannuelle, B1 pour une carte de résident.
Autrement dit : apprenez mieux avec moins de moyens. Réussissez davantage avec moins de soutien. Progressez plus vite... tout seul.
La défense de l’État : pragmatisme ou désengagement ?
L’OFII, de son côté, défend une vision résolument optimiste. Cette plateforme, explique-t-on, permet à ceux qui habitent loin des centres urbains d’accéder enfin aux cours de français. Plus de frais de transport, plus de contraintes d’emploi du temps, et une capacité d’accueil illimitée.
Sur le papier, c’est séduisant. Dans les faits, c’est une autre histoire, d’autant que la réforme ne propose pas de choisir entre cours digitaux ou physiques en fonction de sa situation. La fracture numérique ne se résume pas à une question de géographie: pour ceux qui font face à la précarité, l’isolement, le handicap ou le manque d’éducation numérique, cette réforme ressemble davantage à un abandon qu’à une opportunité.
La réponse s’organise
Face à ce qu’ils perçoivent comme une injustice, des associations se mobilisent. Le collectif “Le français pour toutes et tous“, qui réunit La Cimade, le Secours Catholique et la Fédération des centres sociaux, a lancé une action en justice. Leur message est clair : on ne peut pas sacrifier l’humain sur l’autel de la modernité.
Fin août 2025, elles ont déposé un référé-suspension devant le Tribunal administratif de Paris, demandant l’annulation urgente des marchés publics organisant cette dématérialisation. Leur argument pointe le fait que cette décision viole les principes fondamentaux du service public et a été prise sans aucun débat parlementaire ni explication gouvernementale, pour des raisons principalement économiques.
Le 29 septembre, coup de froid : le juge des référés a rejeté leur demande, estimant que l’affaire n’était “pas suffisamment urgente”. Refusant de baisser les bras, les associations ont décidé de se pourvoir en cassation devant le Conseil d’État. En parallèle, elles ont également lancé un recours en annulation, qui devra attendre plusieurs mois avant d’être examiné.
Des pistes concrètes pour améliorer l’offre
Philip Simmonds enseigne le français à des étudiants de programmes internationaux et à des adultes migrants depuis de nombreuses années à l’Université de Picardie Jules Verne. Fort de cette expérience, il propose des pistes concrètes pour réconcilier modernité et humanité.
“Il faut maintenir et renforcer les cours en présentiel, au moins pour les personnes peu scolarisées et jusqu’au niveau A2”, plaide-t-il. Il appelle également à proposer des ateliers d’initiation aux outils numériques dans les centres d’hébergement, les associations et les médiathèques. Et à mettre à disposition du matériel adapté: ordinateurs, casques, Wi-Fi.
Pour lui, la meilleure formule repose sur des formations hybrides : des sessions en présentiel combinées à un appui numérique simple et accessible, avec “des plateformes conçues pour smartphones, multilingues, et ergonomiques.”
Mais surtout, il insiste sur l’essentiel : “La langue s’apprend dans la relation : le numérique ne doit pas remplacer les médiateurs mais les soutenir. Le but n’est pas d’opposer numérique et présentiel, mais de concevoir une modernité inclusive, adaptée aux réalités des apprenants et portée par un véritable accompagnement humain et matériel.”
Au fond, ce débat dépasse largement la question linguistique. Il interroge notre rapport à l’autre, notre conception de l’accueil, notre capacité collective à maintenir du lien dans un monde de plus en plus digitalisé.
Apprendre une langue, surtout quand on arrive d’ailleurs, ne se résume pas à mémoriser des conjugaisons ou accumuler du vocabulaire. C’est oser parler, se tromper, être corrigé avec bienveillance. C’est croiser le regard d’un enseignant qui vous encourage. C’est partager un fou rire avec un camarade de classe qui ‘galère’ autant que vous. Tout cela, une plateforme ne le remplacera jamais.
La technologie peut être un formidable levier d’intégration, à condition de ne jamais oublier l’essentiel : derrière chaque apprenant se cache une histoire, un parcours, une dignité qui mérite plus qu’un algorithme.
Journaliste syrien natif d’Idlib, Khaled Khalaf est un reporter de guerre, journaliste, rédacteur et chercheur spécialisé sur l’opinion publique.
Diplômé en journalisme de l’Université de Damas en 2009, il couvre depuis 2011 les transformations politiques et sociales de la Syrie à travers des enquêtes, des articles et des projets de recherche. Il travaille pour plusieurs médias locaux et régionaux en Syrie et en Turquie, tel que le média Baladi News.
Contraint de quitter son pays en 2016, il s’installe d’abord en Turquie où il cofonde un média indépendant, avant de rejoindre la France en 2018.
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